‹ Esquisses de philosophie morale, trChapitre 39 sur 73 · II. De t évidence déductive · texte numérisé non relu

II. De t évidence déductive

73. Malgré la doctrine communément admise, qui établit une distinction radicale entre Tintuitien et le raisonnement, il n'est pas sûr que Fane de ces facultés ne soit pas impliquée dans Fautre. S'il est vrai qu'une démonstration parfaite résulte d'une série de raisonnemens dont tous les termes sont enchaînés Fun à Fautre par l'évidence intuir tive, n'est-il pas certain d'abord que le raisonne* ment présuppose l'intuition? Et, d'un autre côté , ne suffit - il pas de Fintuition et de la mémoire pour expliquer Ce travail de la pensée, qui, par une suite de conséquences, conduit l'esprit des prémisses à la conclusion ?

7&. « Lorsque Fesprit , dit Locke , perçoit im4 xùédiatement la convenance ou la disconvenance de deux idées sans Finterveution d'une troisième^ la connaissance peut s'appeler intuitive. Lorsque de la comparaison immédiate, et pour ainsi dire de la juxta-position des idées, ne résulte pas la perception de leur convenance ou de leur disconvenance , il est forcé de faire intervenir d'autres idées, tantôt une, tantôt plusieurs, selon l'occurrence, pour arriver à cette perception, et c'est là ce que l'on appelle raisonner. » D'après ces définitions, si l'on suppose que par la coïn<-

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cidence des deux lignes A etB, nous percevions immédiatement leur égalité, ce jugement de l'esprit est intuitif. Si l'on suppose au contraire que A coïncide avec B et B avec C, le rapport entre A et C est perçu par le raisonnement.

75. Cette manière d'envisager la chose ne s'accorde certainement pas avec le langage usuel. L«a vérité des axiomes mathématiques a toujours passé pour éminemment intuitive, et le premier des axiomes dans l'énumération d'Euclide affirme que, si A égale B, et que B égale C, A et C sont égaux.

76. En admettant toutefois que la définition de Locke soit juste, il est aisé de voir que la faculté qui perçoit le rapport entre A et C est la même que celle qui perçoit le rapport entre A^ B et le rapport entre B et C. Quand le rapport d'égalité entre A et B a été une fois perçu, A et B ne sont plus que deux noms différens d'une seule et même chose.

77. La structure du syllogisme prouve aussi que le raisonnement, ou, comme on l'a quelquefois appelé, la faculté discurswe j se résout dans l'intuition et la mémoire. On ne saurait concevoir un entendement qui perçoive la vérité de la majeure et de la mineure d'un syllogisme sans percevoir la vérité de la conclusion. A vrai dire,.

comme dans cette forme d'argument l'esprit descend de l'univerael au particulier, il a nécessairement saisi la vérité de la conclusion avant même d'avoir formé la majeure.

78. L'évidence déductive est de deux espèces : démonstratii^e et probable. La première se rapporte aux vérités nécessaires, la seconde aux vérités contingentes. Pour qui veut s'engager dans les recherches morales , il est d'une grande imporlance d'examiner aVec soin et de comparer entre elles ces deux sortes d'évidence ; mais le sujet est trop vaste pour trouver place ici.

79. On appelle proprement iriifention le procédé par lequel l'esprit découvre la preuve d'une proposition douteuse, et cet autre par lequel il met au jour une nouvelle vérité. Sur ce point on remarque de grandes inégalités entre les individus ; tandis que tous les hommes ont à peu près la même capacité pour comprendre les raisonnemens des antres.

80. Le mot de logique est employé par les écrivains modernes dans deux sens difTérens, tantôt pour désigner l'art scolastique de l'argumentation dont Aristote passe pour l'inventeur; tantôt pour désigner cette branche de la philosophie de Tesprit humain qui a pour objet de nous prémunir contre les diverses erreurs où nous pou-

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voDs tomber en raisonnant , et de diriger notre faculté d'invention dans la recherche de la vérité. Le but général de ces deux espèces de logique est le même ; elles ne diffèrent que par la justesse des principes qui leur servent de point de départ. L'inutilité de la première n'est presque plus une question ; elle ne mérite guère notre atten«^ tion que comme un article curieux de Thistoire de la science. La seconde est encore dans son enfance ; mais Bacon et d'autres écrivains ont présenté sur ce sujet quelques vues d'une vérité et d'une importance incontestables^

SECTION X

Des facultés, ou capacités que développe dans noire* intelligence le genre particulier d études ou d'af". foires auquel nous nous liurons ^.

81. Les facultés intellectuelles sont,. dans des degrés divers, communes à toute l'espèce, Lqs; variétés que les hommes présentent sous le rapport intellectuel résultent des combinaisons différentes de ces facultés et des modifications qu'elles peuvent subir. Quand bien même les facultés intellectuelles seraient originellement

* Voyez Dugald - Stewart , Élémens de la pkUosophie y chap. Y, part, ii ; Reid, Essais y Essai lY , chap. ii; EssaiSi sur lés facultés actives , Essai III, chap. m (OEuyr. cqnrpl., tom. IVètVI).

égales dans tous les iadividus, une foule de différences sortiraient nécessairement des situations diverses où les hommes sont jetés par les circonstances de la vie.

82. Les habitudes intellectuelles que développe en nous Tétude des sciences et des lettres sont tout-à-fait différentes de celles qu'engendre la pratique des affaires. D'autres nuances plus délicates distinguent les hommes de lettres en plusieurs classes, et tirent leur origine des diverses branches d'étude qu'ils cultivent. Le métaphysicien, le mathématicien, l'antiquaire, le poète, le critique, se livrant chacun à des recherches spéciales, fortifient en eux des facultés particulières qui deviennent le trait saillant de leur caractère intellectuel, lorsqu'ils laissent languir les autres sans culture.

83. Il serait important de constater l'influence exercée sur l'entendement par les diverses professions et l'étude des diverses sciences. Un tel examen suggérerait des règles utiles pour le perfectionnement et le développement de l'esprit, et donnerait des idées nouvelles sur l'art de maintenir nos différentes facuUé$ dans cette heureuse harmonie qui constitue la perfection de notre nature intellectuelle.

8&. La vivacité, la subtilité, la pénétration 9

la présence d'esprit , le bon sens, la sagMké, l'étendue, la profondeoTy sont autant de nuances intdlectuelles qui distinguent les individus et qui présentent une matière d'observations et d'études non moins intéressantes pour le philosc^he que pour ceux qui prennent une patt active dans les afBdres de ce monde. Il en est de même des défauts de l'esprit qui sont opposés k ces qualités.

85. Une recherche qui touche de près à ces dernières spéculations est celle qui a pour objet d'analyser dans leurs principes constitutifs les difTérentes espèces d'habileté intellectuelle qu^on peut déployer dans les sciences et dans les arts. De telles recherches non seulement offrent un champ curieux d'investigation, mais sont encore de nature à diminuer cette aveugle admiration pour l'originalité du génie, qui est un des plus grands obstacles au perfectionnement des arts et aux progrès de la connaissance humaine.

86. Parmi les capacités intellectuelles gratduel* lement développées par une application parti*^ cuiière de nos facultés primitives , le Goût ' est

* Voyez sur le go&t, Reid, Essais ^ Ë^sai VIII (OËuyres complètes, tom. V)^ Duguld-Slewart, Essai non traduit sur fe ïbéiire sujet. . i > « ;

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une des plus importantes. Les métaphysiciens Font regardé longtemps comme un principe simple de notre constitution ; et maigre les ingé« niettx essais qu'on a faits dernièrement pour Faua- ]yset et le ramener aux élémens qui le composent, bi^n des personnes le considèrent encore comAie uu fait primitif de l'espèce humaine.

Dans un état social tel que le nôtre, Tinfluence étendue qu'il exerce non seulement sur les travaux de ceux qui se vouent à l'étude de la littérature et des arts 9 mais encore sur les jouissances de touâ ceux qui participent au raffinement général des mœurs ) mérite sans doute que l'on consacre un article spécial à l'explication du procédé intellectuel qui le constitue. Cependant une telle digression usurperait une place qui appartient à d'autres discussions encore plus étroitement liées à l'objet de la première partie de ce cours ; nous trouverons d'ailleurs dans les nombreux rapports qui existent entre le Goût et les principes moraux une occasion plus convenable de reprendre cette question.

87. Nous nous contenterons pour le moment de faire observer que si le Goût dmve indubi*tablement des propriétés primitives et consti^iuiives de l'esprit, cette faculté n'en est pas moins le fruit tardif de l'expérience, habituellemebt et attentivement dirigée sur une dbsse

particulière d'objets agréables. La. rapidité de ses décisions lui donne quelquefois Tapparence d'une perception immédiate , et de là ce nom. de Ooûi quelle a emprunté à l'un de nos sens «l^nsles langues de l'Europe moderne. L'usage que la langue française fait du mot tact pour exprimer ce sentiment délicat des convenances à l'aide duquel un homme tdte pour ainsi dire son chemin à travers les difficultés d'une société policée, semble avoir pris sa source dans de semblables considérations. Ce tcLct est une faculté acquise aussi bien que le Godij et rien ne pourrait jeter plus de jour sur la nature et la génération de l'un et de l'autre qu'une comparaison bien faite de ces deux principes.

SECTION XI

De certaines facultés ou principes auxiliaires qui • concourent essentiellement ou tiennent de près à notre développement intellectuel.

88. La conformation et l'atlitude du corps , ainsi que les divers organes de perception répandus sur sa surface 9 ont un rapport évident avec la nature raisonnable de l'homme, et sont admirablement appropriés à son développement intellectuel. Cette remarque s'applique à plusieurs autres parties de notre constitution, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur; mais il y a deux

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fait^ qui sous ce rapport réclaoïent plus particulièrement notre attention; nous voulons parler de la Êiculté d'exprimer nos pensées par le langage y et du principe diimkaiion.

L Ûu àmgage '.

89. Il est facile d'apercevoir la connexité de ce sujet avec celui des sections précédentes. Cest à l'usage des signes artificiels ( § 49 ) que nous sommes redevables de nos idées générales, et sans eux notre connaissance eût été bornée aux individus. C'est aussi à l'usage de ces signes que nous devons toute cette partie de nos con* Baissances qui n'est pas le fruit de noire expérience personnelle. Par eux seuls enfin , s'opère cette transmission de la science acquise aux générations suivantes, sans laquelle le perfectionnement progressif de l'espèce humaine serait impossible.

90. Comme Reid l'a remarqué, la formation d'un langage artificiel présuppose l'usage de quelques signes naturels. Ces signes consistent en de certaines expressions du visage, certains gestes du cprps et certaines intonations de la voix.

1 Voyez Reid, Recherches sur l'entendement, chap. iv , ^e^t. II ; Dtigald-Stewart , Élémens de la philosophie, t. II] , ^hap. UySect. ii ; Essm philosophiques. Essai V.

91. H parâtt que l'homme possède la feculté d'interpréter instinctivement quelques-uns de ces signes. 41 est vrai qu'mi a dernièrement encore contesté ce fait; mais on peut l'appuyer dfe' plusieurs considérations qui justiBent l'opinion commune 9 renfermée toutefois dans de justes limites y et épurée par quelques corrections.

93. A mesure que les idées se multiplient, les imperfections du langage naturel se font sentir. Les hommes comprennent la nécessité d'in^ venter des signes artificiels dont la valeur e^ fixée par un mutuel consentement. Plus le làagage artificiel se perfectionne, plus la langue de la nature se perd; à tel point que, dans un état social comme le nôtre , il faut une grande force de réflexion et de longues études pour en recouvrer l'usage. Cette étude entre pour b^iucôup dans l'art du comédien et de l'orateur.

93. On peut diviser en deux classes les signes artificiels : ceux qui parlent aux yeux, et ceux qui s'adressent à l'oreille. Ces derniers ont été chez toutes les nations le moyen employé pour les communications intellectuelles.

94. Comme nous n'avons l'histoire, d'aucune langue, et que nous ignorons par quels degrés successifs elles s'élèvent, quelques écrivains ont mis en œuvre toutes les ressources de leur es-

prit pour rapporter aux différentes facultés de Tame les différentes parties du discours, et pour expliquer' les progrès du langage par les progrès de la société. On peut désigner par le titre dUhistùires ihéorétiques toutes les spéculations de cette natnre qui ont pour objet la marche de Tespèce humaine dans une branche particulière de son développement.

95. Les imperfections des langues qui doivent lenr origine à l'usage populaire ont suggéré Pîdéé d'une langue philosophique , expresséttient composée pour le service de la science; rînulilité des efforts tentés jusqu'ici n'est pas une raison décisive contre la possibilité d'un tel projet.

96i L'écriture est un fait important dans l'histoire du langage, et l'une des inventions humaines qui contribuent le plus énergiquement aux progrès intellectuels de notre espèce.

97. L'imprimerie a donné une prodigieuse extension aux avantages qui en dérivent. On peut la regarder non seulement comme l'expédient le plus heureusement imaginé pour faciliter entre les hommes le commerce intellectuel, mais encore comme un des événemens les plus importans que présente l'histoire des affaires humaines.

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