II. Du désir de société
122. Indépendamment des affections bienveillantes qui nous intéressent au bonheur des autres, et abstraction faite des avantages qui résultent pour nous de l'union sociale, nous sommes entraînés par un désir naturel et instinctif à nous rapprocher de nos semblables. Ce principe, qu'il
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est facile de discerner dans les enfans, nous est oomaïun avec plusieurs espèces d'animaux;
123. Il est vrai qu'après avoir joui des agrémens de la vie sociale, l'influence de l'habitude et la connaissance des avantages qui en dérivent fortifient beaucoup ce désir instinctif : aussi quelques auteurs ont-ils mis en question son existence. Maïs quelque opinion qu'on adopte sur cette question spéculative, le désir de société aura toujours droit à prendre place parmi les principes naturels et universels de notre constitution.
124. Les effets de la solitude sur Thomme montrent avec "quelle puissance ce principe agit en lui. Nous nous sentons dans un état qui n'est point naturel , et nous tachons de combler le vide que nous éprouvons, tantôt en prenant pour compagnons les animaux les plus vils, tantôt en nous attachant à des objets inanimés.
125. Le rapport qui existe entre le désir de société et le désir de connaissance est très remarquable. Toujours ce dernier principe est accompagné du besoin de Ëiire partager aux autres le flésidlat de nos recherches, au point qu'on a mis «n doute si la curiosité seaie pourrait engager et soutenir dans un long travail l'homme qui aurait
fortune et du rang, ou dans celle plus flatteuse encore de nos talens intellectuels, les moyens d'étendre notre influence sur les autres : la force de l'entendement, l'étendue des connaissances, les artifices de la persuasion , et les finesses de l'habileté sont mis en œuvre pour ce but. Quelle autre idée que celle du pouvoir réjouit l'orateur dans le sentiment de son éloquence, quand il fait taire par l'ascendant de son génie la raison des autres, qu'il tourne à ses desseins leurs désirs et leurs passions, et que sans le secours de la force ou la splendeur du rang il devient l'arbitre des nations ?
131. On peut, en partie, rapporter au même principe le plaisir que nous cause la conception des théorèmes généraux. Chaque découverte de cette espèce nous met en possession d'une quantité innombrable de vérités et de faits particuliers, et met à nos ordres, pour ainsi dire, toute une tribu de connaissances sur laquelle nous n'avions aucun empire auparavant. C'est ainsi que le désir du pouvoir devient l'auxiliaire du désir de connaissance dans le développement de la raison et les progrès de l'expérience.
132. Le désir du pouvoir entre également pour quelque chose dans notre attachement à la propriété. Il ne nous suffît par d'avoir l'usage
d'un objet ; nous voulons l'avoir complètement à nous, sans en être responsables à qui que ce soit.
133. L'avarice n'est qu'une modification du désir du pouvoir, qui dérive des différens usages de l'argent dans les pays civilisés. Son influence, comme principe actif, est considérablement augmentée par l'habitude et l'association des idées.
134. L'amour de la liberté procède en grande partie du même principe.. Il faut que nous puissions faire tout ce qui flatte nos inclinations. Si l'esclavage nous mortifie, c'est qu'il met des bornes à notre pouvoir.
135. L'amour même de la tranquillité et de la retraite a été résolu par Cicéron dans le désir du pouvoir : Muiti autem etsuntetfuerunt, qui eanij quant dico^ tranquillitatem expetentesy à negotiis publicis se removerint ^ ad otiumque perfugerint, His idem propositum fuit j quod regibus ; ut ne quâ re egerentj ne cui parèrent j libertate uterentur ; cujus pwprium estj sic vivere utvelis. Quare, càm hoc commune sit potentiœ cupidorum cum iis, quos dixi , otiosis ; alteri se adipisci id posse arbitrant tur^ si opes magnas habeant ; alteri, si contenti sint et suo et parvo.
136. L'idée du pouvoir contribue également au plaisir de la vertu. Nous aimons à Suivre nos
penchans sans être assujettis à la censure d'on supérieur ; mais cette indépendance ne suffit pas à notre bonheur. Lorsque des habitudes vicieuses ou la force de la passion nous entraînent à des choses que la raison désapprouve, le sentiment de la domination qu'exercent sur nous les principes inférieurs de notre nature nous mortifie et nous donne la conscience amère de notre faiblesse et de notre lâcheté. 11 n'en est pas de même chez l'homme qui se sent capable en toute occasion de calmer le tumulte des passions et d'obéir aux froides suggestions du devoir et de l'honneur : la liberté , l'indépendance, l'élévation d'ame et l'orgueil de la vertu sont ses senlimens naturels.