‹ Esquisses de philosophie morale, trChapitre 49 sur 73 · DE LA. FACULTÉ MORALE · texte numérisé non relu

DE LA. FACULTÉ MORALE

Observations préliminaires , ajrant pour principal but de montrer que la faculté morale est un principe primitif de notre nature qui ne peut se résoudre dans aucun outrée ^.

171. Les faits rapportés dans le dernier para-» graphe de la section précédente ont conduit quelques philosophes à conclure que la vertu est pu-

I Reid , Essai III , part. III, chap. v, vi, vu et vui (t. VI). % Reid, Essai Y, chap. v (t. VI).

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rement une afTaii-e de prudence, et que le sens du devoir n'est, sous un autre nom, que Tamour de soi bien entendu. Cette manière d'envisager le sujet était assez naturelle: nous trouvons qu'en général ces deux principes conduisent aux mêmes actions, et nous avons des raisons de croire que, si notre connaissance des choses était plus étendue, on reconnaîtrait leur accord dans tous les cas possibles.

172. Néanmoins, diverses considérations démontrent que nous avons un sens du devoir qu'on ne saurait résoudre dans l'amour de notre propre bonheur.

1* Toutes les langues ont des mots qui équivalent à ceux de dei^oir et d'intérêt dans la nôtre, et leur acception distincte n'a jamais été confondue. En général on les voit coïncider dans l'application ; mais toujours ils emportent des idées différentes.

2^ Les émotions qui dérivent de la contemplation de ce qui est juste ou injuste diffèrent dans le degré et dans l'espèce de celles que la vue de notre propre bonheur fait naître. On le voit surtout dans les émotions excitées en nous «par la conduite morale des autres : car nous avons tant de penchant à nous aveugler sur nous-mêmes, que peu d'hommes jugent de leurs actions avec

uu désintéressemeot parfait. Les émolions que les personnages de l'histoire et les héros de : roman nous causent sont quelquefois encore plus vives que tout ce que nous font éprouver les ca^ ractères qui leur ressemblent dans le cercle de nos relations sociales. INéanmoins, de toutes les occasions d'observer ces phénomènes, les représentations théâtrales sont la plus favorable. Toute espèce d'enthousiasme se produisant avec plus de force quand les liommes sont réunis, nos sen* timens moraux se développent sur une bien plus grande échelle au théâtre que dans le cabinet. 4ussi les moindres suggestions du poète excitent jusqu'au transport les passions de l'auditoire, et arrachent des larmes aux personnes même les plus réservées et qui apprécient le mieux la valeur des choses.

S** Bien que les philosophes aient montré que le sens du devoir et l'intérêt bien entendu s'ac* cordent, dans le plus grand nombre des cas, à nous prescrire la même conduite, au point de mettre hors de doute que même en ce monde la vertu ne soit la vraie sagesse, cependant c'est une vérité qui échappe au sens commun de l'humanité, et qui ne peut ressortir que d'une vue étendue des affaires humaines et d'un examen attentif des conséquences de nos différentes actions^ Aussi bien , devons-nous à l'expérience et à la réflexion cet enseignement, que la vertu est

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un moyen de prospérité. Ces grands principes de moralité, qui se retrouvent avec la même évidence dans la conscience de tons les hommes , ne peuvent donc réisiilter uniquement étun calcul d'intérêt personnel.

k^ Cette vérité est confirmée par Fépoque de la vie ou nos jugemens moraux font leur premi^ apparition. Ils se manifestent dans Penlance de la raison , et longtemps avant qu'elle soit capable de former la notion générale de bonheur.

n&. Pour échapper à la force de quelques-uns des argumens précédens , on a supposé que les règles morales avaient été primitivement découvertes par la sagacité des philosc^hes et des politiques , et que 9 popularisées et transmises par Féducation , elles avaient fini par prendre Fappareiice d'un élément cpnstitutif de la nature humaine. On a regardé comme une confirmation puissante de cette doctrine la diversité des chinions des différens peuples sur la moralité de cer^ taines actions particulières.

i7&. Mais le pouvoir de l'éducation, quelque grand qu'il soit, a des limites assignables. Il ne peut produii*e d'effet qu'en agissant dans le sens des principes constitutifs de notre nature. Même cette susceptibilité d'éducation , qui est iê caractère tuniversel: de notre espèce, impliqtle Fexis-

teoce de certains principes naturels communs à tous les individus qui la composent.

175. Le pouvoir qu'a l'éducation de diversifier pour ainsi dire la physionomie de la nature hu^ maille I repose sur cette loi de notre constitution que nous avous appelée association des idées. Et cette loi suppose elle-même j dans tous les cas , qu'il existe des opinions et des sentimens essentiels à l'humanité , avec lesquels les circonstances extérieures se combinent 9 et au moyen desquelles elles s'emparent de l'ame et l'accommodent à sa situation accidentelle.

176. L'éducation peut dans certains cas établir des diversités dans l'opinion des individus sur le beau et le sublime; mais l'éducation ne peut créer nos notions de beauté et de laideur, de grandeur et de bassesse. De même, nos sentimens sur telle ou telle action peuvent tenir de l'éducation que nous avons reçue ; mais nous ne pouvons lui devoir les idées mêmes de juste et d'injuste, de mérite et de démérite.

177. Les faits historiques allégués pour démontrer que nos jugemens moraux sont tout-à-fait factices ne résistent pas à l'examen. Tantôt le sens qu'on leur prête provient des fausses couleurs sous lesquelles on les a représentés ; tantôt ils conduisent' à des conclusions tput*à-^fait opposées à

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celles qu'on en tire , lorsque l'on a tenu compte, et des difTërentes circonstances où les hommes se sont trouvés dans les périodes successives du développement social , et de la diversité de leurs opinions, spéculatives^ et des différens sens que présente moralement la même action dans les usages et les mœurs des différens peuples.

178. Toutes ces doctrines , quelque erronées qu'elles soient^ ont été soutenues par des écrivains, amis sincères de la morale. Mais quelques moralistes licencieux sont allés beaucoup plus loin , et ont essayé de montrer que les motifs de tous les hommes sont au fond les mêmes , et que la vertu n'est autre chose que l'hypocrisie..

179. L'impression désagréable que laissent dans l'ame de tels portraits de la nature humaine les décrédite suffisamment. S'il n'y avait réellement aucune distinction essentielle entre la vertu et le vice, d'où viendrait que nous estimons certaines qualités meilleures et plus méritoirea que d'autres? Pourquoi penserions-nous que l'orgueil, la vanité, l'égoïsme, sont des motifs de conduite moins respectables que le patriotisme , la philanthropie, le ferme attachement à ce que. nous croyons être le devoir? Pourquoi notre- espèce nous paraitrait-fclle moins aimable dans certains systèmes de philosophie que dans d'autres ?

180. Une erreur générale parmi les moralistes licencieux a été de confondre la question de l'état actuel de l'espèce humaine avec celle de la résàiié des distinctions morales, et de substituer la satire du vice et de la folie des hommes au tableau philosophique des principes de leur constitution. En admettant la fidélité des portraits qu'on nous a quelquefois donnés de la dépravatioo humaine, la tristesse et le mécontentement qu'ils laissent dans l'ame démontrent assez que nous sommes faits pour aimer et admirer l'excellence morale, et que c'est là une loi de notre nature. L'hypocrisie elle-même, comme l'a remarqué hai Rochefoucauld, est un hommage que le vice rend à la vertu.

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