‹ Esquisses de philosophie morale, trChapitre 52 sur 73 · INous devons dire néanmoins que la défi · texte numérisé non relu

INous devons dire néanmoins que la défi

d6 ESQUISSES

nition des sens de Hutcheson est beaucoup trop générale. Évidemment elle lui fut suggérée par FEssai de Locke sur Torigine de nos idées« Les mois cause et effets durée ^ nombre j égalité j iden^ titéj et quelques autres ^ expriment des idées simples aussi bien que ceux de juste et Ôl injuste; et cependant il serait certainement absurde de créer pour chacune d'elles une faculté spéciale de perception. Malgré son imperfection, comme Tex* pression de sens moral di maintenant la sanction de l'usage, et qu'elle ne peut conduire à aucune conséquence fâcheuse lorsqu'elle est convenablement expliquée, on peut encore la conserver sans inconvénient dans les discussions morales.

196. Voyons maintenant à quelle partie de notre constitution nous devons attribuer Torigine de nos idées de juste et d'injuste. Price dit : à l'entendement; et il s'efforce de montrer, contradictoirementàLocke et à son école, que « l'en- » tendement ou la faculté qui discerne le vrai » <est une source d'idées nouvelles. »

197. Cette discussion roule principalement sur l'acception des mots. L'origine de nos idées de justice et d'injustice est évidemment la méine que celle des autres idées simples que nous avons citées plus haut. Qu'on les rapporte ou non à l'entendement, ce n'est guère qu'une affaire d'arrangement, pourvu que l'on convienne que

les mots àe juste et ai injuste expriment dans les actions des qualités réelles , et non pas simplement un pouvoir quelles auraient d'exciter en nous certaines impressions agréables ou désagréables.

198. Peut-être préviendrons-nous quelques objections contre le langage de Cudworth et de Price, en remarquant que le mot raison est usité dans des sens très différens. Quelquefois il exprime l'ensemble des facultés qui élèvent l'homme au-dessus des bêtes et constituent sa nature misonnable, et plus spécialement peut-être ses facultés intellectuelles; quelquefois il désigne la faculté de déduction ou d'argumentation. C'est dans le premier sens que ce mot est employé dans le discours ordinaire, et c'est aussi dans ce sens qu'il semble avoir été pris par les écrivains, qui ont rapporté à la raison Torigine de nos idées morales. Leurs antagonistes, d'un autre côté, entendent en général par raison j la faculté déductiveou le raisonnement, acception assez naturelle, si on considère l'analogie entre les mots raison et. raisonnement^ mais qui s'accommode peu au sens ordinaire qu'on lui donne, ce Aucune ©hypothèse inventée jusqu'ici, dit Campbell, » n'a montré que, par le moyen du raisonnement, » sans le secours d'aucune autre faculté de l'ame, » nous puissions jamais acquérir une notion ou D du beau où du bien« » La remarque est incon*-

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testablemeiil vi*aie et s'applique à tous les systèmes qui attribuent à la raison l'origine de nos idées morales , si les expressions raison et raison^ nenient sont regardées comme synonymes. Mais si on prend le mot raison dans un sens plus général , si on s'en sert pour désigner simplement notre nature intellectuelle et raisonnable, il y a, ce nous semble, peu d'inconvéniens à lui attribuer l'origine de ces notions simples qu'aucune opération immédiate des sens ne nous révèle*, mais qui naissent de l'application de nos facultés intellectuelles aux différens objets que les sens nous manifestent.

199. On peut citer une foule de jugemens intuitifs qui renferment des idées simples auxquelles il est impossible d'assigner une autre source que la faculté même qui juge : ainsi, c'est certainement une vérité intuitive, que les sensations dont j'ai conscience et celles dont je me souviens appartiennent à un seul et même être que j'appelle /wo/; voilà donc un jugement intuitif qui renferme l'idée simple à'identiié. De même, les changemens que j'aperçois dans la nature me donnent la conviction que quelque cause les a produits; voilà un autre jugement intuitif qui enveloppe l'idée simple de causalité. Lorsque nous considérons les angles adjacens formés par une ligne droite qui tombe sur une autre, et que nous voyons que leur somme est ^ale à deux an-

gles droits 9 le jugement que nous formons im^ plique aussi l'idée simple d^égaliié. Dire que la raison ou l'entendement sont une source d'idées nouvelles 9 n'est donc point , comme on l'a souvent répété, Une si étrange manière de parler. Selon Locke y le sens fournit les idées, la raison perçoit leurs convenances ou discota venïinces; mais la vérité est, que ces convenances et disconvenances sont , dans plusieurs cas , des idées simples qu'on ne peut nullement analyser, et dont l'origine par conséquent doit être attribuée à la raison, diaprés la propre doctrine de Locke.

200. L'opinion que nous émettons sUr ce point est au reste de peu d'importance, pourvu qu'on accorde que les mots Juste et injuste expriment des qualités réelles des actions. Lorsque je dis d'un acte de justice qu'il est juste, entends-je seulement que cet acte excite du plaisir dans mon ame, comme telle ou telle couleur, en vertu du rapport qu'elle a avec mon œil, lui agrée? ou bien, entends-je affirmer une vérité aussi indépendante de ma constitution que l'égalité des trois angles d'un triangle à deux droits? On conçoit que le scepticisme s'attache à la vérité morale comme^à la vérité mathématique, et on peut le tolérer; mais il n'admet pas plus une réfutation en forme dans un cas que dans l'autre.

201. L'inimiUabililé des distinctions morales n'a pas seulement été mise en question par des écrivains sceptiques, mais encore par quelques philosophes qui ont adopté leur doctrine, avec le pieux dessein d'étendre les perfections de Dieu. Apparemment ces auteurs n'anl pas réfléchi que ce qu'ils ajoutaient à sa puissance et à sa majesté y ils l'enlevaient à ses attributs moraux : car si les distinctions morales ne sont point immuables et éternelles, il est absurde de parler de la bonté et de la justice divines.

Des émotions agréables et désagréables qui naissent de la perception de ce qui est juste ou injuste dans la conduite.

202. Il est impossible d'être témoin d'une bonne action sans avoir la conscience d'une affection bienveillante ou d'amour oii de respect pour l'agent qui l'accomplit; et comme toutes nos afTeclions bienveillantes renferment un sentiment agréable, toute bonne action est nécessairement une source de plaisir pour le spectateur. Outre ce plaisir, d'autres sentimens agréables d'ordre, d'utilité, de paix de l'ame, etc. , viennent successivement s'associer à l'idée générale de conduite vertueuse.

DE PHILOSOPHIE MOKALE. 101

20â. Les qualilés qui, dans les bonnes actions, excitent d'agréables sentimens dans Tame du spectateur , composent ce que les moralistes ont appelé la beauté de la vertu,

204. Tout cela explique de même, niutntis mutandis^ ce que Ton entend par la difformité du vice.

205. Notre perception de la beauté el de la difformité morales est entièrement distincte de la perception de la justice et de l'injustice des actions; mais les philosophes ont trop peu remarqué cette différence. Parmi les modernes surtout, quelques-uns ont presque entièrement tourné leur attention vers la perception du juste et de l'injuste, et par là ont répandu sur leurs ouvrages je ne sais quoi d'abstrait qui empêche l'intérêt; tandis que les autres, en considérant exclusivement la perception de la beauté et de la difformité morales, sont tombés dans l'enthousiasme et la déclamation, et ont donné prétexte aux moralistes licencieux de mettre en question l'immutabilité des distinctions morales.

206. Les émotions de plaisir et de peine, excitées par la contemplation de la beauté et de la dinbrmité morales, surpassent tellement toutes celles que peuvent nous causer les formes matérielles, que quelques philosophes ont prétendu

102 ESQUISSE^i

que les mois de beau et de sublime dans leur signification propre expriment des qualités de l'ame^ et que si nous sommes affectés par les oIh jets matériels y Taffection ne provient que des idées morales qu'ils suggèrent. C'était la doctrine favorite de l'école de Socrate, qui a été défendue avec beaucoup de talent par divers écrivains modernes.

207. Quelle que soit noire opinion sur cette question spéculative, on ne peut disconvenir d'un feît, c'est que les bonnes actions et les vertueux caractères offrent le plus délicieux spectacle que puisse contempler l'ame humaine. Le monde externe tout entier n'a point de charmes aussi puissans que ceux, qui parent la beauté morale et nous appellent à cultiver des qualités qui font le bonheur et la perfection de notre nature.

208. C'était un objet capital pour les anciens moralistes que cette union de la philosophie et des beaux-arts : ils y voyaient l'avantage d'ajouter à la beauté de la vertu l'attrait que l'imagination donne à toute chose. Les effets qu'il est possible d'obtenir par ce moyen sont faciles à concevoir ; tous les jours nous en avons des exemples dans la pui;5;sance de Tassociation à déguiser la bassesse et la laideur des vices à la mode.

De la perception du mérite et clu démérite.

209. Les actions verlueuses accomplies par les autres hommes , non seulement excitent dans notre ame uneaflection bienveillante ou une disposition à contribuer à leur bonheur, mais y font naître encore le sentiment du mérite des agens. Nous reconnaissons qu'ils sont les objets propres de Tamour et de l'estime , et qu'il est moralement juste qu'ils reçoivent leur récompense. Nousmêmes nous nous sentons appelés à faire connaître au monde leur mérite, afin de leur procurer la faveur et le respect dont ils sont dignes; et si nous souffrons que leur vertu reste dans l'obscurité, il nous semble qu'en réprimant le langage naturel de notre cœur, nous commettons une injustice.

210. Quand, au contraire, nous sommes témoins d'un acte d'égoïsme, de cruauté ou d'oppression; que nous en soyons ou que nous n'en soyons pas l'objet, non seulement nous sentons naître en nous de l'aversion et de la haine pour le coupable, mais encore nous avons peine à retenir l'épanchementde notre indignation. Les viles passions des individus trouvent un frein dans ce mouvement naturel de l'ame, et même, avant

lOli KSQUISS£S

rétablissement des lois positives , le bon ordre y rencontre un appui.

211. Pour ce qui nous regarde, lorsque nous avons conscience de bien faire, nous nous reconnaissons des droits à l'estime et à l'attachement de nos semblables, et nous sentons, avec toute l'évidence d'une perception , que nous jouissons de l'approbation de l'invisible témoin de notre conduite. De là vient qu'au sentiment de notre mérite se joint une anticipation de récompense, et que nous jetons sur l'avenir un regard plein de confiance et d'espoir.

212. Les remords qui accompagnent la conscience du mal enveloppent également un sentiment de démérite et le pressentiment d'une punition future.

215. Bien que le sentiment de mérite et de démérite prouve au philosophe la connexion établie par Dieu entre la vertu et le bonheur, il n'agit pas dans la supposition que des interventions miiaculeuses doivent â'opérer en sa feveur dans les occasions particulières. C'est un fait pour lui que la vertu même en ce monde est la route la plus sûre pour arriver au bonheur; mais il sait que la Divinité gouverne par des lois générales, et s'il se voit déçu dans l'accomplissement de ses vœux, il acquiesce à sa destinée et se console par

la perspective de Tavenir. Compter dans les cas particuliers sur l'alliance constante de la bonne fortune et des bonnes actions , de la mauvaise fortune et des mauvaises actions, est un préjugé du vulgaire qui cause bien des désappointemens dans la vie; mais sa persistance à toutes les époqiies et chez tous les peuples témoigne d'une manière éclatante combien sont véritablement associées dans la nature des choses les idées de vertu et de mérite.

ARTICLE m.

De t obligation morale.

214. Selon quelques systèmes, l'obligation morale est entièrement fondée sur notre croyance que la vertu est un commandement de Dieu. Mais comment, peut-on demander , cette croyance impose-t-elle une obligation? A cette question on ne saurait faire que l'une de ces deux réponses : ou bien qu'il est moralement obligatoire que nous conformions notre volonté à celle de l'auteur et du maître de l'univers; ou bien que l'intérêt bien entendu doit nous engager par prudence «i étudier tous les moyens de nous rendre agréables au Iput-puissant arbitre de notre bonheur et de notre malheur. Pans la première supposition , nous faisons un cercle vicieux; nous résolvons le sen-

liment d'obligation morale dans le sentiment religieux , et le sentiment religieux dans le sentiment d'obligation morale.

215. L'autre système qui fait de la vertu une simple affaire de prudence, bien qu'il paraisse d'abord un peu plus satisfaisant , conduit à des conséquences qui montrent assez son imperfection. Nous indiquerons les deux suivantes : 1® celui qui ne croit pas à un état futur est par là même déchargé de toute obligation morale, à moins qu^il ne trouve la vertu utile à son intérêt actuel ; 2® un être complètement heureux ne peut avoir ni perceptions ni attributs moraux.

216. De plus, les notions de récompense et de punition présupposent celles àe justice et ^injustice) elles sont des sanctions à la vertu ou des motifs secondaires de la pratiquer; mais elles supposent l'existence de quelque obligation préalable.

217. Enfin, si la considération de notre situation dans une autre vie constitue l'obligation morale, comment, d'une part, prouverons-nous par les lumières naturelles de la raison l'existence d'un état futur; et comment, de l'autre, découvrirons- nous quelle conduite est agréable à Dieu? La vérité est, que l'argument le plus solide en faveur de la vie future dérive de nos notions naturelles du juste et de Tinjust^, du- mérite et d\i

démérite, et du parallèle que nous établissons entre œs notions et le cours général des affaires humaines.

218. Au fait, il est absurde de demander pourquoi nous sommes obligés à la pratique de la vertu. La vraie notion de vertu implique la notion d'obligation. Tout être qui a conscience de la distinction du juste et de l'injuste a conscience en même temps d'une loi qu'il est tenu d'obser* ver, ignorât41 complètement l'existence d'un état futur, tf Ce qui nous rend dignes de punition, » dit Putler , n'est point de savoir que nous pou* » vons être punis, mais simplement de violer » une obligation connue. »

219. Les faits que nous venons d'établir conduisent à ce résultat, 'que la faculté morale, considérée comme principe actif, est essentiellement différente de tous ceux que nous avons parcourus jusqu'ici. La moindre violation de son autorité iqtroduit en nous le remords. Plus au contraire nous sacrifions à son obéissance , plus sont com^ plets notre satisfaction et notre triomphe.

220. L'autorité suprême de la conscience, ad* mirabiement décrite par plusieurs des anciens mc»:alistes, n'avait pas, comme principe fondamental de la science morale , excité suffisamment l'attention des modernes jusqu'au lemps^ du doc-

teur Butler. Schaftesbuiy lui accorde trop peu d'importance, et c'est le défaut principal de sa philosophie.

221. Si l'on consent à reconnaître celte grande distinction entre la faculté morale et les autres principes actifs de notre nature , il importe peu quelle théorie particulière on adopte sur Torigine de nos idées morales. Et c'est pourquoi Smith , tout en résolvant l'approbation morale dans un sentiment de l'ame, représente la suprématie de la conscience comme un principe également essentiel à tous les systèmes proposés sur ce sujet: « Quelque fondement que l'on donne à nos facul- » lés morales^ dit-il, soit qu'on les rapporte à » une certaine modification de la raison, à un » instinct originel appelé ^ns moral ^ ou à quel- » que autre principe de notre nature, on ne sau- » mit mettre en doute que ces facultés ne nous » aient été données pour diriger notre conduite » dans la vie. Elles portent avec elles les plus évi- » dentés garanties de leur mission , et témoignent » par des signes certains qu'elles sont en nous les- » suprêmes arbitres de nos actions, à qui seuls » il appartient d'exercer la surintendance sur tous » nos sentimens, toutes nos passions, tous nos » appétits, et de décider jusqu'à quel point cha- *) cun de ces principes doit être toléré ou réprimé. «Juger les. autres principes de notre nature, dé-

» partir entre eux le blâme et Féloge, telle est l'ai- » tributiou spéciale et l'office de ces facultés. »

SECTION VU

De quelques principes qui secondent t influence des facultés morales sur notre conduite ^

222. Pour assurer plus complètement le bon ordre de la société, et faciliter l'acquisition des habitudes vertueuses, la nature a pris soin d'ajouterà notre constitution morale différens principes auxiliaires dont l'influence produit quelquefois une conduite conforme aux règles du devoir, sans que l'individu, considéré comme agent moral , ait le moindre mérite à la tenir. Il en est résulté qu'on a confondu quelques-uns de ces principes avec nos facultés morales , et même que des écrivains, dont les vues sur la nature humaine manquaient d'étendue, les ont regardés comme pouvant rendre compte à eux seuls de la perception du juste et de l'injustCi Les plus împortans de ces principes sont : 1° le respect humain; 2" la sympathie; 3" le sentiment du ridicule; 4'' le goût. Le principe de Tamour de soi, qui a

I Reid, Essais, Essai V, chap. I (t. V! , p. S02)

iiO ESQUISSES

été l'objet d'une des sections précédentes, concourt puissamment au même but.

Du respect humain.

223. Nous avons déjà remarqué que le désir d'estime opère sur les enfans avant qu'ils aient la capacité de distinguer le juste de l'injuste, et que ce principe d'action continue pendant longtemps à exercer sur notre conduite une plus grande influence que l'obligation morale. De là vient sa grande utilité en matière d^éducation, surtout pour nous former de bonne heure à prendre de l'empire sur nous-mêmes. Il nous enseigne, par exemple, à retenir nos appétits dans les bornes que prescrit la décence, et nous accoutume ainsi à la modération et à la tempérance. Et bien que notre conduite ne puisse être appelée vertueuse^ aussi longtemps que le respect humain est le seul motif qui la dirige, cependant les habitudes que nous acquérons dans l'enfance et l'adolescence nous rendent plus facile par Ja suite l'asservissement de nos passions à l'autorité de la raison et de la conscience.

22/i. Les considérations suivantes prouvent que le sentiment du devoir ne sauiait ise résou-

dre dans ce désir de gagner Testime de nos semblables.

1" Il n'y a que la possession réelle des qualités pour lesquelles nous voulons être estimés qui puisse véritablement satisfaire ce désir de l'estime.

2" La conviction que l'auteur d'une action vertueuse n'a point cherché les applaudissemens du monde en rehausse toujours le mérite dans l'opinion des hommes.

â"* Quand le respect humain et le sentiment du devoir se trouvent en opposition, si nous sacrifions celui-ci , nous sentons naître en nous le remords et la désapprobation morale ; les applaudissemens de la multitude ne nous semblent alors qu'une vaine et imparfaite satisfaction. Tandis qu'un ferme attachement au devoir ne manque jamais d'être à lui-même sa propre récompense ^ nous exposât-il à voir nos intentions calomniées et nos actions mal interprétées.

De la sympathie,

225. C'est un plaisir exquis pour nous de voir les autres hommes sympathiser avec nos joies et nos chagrins, nos opinions, nos goûts et nos humeurs : ce fait n'échappe point à l'observation lu

plus commune. Un autre non moins évideçt, c'est que nous nous sentons du penchant à nous accommoder aux sentimens de nos semblables , toutes les fois que nous éprouvons pour eux quelque bienveillance , et d'autant plus, que cette bienveillance est plus tendre. Il semblerait donc que la sympathie est entée sur Ja bienveillance; et peut-être une analyse attentive découvriraitelle que la plus grande partie des plaisirs qu'elle donne se résout effectivement dans ceux qui dérivent de la bonté et de la conscience d'être

aimé.

226. Le mot sympathie s'applique dans un sens plus étendu et plus populaire à difPérens phénomènes de l'économie animale; par exemple , à la correspondance qui se montre entre les mouvemens des yeux, et à cette autre qui se manifeste, sous le rapport de la santé ou de la maladie, entre divers organes du corps. On l'applique au$si à ces affections contagieuses qui se commuui" quent d'une personne à une autre, telles que le bâillement, le bégaiement et les désordres hystériques.

227. Il y a certainement entre tous ces cas un certain degré d'analogie qui suffit pour expliquer comment l'usage les a compris sotis une désignation commune; mais partout où la précision philosophique est de rigueur, il y à beaucoup à

DB PHILOSOPHIB MORALE. 113

distinguer. Aussi ne peut-on se dispenser , lorsqu'on introduit ce mot vague et équivoque dans une discussion scientifique , de limiter par une exacte définition le sens dans lequel on Tentend.

228. Les faits généralement attribués à la sympathie ont paru à Smith si importans et si curieu* sèment enchaînés , qu'il s'est laissé séduire à l'idée d'expliquer par ce seul principe tous les phénomènes de la perception morale.

229. L'abondant mélange de vérités que son ingénieuse théorie contient, et la lumière qu'elle répand sur une partie de notre constitution jusque-là peu remarquée, placent son auteur aii premier rang des moralistes systématiques. Mais un examen sérieux du sujet prouve que Smith, comme tant d'autres écrivains éminens, s^est laissé prendre à un amour excessif de la simplicité, et qu'il a confondu un principe subordonné de notre nature, un principe qui n^est dans notre constitution morale qu'un élément auxiliaire, avec la faculté même qui distingue le juste de l'injuste, et qui, sous quelque nom qu'on la désigne, se reproduit constamment dans toutes les recherches morales comme un fait primitif et irréductible de la nature humaine.

li/| ESQUISSES

Du sentiment du ridicule.

230. Le ridicule a pour objet propre et naturel ces légères bizarreries dans le caractère et les manières, qui ne soulèvent point Tindignation morale 9 et ne jettent point Famé datas cette mélancolie qu'inspire la dépravation humaine.

231. En même temps que ce principe de notre constitution ajoute à nos plaisirs , en tournant au profit de notre amusement les moins importantes des imperfections de nos semblables , il nous excite à corriger en nous-mêmes tous les dé&uts quipouriaient nous rendre à notre to^r ridicules à leurs yeux. Et comme notre empressement à le faire serait faible^ s'il était proportionné au peu d'importance de ces défauts sous le point de vue moral, tel est Tempire qui lui a été dcmné dans notre constitution, que nous le supportons souvent avec plus d'impatience qtie le i^essentiment ou la haine.

232. Bten que le sentiment du ridicule se rattache d'une manière évidente à Tétat d'imperfeo tion auquel nous sommes condamnés , il n'en est pas moins un des caractères les plus remarqua-

DE PHlLOSOPrilB MORALK. îl^

btes dé là c<ynstîtulion humaine et un de ceux qui contribuent à la distinguer de celle des bêtè's. Des rapports intimes l'unissent aux principes les plus élevés et les plus nobles de notre nature, et rièD ne mérite plus d'à tteiition dans l'éducation de la jeunesse, que le soin de le renfermer dans de justes bornes.

Du goût considéré dans son rapport ai^ec la

morale.

2&â. L'explication que nous avons donnée plus baut (§ 202, 203^ 20/1) de ces expressions, Â^a;//^' morale <, difformité morale j suffit pour faire conlprendrede quelle manière le caractère et les ac-^ tions de nos semblables peuvent contribuer aux plaisirs du goût. Le parti qu'en tirent les poètes est tout-à-fait semblable à l'usage qu'ils font des beautés de la nature extérieure.

284. Le goût qui a pour objet la beauté morale, comme celui qui a pour objet la beauté matérielle et les diverses productions des arts, ne se cultive et ne se développe que par l'usage. Aussi bien que l'autre, il est susceptible d'un faux ralffiiiétnent, aussi funeste à notre propre boti^

ilQ ESQUISSES

heur qu'au bien de la société dont naiis faisons partie.

35. Considéré comme [Hincipe d'action, un goût moral cultivé nous met à Tabri de plusieurs vices 9 trop grossiers pour qu'il les supporte, et entretient l'ame dans des habitudes qui s'allient merveilleusement avec tout ce qu'il y a d'aimable, de généreux et d'élevé dans notre nature. Cependant, s'il n'est point accompagné d'un sentiment ferme du devoir, l'influence de la mode et d'autres associations fortuites d'idées tendant perpétuellement à l'égarer, il ne saurait guère manquer de devenir un guide trompeur. Les hommes dont les plaisirs du goût sont l'affaire principale, et qui sont conduits par leurs habitudes à ne pas chercher plus haut que dans les usages du monde leur règle de jugement, offrent une preuve bien l'emarquable de cette vérité.

2âô. Le langage employé par quelques philosophes grecs, dans leurs spéculations sur la nature delà vertu, pourrait faire penser, au premier coup-d'œil , qu'ils ne voyaient pas de difficulté à réduire la faculté morale dans le sentiment du beau. A leur exemple, Shaftesbury et quelques aMtres moralistes ont adopté une phraséolc^e qjii a l'air de substituer, dans les . distinctions

DE PHILOSOPHIE MORilLE. 117

morales 9 l'arbitrage du goût à la souveraineté de la conscience et de la raison.

2d7. Chacun de ces quatre principes produit de funestes conséquences y s'il vient à prévaloir dans le caractère ^ comme mobile suprême de nos actions. Mais lorsqu'ils gardent leur place légitime , et restent subordonnés à la faculté morale, ils tendent tout à la fois à fortifier les vertueuses habitudes et à les recommander à l'imitation, par l'influence d'un exemple aimable.

238. Une considération partielle du phénomène de la perception moi'ale, dans ses rapports avec l'un ou l'autre de ces prînpes, a suggéré quelquesunes des théories les plus populaires sur l'origitte dé nos idées morales. D'autre part, une considération exclusive de la^faculté morale , abstraction faite des principes destinés par la nature à lut servir d'auxiliaires , et qui, dans le fait, contribuent puissamment au bon ordre de la société, a jeté quelques philosophes dans une autre extrémité, moins dangereuse sans doute dans sa tendance pratique , mais peut-être aussi moins propre à recommander les recherches morales à Tattention de ceux qui sont engagés dans les intérêts actifs de la vie.

lis ËhQUi^â^.S

SECTION VUI

DU LIBRE ARBITRE DE l'hOMME».

^39* Toutes l^$ recherches précédentes int la qOastilqtion morale de l'homme impliquem la supposition qail a la liberté de choisir entre le bieli et le mal, et que s'il accomplit une action qu'il sait être injuste^ il se rend à bon droit digne de punition. On ne saurait metti'e^en doute que cette supposition ne s'accorde avec l'opinibn commune de l'humanité.

2/i.O. Néanmoins 9 depuis les premiers âges^Ia certitude de cette croyance a été mise en question par un petit nombre d'esprits spéculatifs 9 q^i n'opt voulu voir dans nos actions que.d^s i;qsulr tatg^ nécessaires de notre constitution, et des çir^ constances extérieures qui agissent sur elle, JÇ)'a* près leqr système , ce que nous appelons. <âf^i^ moraïAx fait partie de notre destinée |.out aul^nt que les propriétés intellectuelles et cprporell(3$ que nous avons reçues de la nature. L'argument à l'appui de cette doctrine a été présenté so^& différentes formes, et fréquemment mis en. avant avec toute la confiance qu'une démonstration pourrait inspirer.

* Reid, Essais, Essai IV (t. VI),

DE PHILOSOPHIE MORALE. ii9

2/ili. Parmi ceux qui ont adopté le langage des nécessitaires ^fOudoitx^^idanime^U^unegvsLnde différence; car quelques-uns, non seulement ad^ mettent la réalité des distinctions morales , mais préten4^nt qu'elles nç sont concevables que dans leur hypothèse. Avec de tels hommes, le dogipe de la nécessité peut être, une opinion sans dapger ;: nous soupçonnons même que la.difierençe (jui les sépare de leurs adversaires paraîtra plus apparente que réelle , quand on aura pris la peiœ de fixer le sens des mots ambigus et mal définis employés de part et d'autre.

2&2. D'autres philosophe^ ont admis dans toute leur étendue les conséquences généralement regardées comme des dépendances inséparables de ce système, ou, pour mieux dire, le système a été par eux proclamé pour établir ces conséquences. Mis en avant sous cette forme, il offre à l'esprit humain le sujet de discussion le plus intéressant qui puisse l'occuper, et un de ceux où nos opinions spéculatives ne peuvent guère manquer d'affecter matériellement et notre conduite et notre bonheur.

248. Le docteur Cudworth , qui écrivait vers la fin du XVII* siècle, observe que le scepticisme qui fleurissait de son temps « se rattache à la doc- » trine de la nécessité comme à sa racine natu-

lâO ESQUISSES

» iielle. 3» Od s'apercevm sans doute que la même remarque s'applique à la philosophie sceptique de notre âge.

S&&. Il suffit 9 dans ces Esquisses , de marquer la place que la question semble naturellement occuper dans l'ordre des études morales. Des obser^ vations détachées ne répandraient qu'une faible lumière sur une controverse industrieusement obscurcie par tout ce que le sophisme a de sub* tilités.

DE PHILOSOPHIE MORALE. lâl

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