LE CULTE
— Eh ! ma chère, il faut un peu d'exégèse : si j'avais là un livre de prières, je te montrerais à quel point ce bégaiement, ce... que sais-je ? Tu vas voir!
— Oui, mais tu n'as pas de livres de prières dans ta bibliothèque.
— Non; c'est vrai; va me chercher dans ta chambre... Ou plutôt, je me souviens ; j'en ai un justement, là-haut, sur le dernier rayon... Tu l'aperçois ? Monte sur la chaise pour l'atteindre. Ma foi, je nel'ai jamais ouvertil me vient de mon grand-père, qui l'avait emporté dans l'émigration, où il est mort. C'est son domestique qui le garda, puis le légua à mon père quand j'étais petit. ... Tu vas voir comme tes prières sont indignes de ton intelligence... Merci. J'aime ces livres du xvme siècle, Celui-là est bien relié, n'est-ce pas ?
— C'est une Quinzaine de Pâques.
La reliure était à compartiments et à filets ; la tranche, moirée et dorée, était toute ternie. Elle essuya le volume avec son mouchoir, l'ouvrit avec précaution, puis le lui tendit.
— Écoute, au hasard. Voici des prières pour dimanche prochain : « Gloire, louange et honneur vous soient rendus, 6 notre Sauveur... » Qu'est-ce que cela signifie ? Louer Dieu, et avec quelles paroles, s'il vous plaît? On ne loue vraiment Dieu qu'au Collège de France, dans le cours d'hébreu, et aussi dans le laboratoire de M. Berthelot... Qu'est-ce que cette dévotion d'encens et de tabernacles?... A quoi bon ces choses enfantines, ces pratiques matérielles, ces prières?... Et puis supposer seulement que tes paroles soient enten-
dues de l'Infini et que tes pensées ne le soient pas tout aussi bien, c'est une démence. . . Je continue . . .
Au moment où il tournait la page, un papier plié glissa du livre sur ses genoux.
Elle le ramassa et l'ouvrit ; c'était une enveloppe semblable à ces petits paquets de poudre que préparent les pharmaciens. IL y avait dedans une boucle de cheveux châtains, presque blonds, nouée d'un mince ruban noir.
— Ce sont, bien sûr, des cheveux de ma grand'mère, dit-il; mon grand-père et elle s'étaient beaucoup aimés.
— Laisse-moi baiser ces cheveux.
— Pourquoi ? Tu ne sais rien qui puisse t'intéresser à cette pauvre femme.
— Je sais seulement que sans elle tu ne serais pas né.
— Chère âme!
— Mais il y a de l'écriture sur le papier; vois donc : l'encre est si passée qu'on ne lit pas d'abord.
— Montre, que je déchiffre ces annales de ma famille. Nous reprendrons ensuite tes prières surannées.
Il lut, avec quelque peine :
« Voici un peu de ses cheveux, quelle me donna le 14 demay 1778, dans la berline jaune , comme nous revenions du baptême de Mgr le duc de Berri. Ils sont bien fins et gardent encore le parfum de sa tête, qui se confond pour moi avec celui de ma jeunesse. A quoi bon conserver cette relique toute matérielle d'un sentiment qui ne rétoit point ? Ne sais-je pas bien que nous sommes unis présentement y malgré la séparation, comme nous étions avant, et même que nous nous attendrons fidèlement l'un V autre où Dieu nous commandera d'aller au sortir de ce monde ? Ne sais-