LE CULTE
je pat bien que ce n'est pas la couleur de ses cheveux ou de ses yeux qui m'obligea de l'aimer, mais sa sensibilité, V ardeur des devoirs quelle rendit à M. son père, sa compassion pour tout ce qui souffroit, et enfin sa douceur infinie oh perçoit un esprit si relevé, toutes choses où les sens n'ont point de part, — et pourtant, o sposa mia, à plus de trois cents lieues, ta tête doit sentir tous les baisers que je donne à tes cheveux ! — Le culte de Vâme devrait suffire : pourquoi celui des paroles, des baisers ou de l'encens ? Cest une faiblesse dont il ne faut point nous accuser, pourtant, puisque nom sommes forcés de parler pour autre chose, il nous paroîtroit indigne de ne point faire une place dans nos discours à ce qui en tient une si grande dans notre cœur. D'ailleurs mèches de cheveux coupées, serrements de mains, baisers sur le front, vieilles prières d'autrefois, n'est-il pas bon que tout cela existe, pour qu'on en sente délicieusement l'insuffisance ? »
Elle avait lu en même temps que lui, penchée sur son épaule. Ils se turent un moment, s'interrogeant euxmêmes, s'écoutant. Elle respira la boucle de cheveux dont le parfum léger persistait encore, puis replia soigneusement le papier, en suivant les anciens plis.
— Où faut-il mettre cet objet ? dit-elle enfin; le veuxtu dans ta boîte de famille ?
— Non, dit-il doucement, remets-le dans le livre de prières; il y est à sa place, tout à fait à sa place... Et quant aux prières, vois-tu, je comprends àprésent!... Il vaut mieux que ce soit toi qui me les expliques.
DÉVOTE
Il faut se lever matin, se frotter tout le corps d'eau de Cologne, ainsi qu'il est écrit , faire une reprise d'armes et s'en aller à la messe de sept heures.
Il n'y a pas encore de semelles marquées dans la neige, sinon les lourds sabots de ceux qui balayent la rue ; le ciel est d'un gris blanc ; la lumière y semble dissoute dans un nuage à la fois opaque et éclairant ; les bouches des égouts ont une haleine visible ; les rues paraissent plus longues ; les maisons, les bancs, les arbres du boulevard, à force de vide et de silence, ont un air si majestueux qu'il semble qu'on les voit pour la première fois. Je n'aurais jamais cru qu'il y eût tant de cheminées sur les toits, tant de brindilles aux branches des arbres...
Voici l'église. A cette heure, on entre sur le côté, par une porte bâtarde qui gémit en s'ouvrant et se referme doucement, avec un soupir. Le grand porche n'est pas encore accessible au public : si matin, on n'attend que les familiers discrets de la maison ; c'est le petit lever du bon Dieu.
Dans la nef est répandue une chaleur amie. Il fait sombre ; de distance en distance , comme de rares échecs sur un damier quand la partie est presque finie, une ombre agenouillée, puis une autre ombre. Sur le
DÉVOTE
bord du rang, un vieux bien rasé, à triple cache-nez, est assis, les bras croisés, sans qu'on sache s'il dort ou s'il médite. Plus loin, de toutes petites vieilles femmes en capeline ou en bonnet tuyauté, avec des châles en pointe, couleur de cendre, que leurs coudes écartés pour prier font plisser sur l'échiné. Aucun bruit : seulement une petite toux, par intervalles, ou le grincement d'un prie-Dieu qui glisse sur les dalles. La loueuse de chaises fait le recensement des fidèles ; elle se penche sur chaque ombre, tour à tour, puis s'éloigne: est-ce pour entendre la confession de leurs péchés murmurée à l'oreille ? Est-ce pour leur demander un sou?... Un prêtre en ornements violets passe, comme au lointain , portant son calice des deux mains; un enfant de chœur le précède. Le tintement de la clochette s'acGorde singulièrement avec la lueur étroite et vibrante des cierges; c'est aussi quelque chose d'exigu, d'isolé, de suppliant, au fond de l'ombre muette.
Je me tiens près d'un pilier, et, à trois rangs devant moi, sous la chaire, une femme, qui semble du monde, est agenouillée, le visage dans les mains. Elle est vêtue d'un court justaucorps noir bordé de fourrure; autour du cou, une ruche de tulle dépasse le manteau, chiffonnée comme par une main impatiente. Ses cheveux sont noirs, sauf, au-dessus des oreilles, deux mèches grises, retournées et tirées, sous le voile.
Quand le prêtre eut disparu dans la sacristie, elle se releva, se retourna, je la reconnus.
Elle s'arrêta devant mon rang, tendit la main ; je crus que c'était à moi ; je m'approchai. Ses yeux qu'elle
avait levés, brillaient tristement. Alors le vieux pauvre au cache-nez passa entre nous en renversant deux chaises, prit sa main , et tous deux s'en allèrent ensemble, lui lourdement, en traînant le pied ; elle en ralentissant son allure et la tête baissée. Ni l'un ni l'autre ne se retourna.
Elle ne m'avait pas vu; ou plutôt, depuis six ans, elle m'avait oublié. — Il me vint à l'esprit que, moi aussi, pendant ce temps, j'avais vécu; que j'avais aimé plusieurs personnes qui lui étaient étrangères, lu beaucoup de beaux livres qu'elle ignorait...
Vous vous la rappelleriez bien, si je vous la nommais. C'est un portrait d'elle qui a commencé la réputation de Carolus Duran. Tout Paris la connaît encore ; on la cite pour ses beaux yeux noirs, pour ses dîners d'artistes et pour le mariage à esclandre de mademoiselle sa fille avec un comte romain. On sait qu'elle a l'esprit vif, hardi, hautain, avec une insolence tranquille, qu'elle a toujours Pair fatiguée de ce qu'elle fait. Dans son salon, m'a-t-on dit, elle ne parle presque plus, elle qui, à trente ans, était si pleine de saillies ; elle aime mieux écouter ; et même il n'est pas sûr qu'elle écoute. On .la soupçonne devoir des tiroirs remplis de vieilles lettres, de se plaire à la solitude, enfin de devenir dévote.
Elle l'est devenue, la pauvre amie ; elle l'est devenue, l'heureuse femme! — Et comment? Sans doute par la pente naturelle. Née avec une âme grande, c'est-à-dire croyante, elle avait été élevée pieusement, gentiment, par des parents faciles et tout en surface ; elle avait
DÉVOTE
épousé un homme d'esprit, d'ailleurs élève des jésuites, qui était quelque chose aux affaires étrangères; elle le valait dix fois et ne s'en aperçut jamais ; lui, il la comprenait en gros. Mais un tiers arriva, qui fut mon ami, et qui la comprit en détail. Elle n'avait jamais soupçonné qu'on pût aimer ainsi, et seulement alors, à vingt- cinq ans, elle saisit le sens des prières qu'elle avait adressées au ciel dans son enfance; il est vrai qu'elle les transposait un peu. — C'était déjà un degré. Un poète, le plus fin de ce temps, survint à son tour et la spiritualisatout à fait; elle devint très vague, tout à fait idéaliste d'aspiration ; elle fit alors les plus grandes choses de sa vie, et même scandalisa les femmes de plusieurs hommes en place. C'était encore un degré. — Mais autour d'elle on mourut, on se maria : elle n'en eut qu'un peu d'étonnement. Comment peut-on se marier encore? pensait-elle. Elle sourit cependant et tâcha de trouver ce que ses anciens amis pouvaient bien adorer dans leurs femmes. Elle élargit son cœur; comme sa fille en abandonnait sa part, elle l'étendit à tous ceux qui en voulaient bien, surtout aux misérables ; elle le haussa en même temps jusqu'à une impersonnalité très sereine. Un beau jour, à un mariage, elle fut frappé de reconnaître dans ces chants d'église qu'elle avaitjadis appris, puis désappris, l'expression qui convenait le mieux à l'élan de son cœur plus expérimenté. Et ce fut le degré suprême. — Elle ne s'est point réfugiée dans la dévotion, elle y est remontée.
Voilà ce que je compris, après qu'elle m'eut laissé seul dans l'église.
Je vous supplie donc, vous qui lirez ceci, de ne jamais répéter au hasard la cruelle plaisanterie classique.de la coquette devenue dévote à la première ride, de la Célimène devenue Arsinoé. Cette plaisanterie, je le sais, est de tradition dans le théâtre comique, et on la croit profonde parce que Molière s'en est servi. Les gens d'église paraissent eux-mêmes y ajouter foi, lorsqu'ils accueillent les dévotes mûres avec une résignation de mangeurs de restes. En vérité, je trouve que c'est un contresens un peu épais, dans une matière bien délicate.
Soyons humbles, nous autres hommes ; ne proclamons pas que c'est faute de nous que les femmes s'adressent à l'Infini. Je croirais à un peu de dégoût de leur part plutôt qu'au dépit. — Mais ce n'est pas encore cela. Les femmes peut-être, sentant que l'âge les défait (comme la Maremne défit la Pia de Dante), ont envie de se blottir, de se mettre à l'abri, de redevenir petites filles. VA de là, peut-être, ce touchant cortège de suppliantes au seuil des églises. — Mais ce n'est pas encore cela. Les femmes, quittes enfin des obligations amoureuses, conjugales, maternelles, que la nature leur impose, reviennent enfin à l'objet naturel de leur adoration, longtemps obscurci. Elles retournent aux degrés du sanctuaire. — Mais ce n'est pas encore cela. Les femmes, sachez-le, quelques-unes du moins, les plus adorables, sont toujours en progrès sur elles-mêmes, elles marchent d'infidélité en infidélité avec une magnifique élévation ; elles épuisent en nous ce peu de générosité qui nous reste et dont elles ont
DÉVOTE
soif ; elles cherchent un meilleur qu'elles-mêmes, un meilleur que nous, le meilleur des meilleurs, c'est-àdire le Bien absolu ; elles le veulent, elles le créent, et, en somme, il y a bien des chances pour que Dieu, ce soit cela précisément. Elles prennent le Dominus, le Deus sanctus sabaoth à titre de synonyme.
0 Dumas, illustre maître, ce n'est pas votre de Ryons, ce n'est pas vous-même, ni moi, ni aucun homme, qui est le véritable Ami des femmes... Où donc le chercherons nous ?Où est-il ? Où est-il ?
Je regardai l'autel. Un sacristain stupide, en surplis trop large, éteignait avec un long bâton les cierges; il faisait un petit salut familier chaque fois qu'il passait devant le tabernacle fermé à clef. — Je sortis; je levai les yeux au ciel ; le ciel était bas, épais, impénétrable ; le ciel neigeait bêtement, sans savoir pourquoi...
LE PRIEUK.
Lettre d'un homme obscur.
Il me semble, montres cher frère, que je puis, comme Texécrable Luther dans son antre de la Wartbourg, dater cette letlre de la Cité des oiseaux. Les oiseaux perchent, piaulent, chantent tout autour du couvent et dans le couvent même comme dans une volière ; chaque pilier du cloître abrite un ou deux nids dans les cavités de son chapiteau ; les cyprès et la fontaine d'eau très froide qui coule tristement au milieu de notre cimetière sont remplis dès le matin de pépiements et de battements d'ailes ; enfin des hirondelles blanches et noires, parentes de vos hirondelles ardoisées de France, se sont établies contre ma lucarne et entrent souvent, par erreur, dans la cellule où je suis en oraison.
Peut-être ces détails vous répugnent-ils comme trop enfantins, mon cher frère ; il faut pourtant que vous les acceptiez, car ils sont véritables. Puis ils peignent assez bien le calme de cette angélique retraite. Pour moi, depuis que le R. P. Provincial m'a établi sur cette hauteur voisine des nuages, comme à mi-chemin du ciel, depuis qu'il m'a donné pour uniques compagnons un prieur fort sensé, éprouvé par le monde, rassasié et dégoûté du monde, avec quatorze pères un peu faibles d'esprit et vingt-deux novices très candides, je me
LE PRIEUR
sens rafraîchi par un aimable avant-goût de la mort. Me voici, selon la forte expression des maîtres de la vie mystique, semblable à un cadavre enseveli. C'est une très bonne disposition pour juger les événements qui vous agitent, et cet aujourd'hui qui suffit à votre inquiétude, dans l'oubli où vous êtes d'hier et l'incertitude tranquille où vous êtes de demain. Voir le point d'arrivée commun de toutes les routes où vous avancez péniblement, cela rend la sagesse très facile, la sagesse de YEcclésiaste. Grâce à ce quart de lieue d'altitude et à ces cent lieues d'éloignement, je discerne sans peine, parmi les objets qui excitent vos efforts, ceux qui en sont dignes ; j'aperçois les hommes, les gouvernements qui errent au hasard et prennent, sur l'indication de guides incertains, comme il arrive en pays de montagnes, des raccourcis qui rallongent et des chemins de traverse qui ne valent pas la grande route. A vrai dire, le plus souvent je n'aperçois rien du tout, par la raison que je ne sais rien de ce qui se passe et que les seuls représentants de la société qui nous fréquentent sont des chevriers, des chercheurs de cristaux ou de plantes, et des chaudronniers ambulants.
Il arrive pourtant, de loin en loin, qu'il se fasse pour nous une percée soudaine sur le monde. C'est quelque voyageur qui pénètre dans notre vallée reculée et nous révèle les changements que la Providence apporte dans cette société dont nous sommes sortis. Le P. Zacharias, notre prieur, a jadis été fort avant dans le siècle ; il en a gardé beaucoup de vues qui surprennent et une certaine hardiesse d'esprit qui, chez tout autre
qu'un prieur vénérable, semblerait diabolique. Vientil quelque étranger par hasard : vite le P. Zacharias le mande au parloir, et, en ma présence le plus souvent, lui fait subir un interrogatoire où le profane tient sa place à côté du sacré. Quels sont les souverains? Les ministres ? Les auteurs nouveaux ? Et beaucoup d'autres questions étrangères au Directorium congregationis.
Il nous est justement arrivé hier un jeune Français qui semblait au fait des choses les plus contemporaines. Figurez-vous, mon cher frère, une tête assez menue plantée sur un long corps ; une lace rasée capricieusement de façon à laisser des semblants de moustaches sous le nez et des commencements de favoris sous les oreilles, des yeux clignotants, une bouche oblique, une voix qui semble sortir d'un vase de grès, des gestes incohérents et un air d'éclater ou de s'évanouir à tout propos. Ajustez sur ce personnage des vêtements de velours trop étroits, une chemise de soie et un petit chapeau gris assez semblable à une assiette à potage. Il nous parut d'abord que cet étranger n'était pas encore touché de la grâce.
— Et à Paris, mon fils, où en sont les affaires publiques ? lui demandai-je en attendant le digne prieur, qui faisait préparer une chambre. M. de Mac-Mahon est-il toujours le chef de l'État ?
— Ah ! elle est bien bonne ! reprit l'autre. (Je cite exactement.)
— Quelle est cette personne bien bonne dont vous parlez, mon fils ?
— Oh ! mais on déménage par ici.
LE PRIEUR
— Non, mon fils, il nous est interdit de déménager sans la permission du supérieur général. Mais il me semble que vos discours manquent un peu de suite.
Gomme le P. Zacharias revenait sur ces entrefaites :
— Tiens, dit notre hôte, voilà encore le vieux qui s'amène; est-ce qu'il va aussi me faire poser ?
— Apparemment, fîs-je remarquer au prieur, ce Français est de quelque province reculée, car il parle d'une façon que je n'ai pas apprise dans les livres.
— Oui, je sais ce que c'est, reprit le Père d'une voix brève et haute : parler artiste ; chaque mot hors de son sens, des gestes autour , pas d'idées dessous. Pas d'âme !... Et maintenant, mon garçon, donnez-moi votre journal, car vous en avez un, et moniez vous coucher. Votre] lit est fait.
L'autre fut trop déconcerté pour avoir le loisir de se fâcher. Il tira de sa poche un journal, le tendit et se laissa conduire à sa chambre.
— C'est ainsi qu'il faut leur parler, me dit le prieur en souriant ; ces jeunes Français ne sont pas habitués à l'autorité. Ils se laissent tout de suite intimider par elle. Mauvais défaut ; cela les met à la merci du premier sergent venu.
Le journal qu'avait reçu le vénérable pasteur de la communauté portait comme titre, en grosses lettres : GilBlas. J'ignorais le sens de ce mot. Nous allions déployer la feuille, quand l'office du soir sonna.
Nous y montâmes aussitôt, et notre lecture ne put commencer qu'une heure après.
Ah ! mon cher frère, ce journal n'est d'un bout à
l'autre qu'un péché mortel ! C'est à peine s'il y en a quelques véniels, vers la troisième page, quand il s'agit de la température. Nous tentâmes de lire un ou deux articles. 11 fallut nous arrêter aussitôt. Ce n'étaient que de petits contes malpropres, ressassés, paraît-il, de ceux du siècle dernier, avec une prétention littéraire insupportable. Pour les nouvelles politiques, elles nous parurent fades. Un ancien ministre avait traité rudement un certain général qui nous était tout à fait inconnu, et dont on parlait cependant comme d'un vainqueur illustre. Se battraient-ils, ne se battraient-ils pas ? Telle était toute la question. Il faut qu'un peuple soit bien désœuvré pour s'occuper ainsi durant des semaines d'une querelle de mots et de personnes Ajoutez que ce combat, détestable d'ailleurs selon les canons de l'Église, ce combat dont on stimulait toutes les imaginations et qui tenait toute l'Europe en suspens, après qu'on l'»ura bien débattu et bien agité, paraît ne devoir pas se livrer du tout Mais quoi ! comme dit notre prieur, homme fort au courant du inonde, il faut bien qu'ils s'occupent; en cette saison leurs théâtre sont fermés.
Nous fûmes encore surpris du nombre des bals (et même des bals masqués), puis des suicides, puis des internements de pauvres fous dans les maisons de santé, tout cela annoncé sans transition et pêle-mêle.
Enfin nous déposâmes soigneusement le journal dans un feu que nous fîmes allumer exprès, et nous songeâmes à nous purifier par une conversation sérieuse.
LE PhlEUR.
C'est pourquoi, comme tout reposait dans le prieuré, même notre hôte d'une nuit, nous sortîmes tous deux, le P. Zacharias et moi, sur une terrasse délabrée qui domine la vallée.
— Vous avez vu, mon Père, lui dis-je, quelle étrange abondance d'amusements et de catastrophes. Ne diraiton pas un monde de possédés ?
— Oui, répondit-il ; ce sont des malades. Les nerfs les tourmentent.
— Je les plains, alors. J'ai ressenti moi-même, mon Père, des névralgies qui m'ont fait beaucoup souffrir... Mais, peut-être, parlez-vous d'une autre sorte de tourments ?
— En effet, mon ami. Ce mal dont ils sont travaillés, vous l'ignorez. Il vient de ne pouvoir se mettre d'accord avec eux-mêmes. Le bonheur, auquel ils croient encore, et qu'ils poursuivent, ils ne voient pas que tout ce qu'on en peut atteindre, c'est l'unification de l'âme. (Vous comprenez ce mot, vous qui êtes si pacifié à l'intérieur et si simple ?) Ainsi donc ils se compliquent, au point d'en être minutieusement déchirés... Ne vous étonnez pas que beaucoup, fatigués de faire effort pour rassembler, même au sein du plaisir, les tronçons coupés de leur pauvre être sensitif, soient tombés dans le désespoir, aient perdu la raison ou la vie.
— En vérité ! en vérité ! mon Père, n'y a-t-il point de remède à cet état ?
— Il y a notre régime, à nous autres. Cette unification de l'âme (ordinairement appelée bonheur) était possible à l'origine du monde dans une vie toute naturelle ; elle
l'était, au moyen âge, dans la foi parfaite ; elle ne l'est plus aujourd'hui que dans le rêve.
— Ou la piété, mon Père.
— Oui, oui... C'est ce que je dis. Mais il faut, entendez bien cela, que le rêve devienne réalité, et laréalité rêve... On n'est heureux qu'ainsi ; or cela ne se peut que dans la solitude.
— Eh ! qu'ils viennent donc ici, ces pauvres malades !
— Mon ami, soyez-en sûr : si la foi de nos contemporains était demeurée précise, à l'heure qu'il est les cloîtres seraient pleins, ils regorgeraient. Bien des hommes sont à terre, tout à fait désespérés, qui y seraient venus chercher asile.
— Tant pis pour eux. Ils n'avaient qu'à croire! C'est si simple !
— Trop simple sans doute pour beaucoup de gens... Ceux qui n'ont pas eu cette grâce, ou cette modestie, mais qui, avec cela, ontété frappés jusqu'au fond d'euxmêmes, qui survivent à quelque grand deuil ou à quelque joie suprême (il est aussi dérisoire de survivre à l'une qu'à l'autre), enfin qui souhaiteraient de se blottir, dans l'oubli de tout, au creux de quelque terrier d'animal, je voudrais qu'ils pussent se réfugier dans une sorte d'hospice de l'âme... Là, dispensés de ce qu'il y a de pénible dans toute reprise de vie après une grande secousse, n'ayant pas à craindre que rien les rende infidèles au passé, ils existeraient tout doucement, à peine. .. Cet asile s'élèverait sur les hauteurs, comme celui-ci ; il serait fréquenté surtout des oiseaux, comme celui-ci.
LE PRIEUR
Les cellules des reclus s'ouvriraient sur un promenoir orné de fresques aux teintes pâles, et d'où l'on apercevrait le ciel au-dessus d'une cour étroite, plantée de cyprès... Ni profession de foi, ni inquisition, ni vœux ; chacun laissé à soi-même... Seulement peu à peu la volonté purifiée réapparaîtrait ; elle s'exercerait, j'espère, en charité, tout autour de l'hospice, sur les pauvres dont la misère est purement matérielle. Et comme l'habitude de l'effort bon et vertueux éclaircit la conscience, nos clients puiseraient la certitude, non dans la spéculation, qui ne la donne pas, mais dans la pratique. Cela viendrait de soi-même, comme je l'ai éprouvé... D'ailleurs, vous l'avouerai-je, mon ami? Si ces malades, quelle que soit leur croyance, se mettaient à vivre très purement, s'ils s'assainissaient par une sympathie élevée pour ce quiest beau et par la persévérance dans l'oubli d'eux-mêmes, j'ai peine à croire qu'ils ne soient pas sauvés.
Il se fit un silence. Je sentais que la conversation avait dévié vers les idées chères à notre prieur, et qu'il avait déjà oublié l'origine de nos propos. « Nous voici donc ramenés de ce qui préoccupe le inonde à ce qui préoccupe la solitude, pensai-je; Dieu en soit béni! »
— Quoi, mon Père! repris-je, oubliez-vous que hors de l'Eglise il n'est point de salut?
— Mon ami, qui sait où commence, où finit l'Eglise? Qui sait si elle ne s'étend pas à tous ces hommes de bonne volonté dont il est dit qu'ils auront la paix sur
la terre ? Pour ma part, je n'ai jamais été révolté, comme quelques théologiens, que Dante ait donné une place dans son Paradis au Troyen Ryphée, tout païen qu'il fût.
— Parlez-vous sérieusement, mon Père ? car vous avez l'habitude de ne point prévenir quand vous plaisanter.
— Je ne parle points cathedra, grâce à Dieu, mon ami, et cela me permet de dire quelquefois ce qu'un pape se contenterait de penser. Je suis faillible et il m'arrive souvent de pécher en paroles, surtout par cet excès d'indulgence que la pratique de la vie développe chez les caractères naturellement inconsistants. L'indulgence, la facilité à tout comprendre et à excuser bien des choses, oui, voilà ma grande tentation. Je n'y résiste pas assez ; mais vous, mon ami, qui êtes ardent et ingénu, devriez m'avertir.
— Je vous avertis, je vous avertis, mon Père. Reprenez vos esprits. Voyons : il n'est pas possible qu'une œuvre s'accomplisse dans le siècle par des cœurs que la grâce n'a pas sanctifiés !
A ce moment la nuit avait enveloppé toute la vallée ; quelques lumières vacillaient çà et là, dans les chalets lointains de la montagne, si haut parfois qu'on pouvait les confondre avec les étoiles. Le cirque de sommets neigeux qui ferme notre horizon était à demi voilé par une vapeur où les rayons de la lune s'étaient fondus avec la brume du soir. Le bruissement du torrent qui coule sous nos murs était, comme toujours, si continu
LE PRIEUR
qu'on ne le percevait plus, quoiqu'il fût aussi fort que celui d'une grande pluie. Des constellations on n'apercevait que les principales, à cause de la clarté de la nuit. Elles accomplissaient leurs révolutions lentement et en silence.
Le Père Zacharias se pencha sur la balustrade de la terrasse, regardant le vide en face de lui ; puis il continua d'une voix plus basse et pourtant sonore :
— Ce n'est pas à vous, mon frère, que je devrais dire ceci. Mais ceux pour qui je parle sont loin et ne m'entendent pas.
Le monde est aujourd'hui déshabitué d'écouter des voix sincères et des conseils dont l'efficacité soit le premier mérite. Beaucoup se préoccupent de la façon dont vivent leurs voisins, dont vivent les peuples éloignés, dont vivaient les hommes disparus; mais combien se soucient de la meilleure façon de vivre? Il semble même que cette question ne soit jamais posée, qu'elle n'ait plus de sens désormais. Lisez les auteurs anciens (je parle des profanes) ; ils sont tous remplis du souci de vivre par principes, au point que leurs deux ou trois grands systèmes aboutissent chacun à un petit catéchisme pratique. Aujourd'hui, au contraire, à part les chaires des églises, il ne se pose et ne se discute nulle part de règles de conduite. Et ainsi ceux qui sont sortis des croyances traditionnelles n'ont plus aucun appui, sinon peut-être un honneur mondain bien fragile et un reste de droiture instinctive que garde l'âme comme une étoffe exposée à l'air garde quelque temps les anciens plis. Ah ! mon frère,
n'est-il pas juste, n'est-il pas obligatoire, ne suffit-il pas à l'occupation de toute une grande vie, d'exercer une charité spirituelle à l'égard de ces fourvoyés et de ces incertains? Et si quelqu'un d'entre eux croyait avoir trouvé le roc du refuge pour les autres naufragés et les y appelait à grands cris, ne devrions-nous pas estimer que cet homme-là, écrivain et orateur véritable, non point assembleur de mots ni courtisan delarenommée, a fait le sauvetage de la conscience humaine et mérite presque le titre d'évangéliste et de prophète ?
Ce ne sont pas des rêves que cela. Sachez-le : quelque chose de dogmatique et d'assuré, mais de fondé sur la charité seule, va sortir des contradictions où ce temps s'agite. On ne l'entrevoit pas encore : on y aspire déjà. Le monde est revenu au point où le trouva jadis le christianisme naissant ; etsouvent, en lisantles Pères de l'Eglise latine, j'ai eu l'illusion d'entendre parler des contemporains. Même dégoût du réel, même soif des miracles, même besoin d'unanimité intime. La religion tient encore la clef des contradictions profondes de notre nature morale. Les mots de grâce, de péché, de rédemption vont être entendus dans toute leur exactitude actuelle, comme on ne l'a pas encore fait... Le symbole renaît, les hommes ne parlent plus que par allégories, du moins les poètes, et le sens qu'ils y enferment est à la fois très idéaliste et empreint d'une humilité profonde... Les âmes sont toutes prêtes à être dirigées. Qu'on leur dise seulement : « Essayez de ceci, essayez de cela, afin de trouver le repos ». Et elles écouteront.
LE PRIEUR
Hélas! si elle n'avait tenu qu'aux forces d'un homme, cette œuvre d'évangélisation séculière se fût déjà fondée par- mes efforts. C'était au temps où j'écrivais, où j'avais, moi aussi, un peu d'écho autour de mes paroles. On s'est beaucoup moqué de moi. On a feint de croire que je voulais fonder un système ou une religion. En réalité, je n'ai fondé qu'une maison, une petite maison blanche, au versant d'une colline plantée de châtaigniers. Je l'avais payée de mon travail, et les travailleurs comme moi y étaient reçus tant que la place le permettait. On en laissait les portes ouvertes ; beaucoup d'inconnus y pénétrèrent avec confiance. Ils y entendirent, pendant de calmes soirées, une musique très belle. (Je n'ai pas oublié la voix qui chantait alors)... Ils y trouvèrent quelque assistance matérielle, mais surtout des exemples de hauteur de vues, des conseils d'énergie et de droiture, des secrets pour pratiquer poétiquement et allègrement la vie, enfin et par-dessus tout, une douceur extrême. Je continuai quelques années sans bruit ce que je regardais comme ma mission particulière. Puis la personne dont la foi tendre était nécessaire à la mienne se sépara de moi ; est-ce par la mort ou par l'infidélité, c'est ce que j'ai oublié... Alors, après plusieurs incertitudes, plusieurs essais de reprise d'activité, je me réfugiai, sans autre vocation, dans la solitude et la piété. Le dégoût était venu d'abord, le désir du repos ensuite ; la paix est venue enfin.
J'écoutais attentivement les paroles du prieur. Lors-
que je le quittai, j'en étais touttroublé. C'est à peine si je pus dormir. Au moment où j'allais trouver enfin quelque repos à force de lassitude et d'anxiété, le jour s'annonça, on sonna le premier office, et en même temps les oiseaux dont je vous ai parlé se mirent à chanter.
Adieu.
Datum in Monte Angelorum Die Transfigurât, D. N. J. C.
Anno Beatœ Incarnat, m.d.ccc.lxxxvii.