‹ Esquisses et impressionsChapitre 3 sur 41 · PROMENADES · texte numérisé non relu

PROMENADES

28 août \ 886.

SENSATIONS DE VACANCES A la campagne.

C'est moins loin de Paris que la Ferté-sous-Jouarre, mais plus loin qu'Asnières ou qu'Interlaken. Rien des bruits de Paris, sinon le chemin de fer qu'on entend souvent haleter derrière le coteau prochain, à une portée de fusil ; rien des préoccupations de Paris, sinon ce qu'en apporte le Figaro, chaque matin ; rien des gloires de Paris, sinon, sur l'envers d'une chaumière voisine, l'affiche monumentale de la Maison qui n'est pas au coin du quai. On est transporté dans une autre planète dont les journées ont quarante heures au

ESQ. ET 1MFR. 1

moins, et où l'excitation d'esprit est supprimée au profit de la réfection corporelle.

Un potager plantureux, une large maison bien ouverte et bien gaie, des chambres tendues de perse, un service de table à fleurs dans le placard, et, sur les rayons, la collection de la Revue des Deux-Mondes depuis la fondation, voilà ce qu'on appelle « une campagne ». Des pelouses soigneusement peignées et vallonnées descendent jusqu'à la Seine; les massifs sont des étoiles de feuillages blanchâtres et rouge foncé ; à droite et à gauche, de longs couverts de tilleuls, avec quatre bancs de pierre moussus et un jeu de tonneau disloqué par l'humidité, ferment la perspective qui s'étend, en face, jusqu'au fleuve. Le fleuve même est joli et rêveur vers le soir, quand les ombres plus massives y plongent avec le ciel d'argent bruni.

On mène là une vie toute d'habitude. Cela repose parfaitement, puisqu'on n'a jamais ni incertitude, ni choix à faire, ni décision à prendre sur quoi que ce soit. On ne commence rien ; on continue. Pourquoi,* par exemple, se tient-on toujours dans l'allée de gauche, où l'on a groupé des fauteuils pliants autour d'une table et où l'on a pendu un hamac ? Pourquoi jamais dans l'allée de droite, qui est exactement pareille? Parce qu'on a toujours fait ainsi, n'en demandez pas davantage. Pourquoi le journal, qui arrive à midi, reste-t-il sous bande jusqu'à cinq heures ? Parce qu'il a été décidé, à l'origine des temps, que cinq heures était le moment convenable pour lire le journal. A la campagne, on est conservateur; s'il n'y avait pas, par-

SENSATIONS DE VACANCES

ci par-là, quelques grandes villes, nous aurions encore la monarchie absolue, la poésie sentimentale et le coche d'eau.

Par exemple, on se repose à souhait. Nul bruit que le bateau du touage qui passe en Seine le matin, quelquefois les coups que le jardinier donne sur sa bêche pour la remmancher, ou le pépiement plaintif d'un jeune moineau tombé du nid. Avant le dîner, on se promène dans les rues du village, vallonnées par un ruisseau central, entre les murs d'une blancheur aveuglante, sous les quatre lanternes au pétrole qui se balancent* pendues à quatre potences. Au bout de ces rues primitives, on débouche sur les champs. On y rencontre de braves gens dont les veines du cou font saillie, et qui vous tirent de grands coups de chapeau.

« Une nouvelle, ma chère : il paraît que le prince de Bulgarie a été déposé ; la question d'Orient se complique. — Le pauvre homme ! Était-il marié ? Gomment s*appelle-t-il ? » Et madame se lève précipitamment. Un souci lui est venu. Le cocher qu'elle avait envoyé en ville, au marché, a oublié de rapporter des prunes pour le dessert. Que mettra-t-on en regard des pêches, pour la symétrie ? « Des fraises ? il n'y en a plus. Des abricots ? pas encore. Comment s'en tirer? Ah! nous sommes sauvés ! Il reste des macarons de dimanche ! » — Avant-goût de la sénilité consolatrice... Chères eaux du Léthé ! eaux très fades! eaux très douces !...

A la mer.

La mer est basse. Il est sept heures. Personne n'est levé encore. La plage est muette et déserte. Une seule vieille femme en cotte de futaine, en serre-tête plat, les jambes nues, la hotte au dos, arpente les galets, vers la jetée ; elle porte aux pêcheurs les lambeaux de seiches, les tentacules de poulpes tordus dans une eau noire,dont ils se servent pour amorcer leurs filets. On suit sa silhouette obscure sur l'horizon pâle. La grève est semée de petites flaques qui brillent ; plus loin le moutonnement régulier du sable garde l'empreinte des vagues; là-bas, au contraire, sur la ligne extrême où la mer s'est retirée, une bande d'estran humide, mêlé d'une fine poussière de coquilles, miroite comme une glace. La mer est grise, le ciel est gris; et, très loin, au milieu de ce gris, sur la mer ou bien dans le ciel, qui sait ? trois petites voiles grises à la file ; elles ne bougent pas : on pêche au large. A droite l'estacade , noire de goudron, pointant vers l'espace illimité, porte le phare d'un blanc joyeux. Cette double note de noir et de blanc est la seule qui arrête l'œil au milieu de ces teintes indécises. De l'autre côté, la ligne déliée des falaises se prolonge à l'infini. Inconsciemment on ferme à demi les paupières, tandis que le souffle salé élargit les narines et fait affluer le sang aux joues.

L'homme est là pourtant (je veux dire l'homme et la femme : que serait l'un sans l'autre?). Ce jardin du

SENSATIONS DE VACANCES

casino où des tamaris rabougris luttent contre l'ensablement ; ces pavillons dont les volets vont s'ouvrir bruyamment tout à l'heure ; cette estrade où tantôt l'orchestre jouera le Petit Duc ; cette tente ouverte où vous ne voyez en ce moment qu'un monceau de chaises en désordre, tout cela s'animera vers midi, se peuplera au soleil de quatre heures, fourmillera de robes blanches et roses, papillotera d'ombrelles rouges et de chapeaux en forme de fleurs d'acacias, s'épanouira, paradera, jouera l'éternelle comédie que l'humanité civilisée se donne à elle-même pour le plaisir des désœuvrés et l'instruction des philosophes. Les pieds de votre chaise s'enfonceront de travers dans le sable tandis que vous suivrez les progrès d'une forteresse construite par des enfants court-vêtus, la conversation de deux Américaines aux cheveux couleur de beurre, le va-et-vient des baigneuses en peignoir qui galopent à la rencontre du flot et font claquer leurs sandales sur les planches sonores.

Sur le quai du port, sur la jetée, dans les rues étroites et propres, pavées de galets pointus, chez les marchands de paniers et de balances en coquillages, dans l'église trapue où tant de navires lilliputiens sont suspendus en ex-voto, vous coudoierez des inconnus que vous finirez par connaître et que vous oublierez cinq minutes après les avoir quittés. Vous voilà doncjeté dans un monde tout de surface, dans une Thélème capricieuse, sans réalité, sans vie, sans aucune source de larmes, au milieu d'ombres chinoises souriantes, n'étant plus vous-même qu'un fantôme d'homme

parmi d'autres fantômes , J.comme dit l'Écriture...

Il ne faut point pourtant rompre toute attache avec les choses extérieures, avec l'histoire contemporaine, qui va son train, même pendant les vacances. Allez au kiosque chinois où Ton vend les journaux ; parcourez celui-ci en vous promenant... « Ah! on a découronné le prince de Bulgarie... Pauvre homme !... Comment s'appelle-t-il ?... » Mais voici qu'il est cinq heures; ne manquez pas l'heure du bain. Il y a une petite brune, en costume de laine blanche, qui entre dans l'eau si gentiment ! Elle avance la pointe d'un pied, puis se baisse, avec un éclat de rire d'effroi, puis tout d'un coup se décide et plonge au milieu d'une lame. Vous pourriez, si vous le vouliez bien, idéaliser cette petite brune, en faire une Elvire ou une Galatée; mais non : ce n'est, vous le savez, qu'une Parisienne de dix-sept ans avec une coiffure relevée, une petite robe bleu marine et un père morose.

En forêt.

Une maison forestière dans les Vosges. Une route, presque toujours déserte, s'enfonce dans le bois, bordée des poteaux du télégraphe. Où va cette route, une grande et belle route neuve fraîchement ferrée ? Nous ne le saurons jamais, et qu'importe? Ce que nous voulons ici, c'est le calme et l'oubli. Un jardinet fermé par un entrelacs de baguettes non dépouillées de l'écorce affleure la route ; la maison elle-même s'est coupé un petit carré dans le bois, ce qu'il lui en faut pour son

SENSATIONS DE VACANCES

toit rouge, pour son plant de pommes de terre et pour la niche du chien.

Le matin, on ouvre l'étroite fenêtre qui grince, on hume la rosée qui mouille l'herbe, on respire le voisinage des grands arbres. En se penchant, on toucherait aux branches. Comme les premiers rayons obliques se jouent gaiement sur les troncs et sur la mousse! Sor~ tons, enfonçons-nous dans l'ombre et le frais.

En moins d'une minute on arrive sous la futaie de hêtres. Plus d'autre bruit que nos propres pas. Les hêtres montent d'un seul jet et vont croiser leur ramure à quinze mètres au-dessus de nous. L'écorce pâle et reluisante, striée de noir, n'a pas les rugosités ni les contorsions rageuses du chêne; elle est lisse et douce à l'œil: ce qui domine, c'est la grandeur calme. D'espace en espace, le feuillage devient plus aéré et lumineux : c'est une clairière qu'on devine. De petits arbustes , de hautes herbes croissent et foisonnent dans cette échappée de jour ; des insectes bourdonnent. Puis le crépuscule recommence, sous la longue colonnade des arbres immobiles.

Yoici les sapins. L'obscurité s'assombrit encore. Le sol, plus mou et plus sonore, est feutré de toutes les aiguilles végétales tombées, roussies et lentement décomposées. Les troncs sont rougeâtres, écaillés par places, suintants de résine. L'odeur balsamique pénètre. De gros champignons au chapeau d'ocre rouge sortent delà mousse nourricière. D'immenses fourmilières s'arrondissent en dôme entre les racines des plus vieux arbres ; ce sont des millions de bâtonnets impercep-

tiblesqui en forment les cloisons et la toiture; les fourmis elles-mêmes, d'un jaune incertain, ne tranchent pas sur la couleur de leur cité : il faut approcher pour reconnaître dans cette nuit apparente d'un coin de bois reculé la vie, l'agitation, l'effort, l'intelligence.

Poursuivons. C'est un bas-fond, un éboulement de grosses pierres tout d'un coup figé et envahi, conquis, submergé par la végétation puissante. Herbes, arbustes, ombellifères ténues, feuilles larges, charnues, velues, graines folles, entre-croisement de fils verts ou bruns, balancement des campanules violettes et des digitales de pourpre, susurrement des bourdons au vol irrégulier, battement d'ailes effaré dans le taillis, tout est vie, abondance de vie, ivresse de vie... Je tire mon journal de ma poche. Ah! il parait que le prince de Bulgarie est rappelé par ses sujets. Comment s'appelle-t-il ?... Mais chut! un essaim de moucherons presque invisibles s'abat sur le feuillage' avec le bruissement de la pluie. Penchons-nous, regardons ; les voilà qui reprennent leur vol; suivons-les ; ils traversent un rayon; c'est une poussière palpitante et illuminée: et chacun de ces corpuscules est un organisme qui respire, qui sent, qui se meut, qui veut, et combien y en a-t-il dans toute la forêt? Dans toute Brocelyandc, comme dit la chanson ?... Et les plantes elles-mêmes ne sont-elles pas aussi un peuple animé? Où s'arrête au juste leur activité propre ? Pensez à la dionée, à la sensitive. Ne sont-ce point des candidates au rang d'animaux ? Les animaux ne sont-ils point des candidats au rang d'hommes?... Et nous alors? — On

SENSATIONS DE VACANCES

est toujours candidat à quelque chose... Dormons, sous notre frère le hêtre.

Dans la montagne.

Les gens de la plaine, les gens en souliers plats, ont décidé que les grimpeurs de montagnes étaient des fous ou des imbéciles. Se rompre le cou, du moins en courir la chance, pourquoi ? Pour la satisfaction chimérique de raconter au dessert qu'on a passé là où les trois Anglais furent précipités en 1865? Pour se faire mettre dans les Annales du club Alpin? Pour étonner les collégiens en vacances? Pour que, s'il leur arrive malheur, on dise d'eux ce que le vieux Desportes écrivait sur Icare :

Il est mort poursuivant une haute aventure ?

Rêverie et fumée. Faire avancer ses larges pieds sur un long ruban de route pour se transporter d'un point à un autre, à la bonne heure; entreprendre un voyage d'exploration dont on rapporte de la poudre d'or ou des dents d'éléphant (vous vous rappelez dans Horace?), très bien ; ... mais, en pure perte et sans espoir de profit ni de gloire, braver la mort au-dessus des nuages, quelle manie vaniteuse et sotte ! Est-il sensé d'admirer ceux qui réussissent et de plaindre ceux qui meurent? — Eh bien ! j'en suis fâché pour la plaine ; mais je ne puis hausser les épaules au récit des belles témérités de nos montagnards. Les cimes

ont leur ivresse que ne peuvent combattre les raisonnements des hommes sages. Que ceux qui ne la connaissent point se taisent. Non seulement l'exercice musculaire succédant à dix mois de tension intellectuelle est un merveilleux réactif ; mais l'ascension ellemême, la difficulté tournée par l'adresse ou surmontée par la persévérance, la joie de respirer un air plus subtil, l'agrandissement graduel de la perspective, la poésie des hauteurs pleine du dédain des petitesses d'en bas, l'aile d'aigle et de condor donnée à l'imagination, la mise en présence de l'éternité visible sont des bienfaits qui établissent, presque, deux classes entre les hommes.

Nous voilà donc sur les derniers contreforts de rochers chauves qui précèdent les névés. Nous sortons de la petite cabane borgne qu'on a blottie dans l'anfractuosité du granit, et si pareille à lui de couleur et d'aspect qu'à vingt pas on ne l'en discerne point. Nous nous détirons surla plate-forme qui en est comme le perron, et nous jetons le regard autour de nous encore fatigués et maussades d'une nuit fiévreuse et sans sommeil. Le vent souffle d'en bas et rafraîchit violemment le visage. Il est deux heures du matin. Rien ne se voit des vallées ; mais les champs de neige se distinguent dans le voisinage, bossués, creusés, tourmentés, d'un uniforme gris phosphorescent. La cime est cachée par un lambeau de nuage cotonneux. On allume une lanterne , deux lanternes. La voix humaine a une sonorité étrange. On se met en marche avec précaution sous une pluie fine qui rend la pierre

SENSATIONS DE VACANCES

glissante et fouette les yeux. Le froid ne se sent presque pas. Le silence pèse et effraye bien davantage. On descend, puis on remonte ; la corde marque sur la neige. Bientôt le petit jour s'annonce : ce n'est qu'un remous dans les nuages du côté de l'Orient, puis un déchirement soudain. La cime apparaît enfin, blanche sur le ciel encore noir. Trois heures après, nous y sommes, debout, un peu effarés, pris d'une envie irraisonnée de monter encore, mais dans le vide, puisque la terre nous manque, et d'étendre nos bras comme des ailes. Cependant l'azur foncé, quand on y lève le regard, nous épouvante, nous aplatit de terreur, nous force presque à nous coucher pour étreindre de nos bras et de nos jambes cette pierre que nous voulions quitter, dernier promontoire que notre monde avance dans l'espace.

Il faut redescendre, redescendre vers le bruit, vers le grelot des vaches, vers les hommes, vers le feu dans les cheminées , vers les chambres closes , vers les tables bien éclairées et bien servies de soupe chaude, vers les conversations, les pensées, les sentiments qui sont mieux à notre taille. Il faut oublier cette vision farouche de l'immensité... En rentrant à l'auberge, nous entendons des Anglais qui discutent. L'Allemagne, l'Autriche, laisseront-elles la Russie agir à sa guise en Bulgarie? Où est le prince Alexandre ?... — Ainsi la semaine prochaine, nous montons au Schreckhorn !

CHANTILLY

LÉGUÉ A L IN STITUT.

16 octobre 1886.

Le domaine de Chantilly fait retour à la couronne. Par « la couronne », j'entends la réunion de nos grands savants, de nos écrivains, de nos grands artistes. Nous n'avons plus d'autre couronne que celle-là aujourd'hui, et, tout de même, elle nous coiffe bien. Pasteur, Berthelot, Renan, Sully-Prudhomme/Alexandre Dumas, Gounod, Meissonier, Paul Dubois, voilà les propriétaires légitimes'de ces cinq cent mille livres de revenu, de ces forêts, de ces étangs, de ces palais, de ces trésors d'art et de souvenir. Ils vont posséder, ils vont jouir, ils vont régner dans une fraternité paisible. Ce sera un phalanstère bien intelligent. Et voilà le premier pas vers l'aristocratie intellectuelle organisée, telle que nos petits-fils la verront (cela va sans dire).

Il y eut un temps où les grandes abbayes recevaient des legs semblables, au détriment quelquefois des héritiers naturels. On aurait tort de s'en indigner, puisqu'au xne et au xiii0 siècle les moines, étant des élus de la science et de l'esprit, avaient tous les droits que

CHANTILLY. 13

des hommes puissent alléguer pour en dépouiller d'autres. A présent ce n'est plus dans le cloître qu'est le pivot du monde: c'est dans le laboratoire, la bibliothèque, l'atelier. Que ces nouveaux maitres recueillent donc la part du lion, puisque c'est leur tour de suprématie, et qu'ils la gardent tant qu'on n'aura rien inventé de mieux que l'art, la science et le génie.

Certes l'Institut de France n'est qu'un Panthéon très imparfait ; les mérites que je viens de dire s'y rencontrent, mais assez mélangés. Dans chacune des Académies il y a une arrière-garde de comparses pour faire l'appoint; en revanche, nous connaissons des hommes supérieurs qui n'y entreront jamais. Et cependant, avec toutes ces faiblesses, l'Institut est une première ébauche d'aristocratie très acceptable. Indépendant du suffrage populaire, indépendant aussi des hasards de la filiation, il échappe aux vices opposés des républiques et des monarchies héréditaires. C'est là, pour un testateur, une garantie unique. Où la trouverait-il ailleurs? Supposez, par exemple, qu'étant en communion d'idées avec le conseil municipal de Paris, il laisse à cette fameuse assemblée les trésors qu'il a patiemment et chèrement réunis. Est-il assuré que dans vingt ans, dans cinq ans, dans deux ans, par l'effet du caprice des électeurs, son héritage ne tombera pas en d'autres mains, qui lui auraient été odieuses? Supposez, au contraire, qu'il fasse choix du meilleur, du plus accompli de tous les princes, de Marc-Aurèle lui-même. Hélas! après la mort de Marc-Aurèle, c'est à Commode que passera le bien tendrement couvé. Avec un corps

qui se renouvelle soi-même et peu à peu, comme l'Institut, on ne craint ni ces soubresauts ni ces déchéances. Pasteur mort, Renan mort, Augier mort, on ne les remplacera pas sans doute ; mais du moins, dans la France d'alors, on s'adressera, pour leur succéder, aux moins indignes. On tâchera de transmettre avec discernement les honneurs qu'ils auront illustrés. C'est ce discernement à perpétuité dans le choix de ses héritiers qui a tenté M. le duc d'Aumale. Et en effet la résolution qu'il a prise est le seul moyen de résoudre la terrible objection de Giboyer dans les Effrontés : « La fortune est héréditaire, et l'intelligence ne Test pas. » Eh bien ! si fait, dans cette famille élective où l'intelligence est héréditaire, il est juste que la fortune le soit aussi . C'est pourquoi je vois dans cette offrande de Chantilly, non seulement une action généreuse, mais une idée vraie et comme l'avènement d'une répartition plus équitable des biens de ce monde.

Allons donc rendre visite à ce premier fief de nosseigneurs les académiciens. C'est une terre vraiment royale. Elle a, en ce moment de l'année, une grande majesté de tristesse et d'abandon. Les arbres s'effeuillent sur les pelouses, dans les allées, dans les eaux dormantes. Les avenues elles-mêmes, brumeuses dès trois heures du soir, s'allongent à l'infini. Point de passants, très peu d'animaux, presque point de vie. Les paons argentés traversent encore, de loin en loin, les sentiers du parc. Les cygnes glissent sans bruit sur le canal. Vus de la route entre Vineuil et Saint-Firmin, les bassins alternant avec les terre-pleins, le château

CHANTILLY

émergeant des fossés, les groupes de marbre, le piédestal vide où se dressera le Montmorency de Paul Dubois(l),etdansl'éloignement, l'allée du Connétable formant une large coupure dans le massif noir des arbres, tout cela tranquille, invitant au silence et à l'oubli, je vous assure que c'est un spectacle qui pénètre plus avant que les yeux. Puisque l'hôte d'hier est parti, que les hôtes de- demain ne sont pas encore venus, ce domaine n'appartient qu'aux divinités des eaux et des bois. Le pauvre poète Théophile de Viau, recueilli par charité dans cette même résidence par un Montmorency, y a vu tout ce que je dis là ; il l'a même chanté en bien jolis vers, qui ne sont guère connus et que vous lirez peut-être avec plaisir :

Zéphyre en chasse les chaleurs.

Rien que les cygnes n'y repaissent :

On n'y trouve rien sous les rieurs

Que la frescheur dont elles naissent;

Le gazon garde quelquefois

Le bandeau, l'arc et le carquois

De mille Amours qui se despouillent

A l'ombrage de ces roseaux,

Et dans l'humidité des eaux

Trempent leurs jeunes corps qui bouillent...

Or ensemble, ores dispersez, Ils brillent dans ce crespe sombre Et sous les flots qu'ils ont percez Laissent esvanouir leur ombre ; Par fois dans une claire nuict Qui du feu de leurs yeux reluit,

(1) Le Montmorency est aujourd'hui en place.

Sans aueun ombrage de nues, Diane quitte son berger Et s'en va là dedans nager Avecque ses étoiles nues.

Les ondes, qui leur font l'amour, Se îefrisentsur leurs espaules, Et font danser tout à l'entour L'ombre des roseaux et des saules...

Des larges fenêtres du château, on aperçoit ce décor enchanté. C'est là que les livres, les tableaux et les statues seront seuls logés. J'espère qu'on y hébergera aussi les poètes pauvres pendant l'éclosion de leurs ouvrages, les sculpteurs et les peintres pendant qu'ils peineront sur leurs esquisses, Ce sera l'asile des cerveaux surmenés et trop littéraires. Ils y viendront passer huit jours, quinze jours, et s'en retourneront reposés. On les mènera par les petits chemins de forêt jusqu'aux étangs de la reine Blanche, et la bonne reine Blanche, dont le fils soignait les lépreux, les guérira de leur étrange et incurable maladie.

Le château est gai, souriant, mais petit et trop enterré. Les écuries l'humilient un peu. Il est vrai qu'il n'a pas besoin d'être immense, puisqu'il n'est fait que pour des merveilles. Tout y est coquet et soigné. La chapelle est une orfèvrerie de pierre; le retable est de Jean Goujon ; les verrières, d'une très douce harmonie de nuances, datent du même temps. Derrière l'autel, une inscription marque la place où reposent les cœurs des Condé. Les Gondé, ce sont les patrons de Chantilly, surtout Louis II, le grand capitaine. Là-haut,

CTTANTILLY.

dans la galerie des batailles, on voit son buste en bronze , avec ses yeux démesurés et son bec de gypaète ; sur les panneaux, tout autour, sont peintes ses victoires ; au milieu, sont suspendus les drapeaux pris à Rocroy ; une fresque allégorique représente la Gloire arrachant une page de l'Histoire, la page déplorable de la Fronde. On se baigne en pleine épopée.

La bibliothèque recèle des joyaux inconnus ; M. le duc d'Aumale n'aimait pas à la montrer. On sait seulement, par ouï-dire, qu'outre l'admirable collection Cigongne, achetée en bloc, elle renferme en manuscrits, en miniatures, en incunables, en éditions rares, de quoi réjouir les yeux et l'esprit des bibliophiles. La galerie de peinture n'a pas gardé cet incognito : tout le monde Ta vue, du moins en partie. La fameuse exposition des Alsaciens-Lorrains en avait emprunté les perles: la Vierge [d'Orléans, la Vénus anadyomène, \aStratonice, la Mort du duc de Guise, le Duel du Pierrot, et vingt autres. Un dessin de Léonard, qui a souffert, garde encore un charme unique (on ne voit plus guère qu'un sourire, mais il est divin) ; de Prud'hon, plusieurs morceaux très suaves, aux deux crayons ; de Delacroix, un beau Christ, très tragique; de Decamps, des rayons de soleil fixés ; de Botticelli, des formes grêles et délicieuses ; une série incomparable de portraits historiques du xive au xixe siècle ; que sais-je, enfin ? Dans quel désordre tout cela se présente à mon souvenir ! Peut-être des toiles du Louvre ou delà Nationnal Gallery viennent-elles se mettre au travers. Cette

confusion même est un assez bel éloge pour une collection privée.

Il faudrait que ces richesses fussent un jour disposées par un homme de beaucoup de goût, qui ne fit pas de Chantilly un Sydenham ni même un Kensington. Nous souhaiterions qu'on ne donnât jamais à ce palais un air de bazar, comme à nos autres musées. Ne tapissez pas les murs de tableaux juxtaposés qui se disputent et fatiguent les regards. Peu d'œuvres dans un même salon, et toutes du même temps, d'un même caractère, enharmonie avec la décoration. Les tableaux, les statues, les vitrines de joyaux ensemble confondus, siècle par siècle. Que les époques revivent et se révèlent à l'imagination. Voilà ce qu'aurait dû être notre Louvre, voilà ce que Chantilly doit rester. Il faut que le goût du collectionneur s'y fasse sentir encore quand le collectionneur n'y sera plus ; il faut que ce château de la Belle au bois dormant continue d'être habité avec intelligence, avec sollicitude. Nous serons si heureux, quelque jour, d'y trouver une fête pour les yeux, une instruction vivante et un repos absolu pour nos soucis !

Chantilly fut toujours hospitalier aux hommes d'étude. Ils y seront venus longtemps en invités avant de s'y établir en maîtres. Tout le xvir9 siècle a passé par ces allées du parterre français et du bois de Sylvie. Bossuet a fait ici plusieurs séjours ; La Bruyère, Santeuil,le mathématicien Sauveur y ont vécu. Mais depuis lors que les temps sont changés ! Ce pauvre et joyeux Santeuil recevait, à table, des soufflets et des verres

CHANTILLY

d'eau froide ; La Bruyère, qui logeait sous les toits, pouvait, en été, faire cuire une galette dans sa gouttière ; il devait réclamer plusieurs années l'argent qui lui était dû avant d'en toucher une insignifiante partie. Aussi tout cela passait-il en amertume dans son chapitre des Grands « qui n'ont point d'âme ». Mais voici qu'aujourd'hui les lettres et les sciences ne mangent plus à l'office ; que dis-je ? c'est elles qui tiendront table ouverte à leur tour.

Eh bien, en rendant Chantilly à ses anciens hùtes, savants, écrivains, artistes, il semble que les destinées s'accomplissent, ainsi qu'on croit le voir dans un mariage longtemps espéré. Comme un cœur bien aimant que l'absence de ce qu'il aime fait languir, mais entretient fidèle et chaste, Chantilly n'a jamais été profané par des orgies grossières, à la façon de tant d'autres châteaux de France ; il s'est gardé de tout snobisme, de tout étalage de parvenu et de tout faste insolent : il se savait fiancé à la Gloire, mais à la Gloire roturière et pauvre.

Gens de lettres, vous pouvez vous moquer aujourd'hui de la liste des pensions que Chapelain rédigeait pour Colbert ; vous n'avez que faire de dédier Cinna à M. de Montoron; bien plus, vous pouvez vous dispenser, pour être riches, de faire Cinna ; il vous suffit des Deux Orphelines; on se dispute vos autographes et vos sourires, on sollicite votre signature sur des éventails ; vivants, on donne votre nom à des rues; morts, on vous ouvre le Panthéon; voici enfin que ce Chantilly où jadis un maître quinteux vous casait aux gages comme des

laquais va vous accueillir respectueusement par la grande grille, en héritiers légitimes de tant de princes du sang. Que vous semble, illustres parvenus, de ce renversement des sociétés ? Pardonnez-vous à la démocratie, nivellement nécessaire, table rase inévitable entre le règne de l'ancienne aristocratie et celui de la nouvelle ? Ne regrettez rien ; votre jour vient, il est venu. — Et vous, fameux domaine de Chantilly, il vous souvient de vos antiques possesseurs, de ce connétable Anne de Montmorency, tête étroite de fanatique, échine souple de courtisan; de cet Henri II de Condé, intrigant fantasque et irrésolu ; de ce grand Louis II, dévoré de la flamme intérieure, despote, chagrin, violent, génie étrange ; de ses fils et petits-fils, héritiers de sa violence, mais non de son génie, race de louveteaux hargneux ;de ce Louis-Henri de Bourbon, guindé et incapable, amateur de chimie et d'histoire naturelle, dont la grande gloire est d'avoir élevé les écuries ; de ces deux vieillards enfin, goutteux, solitaires, grands chasseurs, en qui acheva de mourir la famille violemment tranchée dans les fossés de Vincennes ; vous vous rappelez encore leséclats de voix, les colères de vos maîtres, les fêtes orgueilleuses, les réceptions royales, les interminables cavalcades d'habits rouges à la poursuite des cerfs : eh bien ! vous ne verrez plus rien de tel, car ni M. Jules Simon ni M. Wallon n'ont coutume de sonner l'hallali ; les meutes sont vendues, les bois se taisent ; vous abriterez seulement de belles statues, de beaux tableaux, de beaux livres ; au lieu de posséder le vainqueur de Nordlingen et de Lens, vous rece-

CHANTILLY

vrez quelquefois le vainqueur des maladies contagieuses, le compositeur de Faust, l'artiste du Chanteur florentin, l'écrivain des Dialogues philosophiques, le poète des Solitudes : vous n'êtes pas désaffecté.

HEIDELBERG

Notes sur le jubilé universitaire.

12 août 1886.

Heidelberg est une souriante, une jolie, une exquise petite ville. Après sa bière, ses confitures de myrtilles, ses servantes joufflues, son vieux burg et son vieux pont, ce qu'elle a de mieux est son université. Oui, à mon gré, le fameux tonneau et la cure de petit-lait ne viennent qu'ensuite. Mais le plus charmant dans ce nid des études classiques, c'est que tout y est à la fois très vieux et très vivant. Le château des électeurs, que nous avons eu la sauvagerie d'incendier en 1689, est la ruine la plus gaie que je connaisse. Ici des pans de mur rougeâtres, fouillés et ciselés comme une orfèvrerie de pierre, avec des fenêtres béantes qui n'ouvrent plus que sur le ciel clair, des festons de lierre et de vigne folle, des tilleuls poussant librement au milieu des donjons éventrés ; là des tonnelles pour les buveurs, des étalages de petits marchands sur des nappes bien blanches, des faïences qui reluisent, des étains qui brillent, des cris gutturaux, des rires épanouis, et, par-dessus tout, l'hymne pantagruélique du GaudeamuS) gaudeamus igitur } C'est frère Jean des Entom-

HEIDELBERG

meures dans le château de la Belle au bois dormant.

Le paganisme qu'insinuent dans l'esprit les humanités grecque et latine s'est greffé sur la bonne humeur naturelle aux gens du Palatinat. Avec cela on est théologien, on garde des formules et des coutumes du moyen âge : de sorte que c'est, au total, le mélange le plus drùle du monde. Sommes-nous en 1500? Oui : voyez passer le cortège de la Ruperto-Carola, allant déposer ses vœux aux pieds de son Rector magniftcentissinius ; elle est toujours divisée en cinq corps : Saxoborassia, Suevia, Vandalia, Guestfalia et Rhenania ; elle chante le Te Deum et Y Alléluia ; c'est le plein xvc siècle... Tournez-vous à présent, et regardez cette statue colossale au milieu du pont en dos d'âne qui traverse le Neckar ; c'est Minerve en personne, et auprès d'elle l'électeur Charles-Théodore : aimable tête-à-tête. Nous voilà au siècle de Périclès. Lisez enfin sur le pignon de la fameuse maison Zum Riltcr ces deux inscriptions qui se tempèrent l'une l'autre avec une si douce philosophie : Soli Deo gloria, et, à côté : Perstat invicta Venus. (Les dames comprendront sans doute sans que je traduise.) Est-il rien de plus joli que cette restriction apportée au christianisme ? Gomme on y reconnaît Tétat d'esprit d'un bon peuple qui, en trente ans, dut changer cinq fois de religion ! Et au demeurant, sous ce vernis antique, sous cette mince couche de mysticisme, à travers moyen âge, Renaissance, Réforme, révolutions, invasions et pillages, quelque sentiment a-t-il persisté dans la conscience des bourgeois de Heidelberg? Oui, certes, celui qu'un proverbe ex»

prime si bien dans le patois du pays : « L'homme a reçu un estomac : c'est pour s'en servir. — Der Mensch hat en Maage und net unesunscht. »

Il est excellent que notre Institut de France, à défaut de notre Université , ait été représenté à cette fête des hautes études allemandes. L'hostilité de nation à nation est toujours, dans ce domaine, une sottise dont tout le monde souffre. Railler et persifler la science germanique ne rime à rien, c'est un thème si trivial que les gens de bon sens doivent se l'interdire, comme les plaisanteries vieillottes sur la pêche à la ligne ou les allumettes de la régie. L'Allemagne, qui n'est pas aimable, mérite l'estime en presque tout ce qui est enseignement, érudition, labeur patient, réflexion sérieuse. Celaaété dit mille fois, et si je prends la liberté de le répéter pour la mille et unième, c'est que de très spirituels écrivains affectent aujourd'hui de l'oublier.

Ces Déroulèdes universitaires, que d'ailleurs j'aime fort, obéissent à une antipathie fougueuse et peu raisonnable. Au fond il y a chez eux quelque dépit de voir des intelligences inférieures les devancer, à force de travail, dans leur propre chemin. L'Allemand, c'est pour eux l'archiviste paléographe, le rédacteur de la Revue critique rebelle à leur talent et pointilleux sur leurs erreurs. Cette concurrence méprisable les irrite; ils ressemblent à ces barons superbement armés et montés qui, à la bataille de Poitiers, se cabraient, fu-

IIK1DELBERG.

rieux d'être mis en déroute par d'humbles archers anglais. Ils se résoudront à tout plutôt qu'à descendre de leur cheval pour aller combattre l'ennemi sur son terrain. Louent-ils quelqu'un de nos maîtres parisiens, ils s'empressent de lui sacrifier toute la science allemande en bloc. Il faudrait s'entendre pourtant : reprochent-ils à Otfried Millier son étroitesse d'esprit, à Ernest Curtius son mauvais style, à Théodore Mommsen son indigence d'idées? Non, ils en veulent à l'Allemand anonyme et traditionnel. — Et cependant ces maîtres que nous sommes d'accord, vous et moi, à proclamer incomparables, M. Gaston Boissier, M. Gaston Paris, M. Lavisse, M. Boutroux, M. Alfred Croiset, n'est-ce pas à Berlin, à Leipzig, à Munich qu'ils ont puisé cette science dont nous avons raison d'être fiers ? Ils l'ont filtrée, je le veux bien, mais ils iVen renieront jamais la source. C'est en Allemagne qu'on apprend le sérieux, la gravité, la conscience scrupuleuse du travailleur. C'est là aussi qu'on apprend cette universelle curiosité des choses de l'esprit que je voudrais voir pénétrer jusque chez les plus humbles abonnés de nos cabinets de lecture. Croiriez-vous que cette « Revue de littérature française », que nous désespérons de fonder à Paris, elle existe à Oppeln, dans une mauvaise bourgade de six mille âmes, perdue au fond de la Silésie ? Les découvertes les plus spéciales, les études les plus minutieuses trouvent un écho dans le public d'outre- Rhin Il y a un grand éloge que Herder faisait de Kant : « Rien de ce qui méritait d'être su, dit-il, ne lui était indifférent ». Entendez-vous ce mot? Herder n'a

garde de dire : « ... ne lui était étranger », non, il ne s'agit point d'être un Pic de la Mirandole ; mais « ... ne ne lui était indifférent ». Voilà ce que je voudrais qu'on pût dire de chacun de nous.

Relevons la tête cependant : nous triomphons dans les deux hémisphères par notre fantaisie, notre art, notre goût de l'extraordinaire et de l'impossible. Ici, dans cette Bierhalle, au milieu de ces épais buveurs rhénans, je me réjouis de suivre, grâce à la Gazette de Cologne, notre folle Sarah Bernhardt au fond de l'Amérique. Elle étonne ces étonnants Brésiliens, elle cravache ses camarades, elle joue l'étrange mascarade de Théodora avec tant de flamme qu'elle ne peut atteindre à la fin ; elle reçoit des colliers d'émeraudes, des invitations impériales et, au milieu de cela, des sommations de comparaître devant le commissaire de police. Elle passe comme une comète capricieuse et échevelée, laissant derrière elle un souvenir mêlé d'admiration et de scandale, avec l'écho des vers de notre Racine et de notre Victor Hugo.

Voilà le rôle où tu peux, chère France, défier les nations. Ce n'est pas le seul que tu aies joué, ce n'est certes pas le seul que tu joueras ; mais en cela qui donc te va même à la cheville ? Excudent alii... D'autres forgeront des canons plus monstrueux, d'autres mettront plus de bon sens dans leur politique, d'autres expliqueront mieux Virgile et Aristote, mais s'il s'agit

HEIDELBERG. 27

d'inquiéter et de charmer, il n'y a encore que toi au monde !

Gertrude est un vilain nom : Trudchen, quand on prononce bien, est assez agréable. Que vous en semble ? — Au fait, les discussions sur les noms de baptême sont fort oiseuses ; les préférences, en cela, ne se raisonnent point. C'est pure affaire de sentiment. Un nom qui fut à la mode en 1840 paraîtra toujours doux aux personnes qui ont aimé en ce temps-là. Dans quinze ans, puisqu'il est d'usage aujourd'hui d'appeler les petites filles Renée, Marcelle ou Simone, nos fils trouveront à ces prénoms une sonorité adorable... « Ah ! Covielle, comme dit Cléonte, on passe tout aux belles ! on aime tout des belles! » — C'est pourquoi Gertrude me déplaît, tandis que Trudchen, depuis hier soir, me paraît avoir une certaine gentillesse mélancolique.

Vous avez deviné du premier coup, si vous connaissez Heidelberg, qu'il s'agit ici de Trudchen Staupitz. (Quel étrange effet font ces deux noms réunis! Je n'en avais pas idée : pour moi, elle est Trudchen tout court.) Elle est, vous savez, la deuxième fdle de M. Staupitz, le conseiller de gouvernement, qui habite la Hirschstrasse, en face l'église du Saint-Esprit ? La maison est étroite et haute, d'une teinte lilas clair très sentimentale, d'une propreté hollandaise, avec une odeur tiède de lessive répandue également dans toutes

les chambres ; des fenêtres, la vue s'étale sur leMarktplatz où, deux fois la semaine, les boutiques du marché bourdonnent autour d'une impassible statue d'Hercule ; de biais, à gauche, on aperçoit l'hôtel de ville, et, pardessus les toits des maisons hérissés de pignons et de cheminées, la grosse tour du château, et, plus haut encore^ sur sa colline verte, la Cure de petit-lait au milieu des arbres. Vous ne pouvez vous tromper, d'autant que le nom de M. le conseiller Staupitz est gravé sur la plaque de cuivre reluisante, en dessous du cordon de sonnette. Il y a un grand air d'honnêteté dans cette plaque bien récurée, dans cette sonnette bien astiquée, ainsi que dans le paillasson bien battu qui couvre le seuil de grès bien lavé. On sent tout de suite que sous ce toit honoré il ne sera point parlé avec légèreté de Luther, ni de l'empereur et roi, ni de quoi que ce soit au monde. Et puis, les demoiselles sont coiffées en bandeaux plats.

M. le conseiller (Regierungsrath) m'avait cordialement accueilli pendant les banquets, illuminations, concerts, mascarades, discours, prêches, friihschoppen, miitagschoppenet abendschoppen, où nous nous étions réjouis ensemble à l'occasion du jubilé universitaire. Je lui avais été recommandé (recommandirt) , et il s^acquittait du soin de me chaperonner avec la conscience d'un factionnaire qui fait ses vingt pas devant sa guérite. Chaque matin, c'était: « Hé bonjour! portez-vous bien. » Puis nous étions de parade ou de frairie jusqu'à l'heure où le crépuscule enveloppait le vieux château, et chaque soir, on se tendait la main : « Hé bonsoir !

IIEIDELBERG.

portez-vous bien. » Il s'en retournait vers son privathaus, vers son souper de famille gaiement éclairé, tandis que je m'acheminais lentement vers YHôtel Faucon et Poste, en suivant le Neckar qui bruissait et miroitait sous la lune.

Il me manquait encore d'être présenté à Mme la conseillère de gouvernemént (frau Regierungsrathin), de goûter son potage aux croûtes et de participera sa tarte aux groseilles. Cette grâce me fut octroyée, pour couronner mon séjour.

« M. Desjardins, un Français de Paris qui enseigne dans le lyceum et qui écrit dans les feuilles » ; c'est ainsi que le père de famille me présenta. Pour la première fois de ma vie je fus honteux de n'être pas officier d'académie ou quelque chose d'approchant, comme membre du Caveau ou d'une association de canotiers : ces titres, en Allemagne, ont encore du prestige auprès des femmes. On me regarda pourtant avec mansuétude, du haut en bas de la famille, depuis Mlle Lotte, qui en est à ne plus dire son âge, jusqu'à Mlle Lisa qui joue avec une poupée de tricot. Puis, pour occuper l'attente jusqu'à l'heure du souper, on me fit visiter la maison. Partout une propreté méticuleuse, des chaises cirées, des guéridons couverts de résilles de perles, des jardinières compliquées d'aquariums ; sur les murs, le portrait de Gœthe et l'arbre généalogique des grands-ducs de Bade. Par les fenêtres, on voyait défiler sur le trottoir opposé des bandes d'étudiants, des bourgeois épanouis aux allures de chanoines, et, de temps en temps, il montait de la rue des lambeaux de conversations,

avec le parler rude et rauque des gens du Palatinat.

En rentrant au salon, j'y trouvai un voisin, Yassistant Krabbe, qui me félicita d'être le compatriote de Thérésa et de Paul de Kock. Il me prit à part pour me demander si le jardin Mabille existait encore, puis, avec un sourire qui plissa toute sa figure jusqu'aux oreilles, il murmura : « Comme vous plaît à Heidelberg pour les dames? » Je n'aime pas les confesseurs laïques, aussi me hâtai-je de lui parler du temps qu'il faisait. « L'an passé, me dit-il, nous avons eu, à Heidelberg, 31 degrés Réaumur au mois d'août...; à Paris, vous avez pu avoir davantage, ajouta- t-il avec modestie; mais 31 degrés, c'est déjà joli pour une petite ville. »

D'autres personnages de marque affluèrent, et bientôt nous passâmes dans le Speisesaal. La Providence bienveillante m'avait placé à côté de Mlle Trudchen ; mais, aveugle que j'étais, je n'appréciai le privilège de cette place d'élection qu'à partir de la tourte aux choux rouges. Et même je ne réponds pas que je n'aie point attendu pour cela jusqu'au bœuf aux nouilles, tant j'étais, comme mes voisins, enfoncé dans la plantureuse abondance du manger et du boire. Enfin, je me félicitai, en reposant ma fourchette un moment inactive, de pouvoir adresser mes compliments moi-même à l'ordonnatrice du repas (on m'avait averti que c'était Mlle Trudchen qui, cette semaine, « avait les clefs », selon l'usage patriarcal de la famille). Elle sourit.

— Je suis née cuisinière, dit-elle ; c'est mon seul talent.

— Quoi! vous avez vous-même trempé les jolies

HEIDELBERG

mains que voilà dans ce mélange de choses copieuses que nous mangeons depuis trois quarts d'heure? J'imaginais que vous aviez seulement délibéré sur le menu et sur les sauces.

— Non vraiment; je suis plutôt maçon qu'architecte; tout a été gâché par moi. Je sens bien que cela vous paraîtra un peu trop humble. Les jeunes filles de votre société, à Paris, ne doivent apprendre que l'anglais, la peinture à la gouache et le piano-forte.

— Mais vous apprenez aussi tout cela : j'ai vu dans le salon des kilogrammes de musique de Schumann ; les murs sont ornés ici de vues des Alpes que vous avez dû offrir à M. le conseiller, votre respectable père, pour son jour de naissance ; enfin vous parlez le français, ou du moins le genevois, comme Toppfer luimême.

— Il est vrai que nous donnons aussi un peu dans l'agrément , reprit Mlle Trudchen en croisant ses mains sur le bord de la table ; mais bien moins que vos jeunes filles ; nous n'allons jamais dans les courses de chevaux ni dans les opéras ; nous sortons seulement pour les fêtes de l'Université et de la parade militaire. Je ne parle pas des visites intimes ni du service divin.. . C'est pourquoi vous ne devez pas vous étonner si nous avons du temps pour la cuisine et la pâtisserie, choses qui vous paraissent méprisables...

— Méprisables ! Mademoiselle, ne le croyez pas. On a beaucoup applaudi sur notre Théâtre-Français une jolie comédie où l'on voit un gros richard qui devient amoureux d'une paysanne pauvre et naïve pour son ta-

lent à faire les beignets. Ces bienheureux beignets sont le centre de l'action ; avec un brochet au bleu, un pâté et des écrevises, ce sont les grands ressorts de l'intrigue... Méprisable, la cuisine ! mais pour moi qui suis de Paris, c'est, après la cosmographie , la science qui m'intéresse le plus. Au point que , si vous le permettez, j'implorerai de vous la recette de ces striezel pour la rapporter précieusement au sein de ma famille. Ce sera le plus sûr profit de mon expédition en Allemagne.

— Bien volontiers, Monsieur, répondit avec candeur Mlle Trudchen. Voici à peu près comment il faut faire : vous cassez des œufs, vous séparez soigneusement le blanc du jaune, vous battez les blancs en neige, vous y versez une demi-livre de sucre, un petit verre de vin du Rhin... »

J'atteste qu'il n'y avait à ce moment pas l'ombre de coquetterie entre Mlle Trudchen et moi. D'ailleurs nous en fûmes affranchis l'un et l'autre jusqu'à la fin. Elle était Allemande, j'étais Français : la conscience de l'abîme qui nous séparait nous conservait tout notre sang-froid pour causer comme de bons amis. Puis je partais le lendemain et je ne devais sans doute la revoir jamais; elle savait comme moi que sa destinée était d'épouser quelque hauptmann des hussards, et cette pensée pleine de sécurité nous enhardissait l'un et l'autre. Je la regardai bravement en face, ce qui ne m'est jamais arrivé pour personne à Paris, même pour les petites bouquetières du coin des rues : elle avait l'œil sérieux et clair, les cheveux bien tirés et frisant

IIEIDELBERG.

seulement près de l'oreille, le menton saillant, le front plus bombé qu'il n'eût fallu, l'air réfléchi et sûr de soi. C'était une de ces personnes fermes à qui l'on n'offre pas le bras, mais sur le bras de qui l'on s'appuie pour franchir les mauvais pas de la vie.

Nous parlâmes de l'esprit allemand et de l'esprit français comme deux camarades philosophes. Rien n^est libre et charmant comme d'avoir avec une jeune femme une conversation où l'amour-propre n'a aucune part. C'est un avant-goût des champs élyséens.

— « L'esprit ? Les Français disent que nous n'en avons pas du tout. Nous le disons nous-mêmes; et c'est un Allemand, Schopenhauer, qui écrivait : « Je « dois faire cette confession en prévision de ma mort « prochaine, que je méprise la nation allemande à « cause de sa bêtise infinie, et que je rougis de lui « appartenir. » Pourtant Schopenhauer lui-même était tout à fait, je crois, ce que vous appelez un homme d'esprit. Je veux dire qu'il se donne l'air d'avoir découvert des vieilleries et qu'on ne peut jamais s'attendre à ce qu'il va dire dans la ligne suivante. C'est cela que vous entendez par esprit ?

— A peu près. Mais vous avez un poète qui a encore bien plus d'esprit, qui en a plus que tous les vôtres et tous les nôtres ensemble, de l'esprit gai, de l'esprit rêveur, de l'esprit triste, de l'esprit ironique et enthousiaste, mordant et naïf, profond et léger, qui se moque de tout et sympathise avec tout, qui enfin a trouvé le secret de nous faire en même temps rire et pleurer. C'est Henri Heine.

— Excusez-moi. Je le connais si peu !

— Vraiment ? Pourquoi?

— Parce que je n'ai pas congé de le lire. Heine était juif ; c'était de plus un libertin.

— Un libertin?... Oui, c'est vrai, je vous demande pardon. Je l'avais oublié.

— Jelisde préférence Uhland,ou Kœrner,ou Scheffel, ou même les poètes souabes , comme Freiligrath , que Heine a durement persiflés. Voyez-vous, Monsieur, un cœur croyant , un talent naturel pour faire vivre l'inanimé, pour montrer aux yeux l'invisible, une harmonie pénétrante des paroles, voilà le lot des poètes allemands. Tout ce qu'ils ont appris à l'école des Français ou des Anglais, leur raillerie, leur imprévu, leur coloris éclatant, nous touchent bien moins, nous autres, que la Sehnsucht germanique. Je vous dis naïvement ce que j'éprouve; pardonnez-moi si j'ai l'air d'avoir une opinion , ce qui serait ridicule à mon âge et devant un professeur diplômé ; mais mes sœurs, mes cousines, mes amies sentent de même. Il n'y a que notre frère , qui est second lieutenant à Magdebourg, qui adore les petites histoires à la française.

— Je crois, Mademoiselle, qu'il y a beaucoup de seconds lieutenants comme lui. Car, depuis mon dernier voyage en Allemagne, il y a six ans, je trouve qu'un étrange changement s'est fait dans votre littérature. Que dis-je ? dans vos journaux illustrés, dans vos revues, vos caricatures, vos images d'enfants... Au lieu qu'en 1880, tout le monde riait encore des Fliegende Blatter, qu'on voyait affichées partout les charges de

fiEÎDELBERG.

Busch, le pianiste , l'infanteriste, le baril de choucroute, et que tous les lecteurs étaient Allemands entêtés, depuis leur casquette sans visière jusqu'au fourneau de porcelaine de leur pipe, aujourd'hui je ne vois plus aux devantures des librairies que traductions de Zola et d'Ohnet, qu' Humoristen et Humoristische Schriften ; les charmants croquis des élèves de Menzel sont inspirés de l'Anglais Galdecott ou du Français Jean Béraud ; l'épopée des Buchholz de votre Julius Stinde est une galerie de croquis à la française : les tableaux de mœurs de votre charmant Hackkender, qui vous amusent tant (et c'est fort bien fait), sont plagiés à petit bruit de notre Daudet et de notre Gustave Droz ; tout à l'heure, sur la propre table de M. le conseiller, votre propre père, j'ai vula première livraison d'une nouvelle Revue, Das humoristische Deutschland, qui paraît à Stuttgart et qui m'a l'air assez apprivoisée , assez gaiement cosmopolite; si bien que j'oublie presque, à voir l'Allemagne se franciser de la sorte , notre infériorité dans les armes, dans la diplomatie et dans les entremets sucrés.

— Il reste à notre esprit national deux qualités que vous n'avez plus, répondit Mllc Trudchen un peu rouge, en se passant la main sur les cheveux, la naïveté et l'amour des humbles.

— Et la fantaisie ! Et l'érudition ! Et la conscience ! Et la foi ! Et la métaphysique ! Vous voyez que je vous fais la part belle. J'allais même oublier le sentimental, si vous n'étiez là pour me le rappeler.

— Je ne crois pas avoir mérité ce que vous me dites

là , balbutia Mlle Trudchen, tremblante et prête à pleurer.

Rassurez-vous, mademoiselle Trudchen ; ni à ce moment, ni lorsque nous passâmes au salon, ni lorsque vous chantâtes la Romance de l'Etoile, ni lorsque je m'en revins seul surle vieux pont du Neckar, ni à cette heure même où la vapeur m'emporte loin de vous sans espoir de retour, je n'ai été troublé par votre son de voix ou votre regard. Honnête fille, sachant que nous ne pouvions être l'un à l'autre , vous aviez économisé une coquetterie inutilementmalfaisante. Puissent nos Françaises prendre modèle sur vous ! L'image qui me restera de vous est belle comme un beau théorème de géométrie ou comme V Ethique de Spinoza.

Ah ! mademoiselle Trudchen, nous ne nous reverrons plus ici-bas, dans cette vallée de platitudes et de misères ; mais s'il est, après la mort , quelque existence sidérale, j'aurai plaisir à vous retrouver dans le monde d'Arcturus ou d'Aldébaran. Là, le genevois que vous parlez s'allège et s^gaye, là les pieds se rapetissent, là vous serez parfaite, vous serez presque une Française. Nous reprendrons cette causerie sur l'esprit allemand. En même temps vous me rafraîchirez la mémoire sur la recette des striezd : je ne me rappelle plus s'il faut verser le vin du Rhin dans les blancs d'œuf, ou les blancs d'œuf dans le vin du Rhin.

A PROPOS DU DOME DE FLORENCE

14 mai 1887.

Les Florentins peuvent se reposer et se réjouir: leur cathédrale est finie. Que doivent-ils de plus au monde? Pour nous, après avoir achevé Notre-Dame, il y a cinq siècles, il ne nous était pas permis de nous croiser les bras ; l'Europe attendait même de nous autre chose, Voltaire, Napoléon, une révolution politique et je ne sais combien de révolutions dans les modes. Mais les Italiens, leur rôle n'est-il pas terminé ? Leur unique obligation désormais n'est-elle pas de bien décorer leur pays et d'y recevoir aimablement les étrangers ? C'est un peuple de gardiens de cimetières et de sacristains.

Au fond, s'ils étaient sincères avec eux-mêmes et s'ils n'avaient pas quelques journaux fanfarons qui font la grosse voix en public, ils conviendraient galamment qu'ils n'ont pas d'autre office ni d'autre ambition. Regardez-les: ils se résignent à être au milieu de leurs merveillesdesaccessoiressansintérêt. Ils vont, viennent, pullulent, grouillent familièrement dans les vieilles rues illustres et sévères, s'écoulent par des portiques trop vastes pour eux, vendent des paquets d'iris et d'anémones sur le degré de marbre du hautain palais

ESQ. ET 1MPR» 2

Strozzi et placardent de timides affiches électorales : Elisez un tel f..., sur le bas des colonnes monumentales, à la faible hauteur où ils peuvent atteindre en se levant sur la pointe des pieds... Tutti bambini!

De cinq à six heures, chaque soir, en été toute la noblesse de la ville (j'entends par là ceux qui ont voiture, comme en France) se donne en représentation sur la jolie et rêveuse promenade des Cascine. Alors quelles livrées gris-souris, amarante, bleu de ciel, et quels carrosses de gala ! On s'épanouit dans de larges landaus découverts et on fait ainsi dix fois la longueur de l'Allée du Roi en saluant des inconnus distingués pour faire croire qu'on a beaucoup de relations. De quoi cependant croyez-vous qu'on parle? Oh! Ton discute. On discute sur les grands pâtissiers de Florence.

— Doney me plaît infiniment pour les tartelettes.

— Mais Giacosa, signore ; Giacosa, pour les choux à la crème : divino !

Qui sont donc ces connaisseurs en confiserie ? Un commandeur, aide de camp du roi, et un marquis. Tutti bambini !

Quant aux officiers qui sont instruits et excellents, surtout comme musiciens, regardez-les passer dans leur pantalon trop étroit qui leur défend de se baisser; entre les tables de café, sur les dalles sonores mises là par quelque Sforza ou quelque Médicis, ils font traîner leurs sabres, oui, de vrais sabres, des sabres qui coupent..., et leur regard défie toute la terre... Tutti bambini ! Tutti bambini !

Il y a aussi un sentiment que nous appelons la di-

A PROPOS DU DOME DE FLORENCE

gnité, et qui se développe chez les personnes mûres pour suppléer à la grâce de la jeunesse, quand celle-ci s'en va. Ici l'on n'a pas encore l'âge. Le marquis R..., qui n'est pas beau, mais qui s'habille bien, a épousé une jeune fille riche ou plutôt la richesse d'une jeune fille. La marquise adore son mari ; celui-ci préfère les femmes de ses amis. Il en enlève une chaque année, vers la mi-avril, et va passer avec sa conquête quatre mois dans une jolie villa du lac Majeur. Après quoi, pris de remords, il l'abandonne, et celle-ci devient ce qu'elle peut, selon l'humeur jalouse ou accommmodante de son époux ; puis le marquis écrit à la marquise légitime une lettre pleine de remords déchirants, débarque un beau matin et se jette à ses genoux. La signora, qui a été sangloter son aventure dans tous les salons de la ville, relève le pénitent, l'embrasse et lui fait servir à déjeuner.

J'étais chez Mme T..., une Française, quand on annonce le marquis et la marquise de R...

— Tiens, dit Mme T..., il est donc revenu? En quel mois sommes-nous?

Et, se tournant vers le domestique :

— Priez la marquise d'entrer, reprit-elle ; quant au marquis, je serai bien aise qu'il reste dans l'antichambre.

La marquise entra. C'était une petite femme laide et enthousiaste, trop vieille maintenant pour sa voix jeunette et pour la couleur tendre de son chapeau.

— Mais, ma chère, Edouard est là ! dit-elle. Si vous

ne voulez pas le recevoir..., je le connais: il en aura beaucoup de chagrin.

— Mon Dieu, ma chère, je suis un peu prude ; on m'a dit trop de mal de lui.

— On vous a dit... Mais qui donc?

— Vous.

— Oh ! c'est l'autre mois que j'ai dit cela. Depuis il a été si bon ! si bon ! Vous permettez bien, n'est-ce pas, que je le fasse entrer ? Je sais sa fierté : il serait offensé de rester sous le vestibule.. Allons, je vais l'appeler... lia été si bon!... Regardez.

Elle tira son gant pour montrer une bague de saphir.

— Eh bien, ma chère, dites-lui que, s'il demeure seulement une année avec vous, ma porte lui sera ouverte.

— Que vous êtes gentille ! Embrassez-moi !... Elle reprit plus bas en se mordant les lèvres :

— Mais, ma chère, un an, c'est bien long, songez donc, pour ce pauvre homme. Contentez-vous de six mois, je vous en prie. Six mois!... Et je vous aimerai bien.

Bambini, tutti bambini t

Ce retour de toute une nation à l'enfance est amusant, si Ton veut, ou peut-être inquiétant : sommesnous tellement plus jeunes et moins usés que l'Italie ?

Gardiens de cimetières et sacristains, oui, c'est cela. Mais du moins leur cimetière est admirable. A. Flo-

A PROPOS DU DOME DE FLORENCE

rence, chaque coin de rue offre une perspective de lignes harmonieuses et sobres dont le charme n'éblouit pas, mais s'insinue doucement dans l'esprit, le délasse et l'élève. Tandis que nous pourrions repasser cent fois devant notre Nouvel Opéra et notre palais du Trocadéro sans nous douter que l'architecture est un art, la moindre masure florentine nous le révèle du premier coup. Un agencement très simple de surfaces, d'angles et de contours a sa signification, quelquefois son éloquence. Voilà une chose imprévue et qui mérite l'attention. Sans doute on nous avait répété dans nos leçons de collège que les architectes , comme les peintres et les musiciens , réalisaient d'une façon tangible leur idéal personnel. Nous l'avions cru parce que nous étions crédules ; mais nous n'en étions pas intimement persuadés, parce que nous n'en avions jamais éprouvé, par nos sens à nous, une démonstration persuasive. Quelle émotion nous donnaient les maisons du boulevard Malesherbes, la bibliothèque Sainte-Geneviève ou le palais de l'Industrie ? Aucune ; mais voici : tout cela n'est pas de l'architecture, c'est de la bâtisse. Où faut-il donc chercher l'architecture ? A Florence.

Entrez, par exemple, dans le cloître de Santa-Croce, à la chapelle des Pazzi ; supposez que vous n'en ayez jamais entendu parler et que personne ne vous la signale; apportez à cette visite une curiosité naïve, et regardez. Dans cette cour où la perspective est bornée de tous côtés, vous suivez de l'œil un alignement de cyprès,, et, en face, à l'extrémité, voici la petite cha-

pelle, dont le devant est très aéré par de légères colonnes supportant un entablement plat. (Qu'on me pardonne quelque hérésie dans les termes techniques, que j'ignore.) Au-dessus de l'entrée , une arcature entame la ligne droite ; il le fallait, non pour éviter la monotonie, mais pour accueillir les fidèles par l'invitation d'une courbe aimable. Sur un bandeau qui décore l'entablement, des têtes d'anges, délicates et souriantes , avec des ailes , répondent à la même pensée. Une petite coupole hospitalière, au centre du péristyle, abrite le visiteur et lui communique la sécurité par ses lignes enveloppantes. On pénètre; le vaisseau est très simple et de proportions peu ambitieuses. Ce qui frappe d'abord, sans qu'on le puisse définir, c'est la sensation que le rapport de toutes les mesures est nécessaire et que, s'il était rompu, on s'en trouverait gêné. La coupole est divisée par des arêtes saillantes et couronnée par une petite lanterne d'où tombe la lumière et qui parait une échappée de ciel. Le reste de l'édifice est terrestre, résigné et noble. C'est la conception de quelqu'un qui s'arrange de la vie et en a trouvé l'équilibre. Instant parfaitement beau, mais fugitif sans retour, dans la vie d'un peuple comme d'un homme. Des médaillons de Lucaj délia Robbia figurant les évangélistes et les apôtres, avec leur fond bleu et leur émail caressant, sont à l'unisson de cet ensemble satisfaisant pour la raison, contenu et fort sans tour de force. Ils ne sont point là pour l'ornement : qui parle d'orner ? Quelle gaucherie ! quelle puérilité de sauvage ! Ils sont là pour exprimer

A PROPOS DU DOME DE FLORENCE. 43

une idée qui sans eux serait incomplète ; car tout ici est mis, selon la bonne façon d'autrefois, non pour l'amour-propre de l'auteur, mais pour l'instruction du public. — El maintenant, quand votre guide vous dit : « Ceci est de Brunelleschi, signor », vous pensez à part vous : « Je comprends sa gloire à présent ; ce Brunelleschi avait une âme ; ces marbres et ces moellons stupides me la montrent ».

Je ne pourrais faire la même analyse sur cette Santa- Maria del Fiore dont on fête aujourd'hui l'achèvement. Il y a, surtout dans le revêtement, beaucoup de détails sans signification et mis pour la vanité : la façade même du professeur de Fabris , très habile, n'est pas exempte de rhétorique ; elle ne débrouille pas nettement ce qu'elle veut dire. Mais faites entrer en comparaison, voici le moment, nos édifices à nous. Où en est notre école nationale, hélas ! on ne le voit que trop.

Un homme s'est rencontré, sceptique peu raffiné autant qu'habile entrepreneur de bâtisse ; et cet homme conduit notre moderne architecture. S'agit-il de construire un Opéra, il se dit : Qu'est-ce qu'un Opéra, sinon une grande boîte à musique? Et il réalise dans des proportions gigantesques le modèle de ces caves à cigares qu'on voit chez les tabletiers, qui s'ouvrent quand on presse un bouton et jouent un petit air. — Une autre fois, on lui confie une sorte de caravansérail pour les joueurs de roulette : il y place des minarets, des masques, des lyres, des balustres, et beaucoup de candélabres. Et cela sans intention, pour

rien, pour meubler. — Une autre fois, il aide à faire démolir le pavillon central des Tuileries, qui n'était que de Philibert Delorme, et vous verrez qu'il le remplacera quelque jour par une sorte de casino national en plâtre colorié. — Alors je me repens de ce que j'ai dit. Non, décidément, l'architecture n'est pas un art.

Le dôme de Florence a donc attendu trois cents ans sa façade. D'autres édifices fameux du voisinage attendent toujours la leur. Santa-Croce n'a qu'une devanture polychrome et triviale ; on entre à San-Spirito par une porte borgne; San-Lorenzo, vu de la place, a l'aspect d'une grange délabrée et maussade. Oui, mais, dès qu'on a pénétré dans l'édifice, on est saisi par la grandeur du vaisseau, la fierté des colonnades, le lointain des perspectives où les hommes se promènent comme des fourmis éparses. Tout l'ouvrage n'est pas sur le frontispice : surprise charmante et nouvelle pour nous autres Français.

La France, pays de Victor Cousin et du général Boulanger, se complaît aux belles façades. Voulez-vous construire une maison? Détaillez à votre architecte le nombre de « jours » qu'il vous faut, avec la place de chacun : la symétrie extérieure est là, qui exige des fenêtres superflues et en supprime de nécessaires. Il ne serait pas mal d'avoir un large escalier et des chambres à coucher habitables. — Mais la façade, monsieur,

A PROPOS DU DOME DE FLORENCE

la façade ! — Enfin, monsieur, l'intérieur de la maison est pour moi ; la façade n'est que pour les autres ! — C'est justement pour cela, monsieur, qu'il faut y sacrifier le reste.

Cet architecte pense sagement. Et ce n'est pas seulement en architecture que son principe est très fort. Nous donnons tous sur la rue ; c'est à la rue que nous montrons ce que nous avons de meilleur, j'entends aux passants que nous ne connaissons point et dont nous voulons être connus. Je lis dans le journal le discours d'un ministre: simple façade; j'entends tel cours au Collège de France: façade; à Notre-Dame, la conférence d'un prédicateur célèbre : façade ; je vois à l'Opéra une jeune femme qui tousse et pourtant s'est largement décolletée pour d'autres sans doute que son mari : façade ; et moi aussi qui livre à un public anonyme et lointain ce que je devrais peut-être garder pour moi-même et pour mes amis , façade, façade effrontée ! Si Ton se mettait àprésent (qu'en dites vous ? ) à bâtir les sanctuaires?...

Page 1