LA SÉANCE DES PRIX DE VERTU EN
27 novembre 1886.
L'Académie française existe pour la vanité de quarante personnes et pour le divertissement de quelques centaines d'autres. Aussi tient-elle deux sortes de séances : les premières pour elle seule , les secondes pour le public. Celles qu'on appelle ordinaires sont secrètes et mystérieuses ; il en transpire peu de chose au dehors ; les journaux se contentent de dire : « L'Académie s'est réunie ; étaient présents MM. tels et tels ; on s'est occupé du Dictionnaire ». C'est peu , si vous voulez ; mais c'est quelque chose pour les honnêtes académiciens qui se trouvent ainsi nommés et catalogués. Cela leur permet de rappeler tous les huit jours au public qu'ils sont au nombre de nos quarante premiers écrivains. Voilà pour la vanité. Mais ce n'est pas tout : trois ou quatre fois par an se donnent des audiences solennelles. Alors les portes sont ouvertes,
les gens du monde sont admis, la salle devient un salon, le Dictionnaire est mis dans l'armoire, on passe un habit brodé et on lit des compliments. Compliments, non plus au cardinal Richelieu ni au chancelier Séguier, mais aux académiciens morts, aux académiciens vivants qui leur succèdent , aux lauréats des concours, à Marivaux, à d'Aubigné, à Beaumarchais et aux pauvres diables qui ont fait preuve de vertu. Voilà pour le divertissement.
Nous avons eu hier, jeudi, une séance de cette dernière espèce, tout à fait brillante et aimable. Les personnes qui n'ont jamais assisté à ces petites fêtes s'en font une idée peut-être trop grave. Voici à peu près comment les choses se passent.
Si on connaît M. Pingard ou , à son défaut, quelque membre de l'Académie, on obtient une place de choix dans l'hémicycle, une place de centre, comme on dit, quelque chose d'analogue à l'entrée du pesage dans les courses. Alors , au lieu de se morfondre deux heures sur le trottoir du quai Conti avant l'ouverture des portes, on entre tout à son aise et au dernier moment, avec les ambassadeurs et Mme Aubernon. Des soldats font la haie dans la cour ; des huissiers en chaîne vous introduisent. On passe un petit boyau sombre; une porte s'ouvre discrètement ; on pénètre sous le dôme , on descend un escalier où les pas sont étouffés par un tapis ; on perçoit des chuchotements et des froufous de robes, tout cela très respectueux. M. Pingard vous murmure quelque chose qu'on n'entend pas et vous fait asseoir avec insinuation sur une
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banquette trop étroite, en face de la statue de Descartes. Il tombe des hautes fenêtres un jour oblique et pâle.
La moitié de l'enceinte fourmille de têtes, de chapeaux, d'éventails qui s'agitent, de lorgnettes qui se braquent et s'abaissent, de sourires et de conversations indistinctes ; l'autre moitié est déserte et silencieuse : c'estcelle que vont occuper toutà l'heure ces messieurs. On se montre quelques têtes connues dans l'assistance; mais on est impatient. Une heure sonne. Présentez armes ! La porte s'ouvre, les académiciens font irruption, les dignitaires en costume passant les premiers. Un peu de tumulte, quelque brouhaha, des serrements de mains, de l'empressement pour se caser, des bonjours envoyés dans le public qui s'agite aussi et veut reconnaître les illustres; puis tout s'apaise peu à peu, l'Académie s'assoit, épanouie, prête à s'écouter ellemême ; elle se sent, comme la Vénus de Victor Hugo,
Ceinte du flamboiement des yeux fixés sur elle.
Il part encore de divers points de l'auditoire des questions isolées, à mi-voix, sur tel de ces messieurs dont on ne retrouve pas le nom. Quelle est cette tête ébouriffée de chien griffon? C'est un membre de l'Académie des sciences, bien sûr. — Et cette mine renfrongnée? Ce doit être un économiste , ou un archiviste, ou un graveur en médailles. Les femmes dont les maris sont en costume leur font signe d'ôter leurs pardessus pour qu'on voie leurs décorations. Un buste de Minerve,
déesse de la sagesse et des hautes pensées, préside à cette scène.
M. Camille Doucet, secrétaire perpétuel, lit le premier son rapport sur les concours. C'est une bien aimable figure que la sienne, une figure éveillée et narquoise, qu'on sent, je ne sais pourquoi, contemporaine de celles de Scribe et d'Auber. Sa calotte de soie noire penchée sur une oreille lui sied fort bien. Sa malicejuvénileetsans aiguillon assaisonne les louanges qu'il est obligé de donner ; celles-ci semblent douces à ceux qui les obtiennent, sans paraître fades au reste du public. Il y a en tout cela un petit goût salé et bien portant qui réjouit. M. Doucet dirait du mal de tout le monde qu'on ne l'écouterait pas avec plus de plaisir. Puis, quand il a fini de parler, il n'a pas l'air pour cela, comme d'autres orateurs, de se désintéresser subitement du monde ; il est heureux du succès de ses confrères, il souligne leurs allusions, sourit de leurs bons mots, fait les honneurs de leur esprit. Aux qualités de l'excellent académicien il en ajoute quelques-unes qui seraient d'une parfaite maîtresse de maison. Type accompli de l'homme sociable et poli, son esprit n'a point d'envers, son caractère n'en a pas davantage ; ses amis le trouvent à toute heure bienveillant , empressé à lire leurs vers et leurs discours, infatigable, remplissant de son zèle les coulisses de l'Académie, distribuant des récompenses aux uns, des conseils aux autres, des sourires à tous ; quant à ses ennemis, il n'en a pas.
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Le second acte, c'est la lecture de quelques pages du morceau qui a remporté le prix d'éloquence. Comment et de quelle voix M. Ludovic Halévy a fait cette lecture, c'est ce qu'on imaginera bien. Il a été extraordinairement brillant, mais avec préméditation, avec un détail infini, avec tous les charmes, sauf celui de la nonchalance.
Cet usage même des prix d'éloquence est une des premières traditions de l'Académie. Il remonte à Guez de Balzac, cet « orateur sans tribune », comme on l'a justement défini, qui était, en son temps , le style fait homme. Mais en deux cents ans que les choses ont changé ! Regardez, ô philosophes, les premiers sujets proposés à ce concours! En 1671, année où Madeleine de Scudéry emporta le prix, il s'agissait de montrer que la Louange et la Gloire n'appartiennent en propriété qu'à Dieu ; une autre fois, on donna comme texte : la Science du salut ; une autre fois, l'Eloge de la pureté; une autre fois, celui de l'Innocence. Et voici qu'aujourd'hui ces messieurs proposent le panégyrique de Beaumarchais, c'est-à-dire d'un homme qui n'était ni pur ni innocent, qui pratiquait d'autres sciences que celle du salut et qui chercha la louange ailleurs qu'en Dieu ! On le voit, l'Académie, bon gré mal gré, s'est ellemême un peu laïcisée.
Le prix a été partagé entre M. de Lescure, gentilhomme de plume, éditeur consciencieux des corres-
pondances du xvme siècle, écrivain facile, lauréat ordinaire de l'Académie, et M. Ëmile Trolliet , professeur à Montpellier, esprit fin, alerte et pénétrant. Il est malaisé de dire ainsi, à la volée , quels sont les mérites de ces pièces oratoires Les fragments de M. de Lescure qui ont été lus semblent d'une élégance parfaite et sans verbiage ; on* y démêle les traits exacts du vrai Beaumarchais. Mais je ne croyais pas qu'il fût possible d'approcher et de manier cet esprit si vivant , si jaillissant, si entraînant , sans subir la contagion de sa fougue, de sa passion de franchise, de sa hardiesse, de sa sublime insolence, sans se réveiller enfin tout frotté de Figaro, bien plus prêt à cingler l'épigramme qu'à psalmodier la louange. Un éloge de Beaumarchais devrait être enlevé en une nuit de travail , à la lampe , sans reprise ni rature, d'une seule débridée. Et tant pis pour l'Académie qui ne le couronnerait pas ! Si elle exige des discours de régents de collège, qu'elle mette au concours, non l'éloge de Beaumarchais, mais celui de l'abbé Maury.
Malgré tout, le choix d'un tel sujet était hardi et beau. Beaumarchais ne fut pas académicien ; cependant l'Académie peut l'adopter, car elle trouve chez lui bien des mérites qu'elle a récompensés depuis. La comédie de M. Pailleron rappelle celle de Beaumarchais comme l'eau de Seltz rappelle le vin de Champagne ; M. Alexandre Dumas allie la verve du Barbier au pathétique de la Mère coupable ; M. Rousse n'est pas un avocat plus éclatant que l'auteur des Mémoires sur Goëzman ; M. John Lemoinne et M. Hervé ne sont pas de plus intrépides
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journalistes ; M. Léon Say n'est pas un financier plus inventif. Bref, est-il quelqu'un des quarante qui ne se sente un peu solidaire de ce fameux quarante et unième? Celui-ci eut même l'idée de percer l'isthme de Suez. Il est donc juste que chacun de ces messieurs s'intéresse à sa gloire; je ne vois guère que M. de Mazade et M. Marmier qui ne doivent rien à Beaumarchais.
Paulo majora... Voici la vertu. M. Garo, directeur, lit très simplement un très simple rapport sur les actes héroïques ou méritoires que l'Académie a jugés dignes de récompense. Ce rapport annuel est toujours une pièce fort curieuse. D'abord il représente à lui seul un genre littéraire d'ailleurs disparu, je veux dire l'homélie laïque , le petit traité de morale efficace appuyé sur des exemples et ne prétendant qu'à enseigner le bien. C'est à peu près la seule lecture édifiante que nous fassions dans l'année : il importe donc qu'on y mette toute la persuasion , tout l'attrait supérieur que les moines d'autrefois trouvaient dans leurs manuels de dévotion. Car enfin ce rapport, c'est en réalité une petite Vie des Saints à l'usage des gens du monde.
Souvent même il arrive qu'on songe, en le faisant, plus à divertir les gens du monde qu'à bien louer les saints. C'est une faiblesse qui est devenue presque la règle. Lisez, par exemple, les rapports de M. Alexandre Dumas, de M. Sardou, de M. Pailleron : ils n'ont jamais
écrit de comédies plus amusantes. Et comme ils les disaient, comme ils les jouaient ! On éprouvait un attendrissement joyeux pour ces vieilles filles, ces domestiques dévouées jusqu'à la mort, ces infirmes secourant l'infirmité, ces pauvres nourrissant la pauvreté , cette misère se prodiguant elle-même à de plus misérables ; on avait une pointe de sensibilité, puis on souriait, puis on riait franchement. Et plus d^ne fois, alors, il me sembla voir, derrière le fauteuil du président , se dresser tout à coup un de ces tristes meurt-de-faim dont il contait l'histoire, déguenillé, pâle, les bras croisés, laissant tomber ces mots amers d'Alceste :
Parla sambleu, messieurs, je ne croyais pas être Si plaisant que je suis !
Il faut, après cela, du courage pour parler avec sérieux de la vertu. Ce courage, M. Garo l'a eu, ce qui ne m'étonne pas, car il est naturellement courageux ; il est, quoi qu'on ait cherché à faire croire, le moins hypocrite des hommes. Il se livre même si volontiers que dans son discours toutmarche vers la belle et indépendante profession de foi qui en est la conclusion nécessaire. Il a peu raconté, il a peu mimé, il n'a guère été virtuose ; la grande affaire, c'était ladoctrine, et on le sentait bien jeudi : l'orateur moraliste qui est en lui avait éclipsé le causeur et le satiriste mordant. C'est à peine s'il a lâché quelques allusions, dont il eût pu d'ailleurs se passer. Rien, il est vrai, ne porte, chez ce public de l'Académie, comme l'allusion , sur-
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tout quand elle pique les hommes au pouvoir. Mais cela est un peu chétif, et de trop petite guerre pour M. Garo. Je préfère les applaudissements dont on a salué le beau témoignage qu'il a rendu à Pasteur. Toute cette page est de grande allure ; le tableau du laboratoire, des veilles, des assauts obstinéslivrés à la vérité, est d'une touche large et sûre ; le sentiment est vrai, l'expression belle.
Des trois parties de ce discours, la première est consacrée à défendre l'institution des prix de vertu ; Chamfort y est malmené avec assez de rigueur, et j'en suis bien aise, car ce Chamfort , malgré son esprit à facettes , n'était guère qu'un rhéteur bilieux dont on ne peut jamais savoir s'il croit ce qu'il dit. La seconde partie, c'est le récit des belles actions récompensées. Il a été mené grand train, déblayé, comme on dit au théâtre. J'y ai pourtant saisi au passage ce trait charmant d'une servante qui « prenait les vêtements de sa jeune maîtresse infirme, sous prétexte de les raccommoder, et y glissait ses dernières pièces d'argent. On attribuait cette découverte merveilleuse à quelque hasard ou à quelque oubli ». Je suis sûr que Daudet voudrait avoir imaginé cela.
La dernière partie du rapport est franchement dogmatique. C'est une discussion (un peu étranglée , bien entendu) de la morale évolutionniste. Herbert Spencer n'est pas même nommé, et pourtant cet adversaire invisible que combat M. Caro, nous l'avons tous reconnu. Les lois morales ne sont pas, pour notre grand orateur, le prolongement des lois naturelles et comme un cas
particulier [de la physique de l'univers ; elles en sont plutôt la contradiction. Il définit la morale comme Bacon définit Fart : « l'homme ajoutant son âme à la nature. » L'idée est très haute ; la force de conviction que M. Garo met à la développer lui donne un regain de jeunesse et un charme de persuasion auquel on ne résiste pas. Cette magistrale parole , bien rythmée , emplit la salle de l'Académie avec une solennité troublante dans la pâleur de ce jour mourant. Notre esprit critique est un peu lassé par une audition si longue : nous sommes tout disposés aux adhésions généreuses; chacun de nous se dit volontiers : « Oui, je crois, comme M. Caro, que je suis un être libre, et d'autant plus libre que je suis plus vertueux, car ma vertu est une insurrection contre la nature. Chaque effort qui me rend meilleur m'affranchit ». L'effort, voilà justement ce qui doit être pesé et ne peut l'être dans nos balances, C'est pourquoi le vrai juge de la vertu, ce n'est pas à l'Académie, ce n'est pas aux Chambres ni ailleurs , ce n'est pas même en ce monde qu'il le faut chercher. Et quant à la récompense, c'est dans cet accroissement de la liberté qu'elle se trouve.
La séance est levée ; chacun quitte sa place en désordre ; on s'appelle, on se tend les mains, on sort, très pressé parmi les toilettes de velours , de fourrures, de dentelles, parmi les habits brodés de palmes vertes... Nous voici dehors, on respire. Le quai s'allonge triste-
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ment avec ses grands arbres sans feuillage ; la Seine scintille sous les premières lumières du soir. Un pauvre garçon pâle nous crie : Demandez ! Demandez le crime de la rue Gay-Lussac !
— Ah ! mon ami, dit une jeune femme qui s'en revenait au bras de son mari, achète le journal; voyons donc ce crime. Il est si amusant ! Gela va nous reposer de toute cette vertu !