‹ Esquisses et impressionsChapitre 32 sur 41 · MORTALIA CORDA · texte numérisé non relu

MORTALIA CORDA

Un jour, un des grands marchands de Londres, se promenant dans l'atelier, la remarqua et en fit l'éloge. Le sculpteur fit semblant de ne pas entendre. Après divers propos, le marchand revint à la ch arge.

— Je voudrais bien avoir ce buste, dit-il nettement.

— Ne me parlez jamais de vendre ceci ; je l'ai fait pour moi.

En effet, il plaça son œuvre dans sa chambre à coucher. Le soir, il la regardait longtemps ; le matin, quand le jour pénétrait entre les rideaux et venait la frapper obliquement, il s'accoudait sur son lit et revoyait dans sa mémoire des regards, des sourires imperceptibles, des riens qu'il n'eût pas su raconter.

Après six mois, le pauvre solitaire laissa revenir quelques amis ; il ne les eût pas convoqués ; mais puisqu'ils reprenaient d'eux-mêmes la route de son atelier, il en était bien aise, quoiqu'il ne se Tavouâtpoint.

Une fois que nous étions arrêtés devant la tête de marbre, toujours éplorée comme au premier jour :

— Je l'aime moins, nous dit-il brusquement. Il me semble que le sentiment est forcé.

Un soir, comme nous parlions de choses indifférentes : « Le triste, nous dit-il tout d'un coup, ce n'est pas la tristesse, c'est qu'on puisse s'en consoler. » Et en disant cela il frissonnait, le front dans la main. — Un autre soir, il me prit le bras et murmura sans me regarder : « Les sculpteurs, mon cher, ont un privilège terrible ; ce sont des hommes qui passent, et ils font des choses éternelles. »

Depuis, il nous arriva quelquefois de causer et de sourire ensemble ; tout d'un coup son regard se levait sur la femme en pleurs ; alors il rougissait et baissait la voix d'un air contraint. 11 prit le parti de la couvrir d'un voile.

Cependant il la garda un an encore. A la fin, il écrivit au marchand de Londres :

« Vous pouvez faire prendre la tête de femme que vous aviez remarquée dans mon atelier. Il m'est pénible de l'avoir sous les yeux. » Oh ! les douleurs sculptées dans le marbre !... Qui pourrait en supporter la vue?... Elles durent toujours !

VARIA

Durée d'une amitié médiocre : trente ans. Durée d'une amitié passionnée : trois mois. Choisissez.

Les amitiés q^on tue ressuscitent toujours Les seules qui soient bien mortes sont celles qu'on alaissées mourir.

Si j'étais député, je proposerais détaxer les dépêches à trois sous et les lettres à trois francs La dépêche, c'est le signe de vie, la correspondance presque muette de l'être primitif, partout semblable à lui-même ; c'est le nécessaire. La lettre, qui prend son temps, emporte avec elle l'empreinte de la personne et transmet au loin un peu de son parfum, de sa voix, de son regard, avec un morceau de sa vie : c'est le luxe, il est juste qu'on le paye. — Où est le temps où Yordinaire emportait le paquet une fois par semaine, à très gros prix ? On écrivait mieux sans doute, après y avoir pensé six jours ; on s'en faisait une fête et l'on ne mettait guère dans ses lettres que des choses fines et tendres, parce que c'étaient les seules qui valussent le port.

Amenez-moi un beau pigeon ramier, le plus rapide qui soit dans la volière, et laissez-moi lui mettre sous l'aile le mot, le seul mot, qui doit dire à mon ami comment je l'aime. — Mais à quoi bon? Si rapide que soit le pigeon, mon imagination est plus rapide encore. Quand le message arrivera, il sera déjà menteur, car j'aurai vu mon ami autrement et je l'aimerai pour une autre de ses perfections. L'amitie' n'est fidèle qu'à condition d'être sans cesse renouvelée.

Je commence à penser, mon ami, que c'est un talent aussi rare, aussi délicat, de savoir lire une lettre que de savoir l'écrire. Il y a cent exemples qui me reviennent à l'esprit, où une lettre mal lue a causé des désastres. Les femmes surtout, qui écrivent si bien, lisent mal le plus souvent,

Et je sais même sur ce fait

Bon nombre d'homme qui sont femmes.

Il n'est question ici que des pures lettres d'amitié qui se garderaient bien de parler politique ou de raconter des histoires, de ces lettres qui ne s'adressent qu'à une seule personne, qui n'ont de signification et de charme que pour celle-là, que l'on conserve enfin comme le souvenir de quelque chose de non historique, d'insaisissable et de vite évanoui.

VARIA

Eh bien ! voyez le malheur: une telle correspondance n'a de valeur que par l'e'veil à distance de sentiments ou de sensations qui se re'pondent. Il faut que ces quelques pages soient lues exactement dans la disposition d'esprit où elles ont été écrites. Tout le secret est là.

Or qu'arrive-t-il ? On écrit vite, à la débridée, et on lit, on relit lentement. L'ami qui n'a point gardé copie des choses qu'il a dites ne se rappelle que ses intentions ; il voit sa lettre à travers ses propres sentiments. L'autre ami, lui, ne voit les sentiments qu'à travers la lettre. Et cette lettre même, loin de la brûler sitôt lue, comme il le ferait s'il était sage, il s'y complaît, il y revient, il l'interprète. D'où il suit que presque toujours il se méprend. Un simple mot mis par hasard, comme une herbe pousse dans un champ, lui semble avoir été planté là tout exprès et arrosé soigneusement. Ce mot, ce malheureux mot le sollicite et l'agace comme un bouton sur sa peau, et c'est au mot qu'il répond, point à la lettre, encore moins au sentiment.

Il est vrai qu'à sontouril sera payé de même monnaie lasemaine suivante. C'est ainsi que « leplusgrand défaut de la pénétration n'est pas de n'aller point jusqu'au but, c'est de le passer », comme le dit La Rochefoucauld; c'estainsi que l'avidité de se connaître les uns les autres, qui est le stimulant de l'affection, en est aussi la terrible ennemie; c'est ainsi, pour tout dire, que Tunisson parfait est plus rare que la rarissime perle rose

Mais c'est assez moralisé. Adieu, cher ami, ne scrutez pas tout ceci d'un œil jaloux, et que le ciel nous préserve des malentendus d'amitié !

Vous ne me trouvez pas simple, mon ami, et je sens que vous en souffrez un peu. J'en souffre bien davantage. Hélas ! ce n'est pas affectation de ma part, c'est complication naturelle. Nous sommes un grand nombre travaillés de ce mal d'autant plus pénible qu'il est plus clairvoyant. La première faute en est à notre éducation : elle a fait de nous des personnages littéraires, sans unité , sans réalité. Il faut craindre, on le dit, les gens d'un livre (ou plutôt d'un journal) ; mais il faut plaindre les gens de trop de livres. A chacun de nos sentiments on pourrait mettre un renvoi : « Reportez-vous à Gœthe, à Musset, à Dumas fils » ; et le pire, c'est que nous mettons les renvois nous-mêmes, car nous avons de la mémoire, et nous devenons ainsi, à nos propres yeux, des objets de dérision et d'ironie. N'étant plus désormais que des catalogues de bibliothèque , il nous devient très difficile de trouver un tome II tout à fait pareil à nous ; et l'unisson parfait avec ceux qu'on aime, qui est la plus grande bénédiction du monde, nous est presque interdit. Mais ce n'est pas tout : comme nous nous voyons très nettement et que nous sommes fort mécontents de nous , il arrive que nous prenons le contre-pied de notre nature pour nous satisfaire davantage, que nous affectons la décision , la fermeté, la grossièreté même , et que parfois, pour des yeux d'amis , nous semblons renfermer deux personnages contradictoires, dont l'un est ce que nous sommes, l'autre ce que nous

VARIA

voulons être. Voilà comment nous paraissons faux avec une parfaite innocence. Après cela , que la passion vienne, et nous rentrons, bon gre' mal gré, dans le vieux chemin de tous les hommes. Viennent aussi ces heures solennelles pleines d'une sorte d'ivresse, où quelque dieu parle en nous avec une since'rité qui nous ravit ou nous épouvante. Mais ce ne sont là que des éclairs. Notre ordinaire est le raffinement, la préciosité. Tinquiétude littéraire, la pédanterie infuse et vécue ; cela gagne d'une génération à l'autre, et pour peu que les choses continuent de ce train, quels drôles d'enfants nous aurons, mon ami, s'ils ne sont pas hydrocéphales !

Les personnes qui ne savent ce que c'est qu'un ami sont bien aises devoir des amitiés infidèles, comme les gardiens du sérail de voir des amants malheureux. Mais que ces personnes-là regardent de plus près ; qu'elles voient quel ami on quitte et pour qui on le quitte ; car encore y a-t-il des infidélités magnifiques, et je ne connais rien de plus beau qu'une vie jonchée d'amitiés mortes, chacune plus relevée que la précédente, toutes laissées en arrière comme des habits d'enfants que la croissance a rendus inutiles. C'est le témoignage qu'on a grandi, simplement. Mais quand deux personnes sont si bien assorties qu'elles peuvent grandir ainsi côte à côte et, sans se quitter, laisser en arrière tout le reste, alors le spectacle est si étrange et si divin qu'elles s'en étonnent elles-mêmes et que tout leur voisinage, petites gens liées par de petites habitudes, ne doit plus

être qu'un parterre de spectateurs attentifs à les admirer.

P.-S. — Il arrive aussi qu'on se moque d'eux, ce qui est une forme inférieure de l'admiration.

Singulier état d'âme , bien caractéristique de ce temps où mille lambeaux de croyances et d'opinions flottent confusément dans les âmes ! Je viens de renconlrer Robert de V..., esprit doux et prufond, atteint de la maladie métaphysique à son dernier période : « Il y a plusieurs années déjà que je suis détaché du christianisme, me dit-il. Je ne suis plus en communication avec la sève vive de sa morale et de sa doctrine d'édification. Est-ce encore son influence que je subis? Je ne sais ; mais, au moment où je viens de faire quelque acte mauvais, je sens nettement l'amoindrissement, la plaie encore saignante et gémissante, cellelà même que l'Église appelle la misère du péché, péché mortel, mots vrais d'une vérité non théologique, mais humaine et éternelle. A chaque interruption d'activité après cette chute, mon âme, retournée contre ellemême, se reconnaît frappée d'un coup sans gloire et inavouable, puis se détourne avec horreur, éplorée et humiliée de son suicide. Encore une fois , est-ce ma vieille croyance qui s'agite en moi , ou le fond de vérité durable sur qui sont bâties toutes les croyances ? »

Gens du xx* siècle, serez-vous plus chrétiens que nous? Le serez-vous moins ? Qui peut le dire ? Mais si

VARU.

cette note vous tombait sous les yeux, vous y pourriez voir dans quel crépuscule tâtonnait la conscience de nos contemporains.

Les âges de transformation, dans l'homme, sont toujours des âges d'égoïsme. L'individu se sent menacé, il s'attache à lui-même avec violence, il attire à lui le reste du monde. De là vient l'amour cruel du plaisir et l'ambition sauvage des adolescents. L'égoïsme est, en effet, l'instinct de conservation des animaux pensants.

Le repos n'est pas dans l'inaction, mais dans Tactivité appropriée. Avec les commis et les valets de charrue le musicien travaille ; il se repose avec son violon.

Spectacle curieux et digne d'étude que ce tète à tête de deux générations. Le père et le fils se ressemblent, n'étant point d'une de ces familles qui grandissent du jour au lendemain ; ils ont reçu tous deux la même éducation ; ils ont lu les mêmes livres, vu les mêmes pays, fréquenté les mêmes personnes, et, avec cela, ils ne sont à l'unisson sur rien. Le fils, sans oser se l'avouer à soi-même, le sent d'instinct, et, par déférence, il se hâte de donner raison à son père sur tout ce qu'il dit: il s'épargne ainsi la contrainte de la discussion et le chagrin du désaccord. Il ne reprend sa liberté de sensation qu'avec les camarades de son âge.

ESQ. ET IMFR. 11

Ëtrangeet douloureuse loi delà nature : une telle affection avec si peu d'intimité ! 11 faut l'avouer, nous avons nos goûts, nos faiblesses, nos formes de conversation, nos raffinements, nos étrangetés, qui font hausser les épaules à nos pères et qu'il est superflu de leur faire voir. A chaque table de famille, d'un bout de la France à l'autre, on assiste à cette énigme de personnes qui se chérissent, qui vivent côte à côte et qui ne peuvent s'expliquer l'une à l'autre. En réalité, c'est une loi très haute, très générale, c'est une loi de Thistoire qui creuse ce fossé entre nos pères et nous. La marche des générations le veut ainsi ; mais jamais, je crois, cette marche n'a été si accélérée qu'aujourd'hui. On la sent, on la voit très nettement ; c'est même assez mélancolique de penser que nos chers enfants, à leur tour, ne nous comprendront pas el peut-être nous trouveront un peu ridicules.

RÊVERIE D'UN JOUR DE NEIGE

Il neige, il neige... Je suis tout enfant. J'habite avec mon père et ma mère une petite maison des faubourgs. Au mois d'avril, cette maison est gaie parce qu'une glycine en couvre la façade et qu'on est comme niché dans les fleurs ; mais à pre'sent la tige nue de la glycine se tord tristement entre nos fenêtres ; on voit toutes les lézardes et les moisissures du plâtre. Dans le jardin, la cuisinière a frayé un étroit sentier dans la neige, jusqu'à la pompe qui est enveloppée de paille et gelée malgré cela. Les bordures de buis sont coiffées de blanc ; je m'amuse à les secouer, et la poudre blanche, toute line, glisse avec un bruissement entre les petites feuilles. Ce n'est qu'un instant, et le silence reprend dans le jardinet tout emmitouflé de neige, sous le ciel sale et ennuyé.

Je suis assis devant la fenêtre, dont le rideau est relevé pour laisser entrer plus de jour. Je fais des pages d'écriture. Les M et les N vont bien ; mais les S sont toujours indécis et tremblotés. Moq père me fait lever, s'asseoit à ma place et feuillette le cahier de la main droite en m'entourant du bras gauche, si bien que je suis debout, tout près de sa joue ; je n'ose pas l'embrasser pourtant : je sens que mes S m'en rendent indigne. Mais non, je me défiais trop de moi-même ; mon

père me frotte tendrement la tète avec la paume de la main; cela veut dire que mes M ont plaidé pour mes S, et que je suis un bon enfant. Il tire de ses cartons une belle gravure représentant la Piazzetta, à Venise, et y inscrit mon nom avec « cent bons points d'écriture ». — « Et à présent, va jouer ! » Jouer, comme je ne sors point et que je n'ai pas de camarades, c'est descendre à la salle à manger et lire les Aventures d'une chatte blanche au coin du feu. Sur la table ronde, maman taille une blouse pour moi et en rassemble les pièces ; elle lève par moments ses ciseaux et me regarde comme pour me consulter. Je rapproche d'elle mon fauteuil pour pouvoir, tout en lisant, lui caresser la main de temps en temps.

Le jour baisse ; il est quatre heures. Je colle ma bouche à la vitre pour fondre le givre et faire un petit rond par où je puisse voir dehors. La rue est déserte ; la place du ruisseau qui la coupe au milieu est marquée par un pli de la neige ; quelques traces de pas longent les murs ; la lanterne, accrochée à sa potence, n'a qu'une lueur jaune et comme gelée. Les flocons blancs semblent tournoyer et danser autour d'elle.

Le soir, avant de me coucher, j'allume ma chapelle, c'est-à-dire quelques petits cierges dans de chétifs flambeaux d'étain, autour d'une crèche de Noël. Je m'agenouille, je prie, les mains jointes, les doigts croisés et serrés de toutes mes forces. Je vois le bon Dieu ; je suis bien sûr qu'il pense à moi et me protège, même quand je dors, car lui ne dort jamais. J'aime ; car j'ai entendu l'autre jour les grandes personnes par-

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1er de l'amour: j'ai compris que c'est le plaisir de baiser une joue bien fraîche. J'aime mes proches, je sens bien que s'ils mouraient, je mourrais aussi. Il est tard, mes yeux se ferment ; on me déshabille sur la chaise basse, devant le feu ; maman me porte dans mon lit ; j'entoure son cou de mes bras ; il me semble que j'aimerais être toujours ainsi... Le rideau s'écarte soudain ; le ciel noir apparaît... Il neige, il neige...

Il neige, il neige... Je suis à la grand'garde, avec André. Nous n'avons aucun grade dans l'armée ; mais, comme nous sommes de bonne volonté, que nous savons un peu de topographie, d'allemand, et que nous nous tenons a cheval, Faidherbe nous charge, quoique simples volontaires, de battre le pays et d'aller aux renseignements. Nous avons même une ordonnance pour nous deux. Nous sommes drôlement vêtus : je porte un képi de mobile à large bande rouge, un paletot verdâtre et, autour du cou, roulé trois fois, un cache-nez de tricot que des dames de Lille ont envoyé, avec d'autres menus ouvrages et des boîtes de conserves, pour réchauffer quelque soldat inconnu. André a des galons de capitaine, un foulard autour de la tête et un surtout de fourrure. Nous quittons nos chevaux, que notre homme garde et tient par la bride avec le sien ; un souffle épais et bruyant sort de leurs naseaux. Le froid engourdit plutôt qu'il ne pique ; les moustaches d'André sont raidies par la gelée -, nos pieds et nos mains sont comme paralysés... Il neige, il neige... Nous sommes debout dans un chemin creux où les

traces récentes d'une charrette ont laissé deux ornières huileuses et polies. La glace d'une petite mare craque sous les bottes. On ne voit pas bien loin sous ce ciel bas, avec ce jour mourant. Cependant, à deux cents mètres à droite, on distingue une masse compacte et noire : ce sont les enclos et les maisons de Noyelles. Une ou deux lumières s'y allument, qui paraissent beaucoup plus lointaines qu'elles ne sont. Tout d'un coup éclate le clairon suraigu de l'infanterie allemande. Nous tressaillons. Deux longs hurlements de chiens répondent comme une plainte qui glace les veines. Il sort de la masse noire quelque chose de noir aussi qui vient vers nous. Un cri bref, un second cri.

— Attention, me dit tout bas André ; nous sommes en pleine vue. Allons-nous-en.

Nous retournons vers nos chevaux. Soudain, a notre oreille, un bruissement bien connu cingle l'air. Je revois alors, en une vision rapide, l'étude du lycée Louis-le-Grand où j'ai connu André, quand nous avions dix ans l'un et l'autre ; puis, à l'autre bout de notre amitié, la soirée des fiançailles, le baiser que ma mère lui a donné sur le front, l'air dont lui-même m'a dit en m'étreignant les mains: « Alors, tu es mon frère? Il y a sept ans que j'y songeais, vois-tu; mais c'est trop doux, je ne crois pas que cela arrive... » Tout cela redevient très présent pour moi . . La neige me fouette le nez et les joues ; mes yeux pleurent de froid ; le petit bruissement continue, à intervalles irréguliers ; une branchette coupée net au-dessus de notre tête saute dans le chemin,

RÊVERIE D'UN JOUR DE NEIGE

— Ah ! ah ! crie André.

— Tu es touche' ? balbutié-je d'une voix qui m'effraye moi-même, sans oser me retourner vers lui.

— Ah ! sac.risti ! Ami ! ami !... Non, non, ça n'est rien...

Il fait cinq ou six pas très vite ; puis, tout d'un coup, comme si sa tête était de plomb, il tourne, le front en avant ; son képi tombe ; il bat l'air d'un grand geste, et alors, alors il s'aplatit, les bras en avant, la figure dans la neige.

Je n'éprouve rien de net : a Allons, allons ! • murmuré-je d'une voix rauque, comme si je voulais le gronder, et, me penchant, je le saisis à bras le corps. A ce moment, le sang sort par la bouche et inonde la manche de ma capote. Je veux voir, voir tout de suite. J'ouvre sa fourrure, sa veste ; le portrait de ma sœur s'échappe et tombe dans l'ornière ; je ne découvre pas la blessure ; je le regarde au visage, je le redresse; la tête se laisse aller sur l'épaule gauche ; les yeux sont retournés, le nez pincé ; un second hoquet ramène un flot de sang. Je n'ai qu^une idée : m'en aller, m'enfuir, loin, très loin, avec lui. J'appelle notre ordonnance. Je lui montre cela (ce qui n'est plus André à présent) ; nous le chargeons sur son propre cheval; nous l'attachons avec mon cache-nez, et côte à côte nous nous mettons à trotter, reprenant le chemin par lequel nous sommes venus... Une. deux balles sifflent encore, mais plus loin... La nuit est presque tombée ; je ne distingue plus les traits d'André ; je vois seulement son bras qui pend et sa tète qui, suivant le mouvement du cheval,

retombe à droite, retombe à gauche... Il neige, il neige...

Il neige, il neige ; mais qu'importe ? J'ai près de moi tout ce que j'aime. Je recommence ma vie. Les deuils ne sont pas effacés ; mais je trouve à les partager avec ma femme une douceur qui égale presque leur amertume. Nous sommes à l'unisson sur les plus fines cordes du sentiment, elle et moi ; il n'y a que la politique qui nous divise : aussi n'en parlons-nous jamais. Quand nous sommes près d'y verser, ce qui arrive quelquefois, je me précipite sur un livre d'histoire naturelle ; de son côté, elle saisit sa tapisserie et se met à compter les points tout haut. Rien ne calme comme' cela. Si bien que nous sommes toujours d'accord, sur les factures des couturières comme sur l'éducation des enfants. J'ai peur d'elle comme de ma propre conscience, mais pas davantage ni autrement. Nous lisons dans nos quatre yeux tout ce que nous pensons, en sorte que l'un répond juste à une phrase que l'autre n'a pas encore dite et que, si le timbre de nos voix n'était pour nous plein de charme, nous pourrions nous dispenser de parler pour nous entendre.

Ce soir, il faut que je travaille. Je laisse dans son ombre vaste la salle où mes livres s'étagent sur tous les murs ; je m'établis en camp volant dans la chambre ; nous n'aurons qu'une lampe pour deux. Sur le tapis traînent un pantin désarticulé et les pièces éparses d'un ménage de fer-blanc. Mais le petit peuple est couché, la tète sous l'aile; il suffit que la maman aille de

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loin en loin jeter un regard vigilant, comme un bon sergent de ronde.

Puis elle reprend sa place ; les cheveux de son front sont bien éclairés par la lampe ; le grincement de ma plume l'interrompt quelquefois ; je lui demande aussi l'heure qu'il est plus souvent qu'il n'est nécessaire : c'est pour lui faire lever les yeux et pour entendre sa voix... Puis je lui dis merci, tout simplement, et nous continuons l'un et l'autre... J'ai toujours été un peu étonné de l'éloquence des amoureux, dans lescomédies.

Et cependant, au dehors, sur les toits, sur les arbres, sur les pauvres gens sans tendresse, il neige, il neige. .

Il neige, il neige... C'est fini, je suis sous la terre. Je me repose... J'étais malade encore il y a huit jours ; deux médecins se tenaient debout à mon chevet, se retournant souvent l'un vers l'autre pour se faire un signe d'intelligence ; ma femme, en peignoir, décoiffée, les épiait, le sourcil tremblant, les lèvres serrées; je voyais tout cela très bien, et, chose horrible à dire , j'y assistais comme à un spectacle ; j'avais la tête si affaiblie que je m'amusais à parier sur ma propre existence, comme je le faisais, lorsque j'étais petit, sur les billes d'un camarade. Mon fils, mes deux filles, immobiles au pied du lit, fixaient les yeux sur moi , sans doute pour emporter mon visage dans leur souvenir. De moment en moment, l'un d'eux s'approchait, me pressait le poignet pour sentir s'il devenait froid et le laissait retomber. Ils s'étaient établis dans la chambre voisine, tout près de ma tête, de sorte qu'à l'heure des

repas j'entendais le cliquetis des assiettes ; j'entendais aussi le lourd silence qui pesait sur leur langue et sur leur cœur.

L'avant-dernier jour, vers le soir, je me sentis défaillir. Ma femme le vit ; elle me saisit à deux bras, brusquement, m'embrassa sur le front avec violence ; les mots se pressaient dans sa bouche; elle me parlait, m'appelait, me donnait les noms tendres d'autrefois, du temps de notre mariage.... « Mon chéri ! mon bienaimé ! toi que j'ai choisi ! toi que j'ai voulu ! » Nos grands enfants tombèrent à genoux, les yeux attentifs, pleins de respect pour cet amour de leur père et de leur mère qu'ils ne se rappelaient pas avoir jamais entendus parler ainsi. Ils virent qu'il n'y a que l'amour qui puisse élever la voix devant la mort.

Je parcourus^ sans suite, par lambeaux, des pages de mon passé... La petite maison du faubourg, mon père se penchant sur mon épaule, le collège, les retours le soir avec André, la façon dont je Pavais vu tomber sur le chemin de Noyelles, le signe de tête muet de sa mère, à elle, lorqu'elle devint ma fiancée, nos promenades, nos lectures ensemble, la naissance de mon fils..., tout cela passe ; je ne peux plus arrêter ni gouverner ma mémoire ; — puis je baisse, je baisse, comme un homme qui descend dans une rivière et qui sait que l'eau va bientôt lui couvrir la tête... J'entrevois je ne sais quoi qui me lait sourire... Et puis..., et puis ce suprême égoïsme des morts pour qui tout semble devenir indifférent et qui oublient ce qu'ils ont le plus aimé.

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Le jour où l'on m'apporta ici, il neigeait comme à présent. Beaucoup d'hommes dans la rue, devant ma porte, tête nue, s'abordaient à mi-voix, se demandaient de leurs nouvelles, se plaignaient du froid. On avait suspendu beaucoup de fleurs fraîches, sur lesquelles la neige tombait. Au moment où les roues tournèrent et où on partit, en haut, à la fenêtre familière, un coin du rideau fut soulevé... Mes enfants suivaient...

Ce cimetière dort ; il est tout blanc ; les avenues semblent plus longues : le silence agrandit les choses. On dit que les rouges-gorges, sous la neige, chantent encore ; un rouge-gorge est venu se poser tout près, sur une grille ; mais il n'a pas chanté. Il ne vient personne... Enfin deux ouvriers apparaissent dans ravenue ; ils cheminent d'un pas pénible.

— Fichu temps !

— Avec ça, que la terre est dure ! Il faut des coups de pioche à tout défoncer.

— Et la pierre donc ! Ça gèle les mains de la travailler avec un ciseau de fer.

— Tu as une inscription pressée à graver?

— Oui ; tu vois, ce monsieur-là. C'est déjà commencé. Il reste la date.. . 20 décembre.

— 20 décembre, vrai ? Il y a quinze jours ! Eh bien, c'est le 20 décembre que nous avons eu notre petit ! Sacristi, que j'ai été content ce jour-là !

Il neige, il neige... Tout se couvre du manteau de silence. Deux petits bouquets de roses blanches et de violettes, protégés par ce linceul épais, sentent bon

encore , bien qu'on les ait déposés hier ; ils sentent l'amour et le souvenir. Mon jardin, là-bas, est blanc aussi ; ma maison est blanche ; ceux qui l'habitent se réveillent à présent ; je suis parmi eux, je le sais ; mais ils l'ignorent... Ils sauront, ils verront, ils seront consolés, mais plus tard... Ah! pourquoi ne pas mourir tous à la fois ?. Il neige, il neige...

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