MORTALIA CORDA
Au Salon de 1887, les personnes qui ont quelque tendresse de cœur s'arrêtaient volontiers devant une sculpture de M. Mercié représentant un enfant qui pleure. Sans se cacher, sans mettre sa main sur ses yeux, cet enfant nous regardait, nous passants, nous inconnus, et nous prenait à témoin de cette douleur dont il savait bien que nous avions l'expérience. C'était une figure destinée à un tombeau Je l'ai bien regardée ; je la revois encore. Elle m'a donné l'idée d'une petite histoire très simple que voici:
Il n'y a pas bien longtemps, un artiste vivait, qui fréquentait peu le monde et s'appliquait à exprimer par le marbre et le bronze quelques-unes de ces idées que la solitude nous rend familières. Après avoir tâtonné plusieurs années, il était arrivé à posséder si bien son métier, qu'il n'y avait plus pour lui de difficultés matérielles ; aucun obstacle ne l'arrêtait entre la conception d'une idée et sa réalisation. Sa seule préoccupation fut dès lors de penser avec grandeur et ingénuité. Son ciseau lui obéissait en tout.
Cetartiste se maria. Sa femme était, par une rencontre assez rare, la seule personne qu'il eût jamais aimée.
Il l'avait connue toute petite, l'avait chérie déjà dans ses parents et lui avait apporté en dot toute l'expérience et tous les souvenirs de la première moitié de sa vie. C'était donc un grand événement que ce mariage, assez grand pour que les rencontres d'amis, les déceptions d'amour-propre, les rancunes, les trahisons et les désespoirs lui parussent, en comparaison, des anecdotes sans importance. Il sentait seulement une sorte de parenté entre les émotions que cet amour lui donnait et celles que son artlui avaitdéjàfait connaître.
Après un an, sa jeune femme mourut en couches. L'enfant lui survécut à peine de quelques heures. Pour lui, il désira ne plus voir personne, — et cependant la solitude lui pesa ; ne plus rien faire, — et cependant il se remit à travailler.
Il prit de la terre et modela sans y penser une tête douloureuse, une tête de femme (mais point celle de sa femme morte: il ne le pouvait pas encore). C'était une diversion, ou plutôt une forme donnée à des sentiments trop violents pour être exprimés autrement. Il ne voulait point abandonner cet ouvrage aux mains des praticiens et l'attaqua lui-même en plein marbre. Nous vîmes tous cette étrange tête dans son atelier; seulement nous n'osions pas lui dire que nous la trouvions très belle : sachant de quelle pensée elle était sortie, ce mot nous eût paru profane et odieux.
Elle était penchée, les sourcils levés, les lèvres entr'ouvertes, à peine dégrossie du buste ; mais l'inachevé même lui prêtait quelque chose de plus triste et de plus découragé.