L'incapacite oil nous nous trouvons
d'dgir et de penser par nous-memes, ne sufBt guere a nous preserver de Tesprit de domination. II n'est rien que nous pretendions imposer avec plus d'autorite an prochain que les faQons de voir et de sentir a nous suggerees par autrui, lorsque nous y croyons notre amour-propre interesse.
174. — Si le comble de la vertu consiste dans la mortification, comment nier Fecrasante superiorite deFavare qui se prive de tout par amour de Tart et sans espoir de recompense ulterieure sur I'ascete qui ne renonce aux biens du temps qu'en vue de ceiix de Feternite?
175. — Le vice qui abrutit FAme vulgaire produit quelquefois Feffet contraire sur les natures genereuses et les rend d'autant plus pointilleuses en matiere d^honneur que e'est, en definitive, le seul bien qu'il leur reste.
176. — Preserver un homme des ecarts de jeunesse n'est pas du tout une garantie qu'il saura se preserver de ceux de F^ge mur, puisque les uns ont pour cause la violence du temperament et les autres la faiblesse de la volonte.
177. — La femme qui se vante de sa force k resister a la tentalion ne prouve bien qu'une chose, c'est Faversion que lui inspire le tentateur.
178. — L'envie est, par excellence, le vice des esprits 6troits ; uii homme tout k fait nul peut y 6chapper, non pas un homme mediocre.
179. — Le premier chMiment de Tenvieux est de se sentir m6prise de ceux qu'il jalouse.
180. — On se console en 6tant envieux de ne point se trouver en situation de se montrer arrogant.
181. — On peut juger de ce que vaui un homme par la nature des biens qu'il envie.
182. — Pas de signe plus certain de bon naturel chez un vieillard que de ne pas etre envieux des jeunes gens.
183. — Ce que le vieillard supporte le plus impatiemment, ce n'estpas Tabandon des hommes ni la mine de ses esperances, ni le d6dain des jeunes gens, mais leurs succes et leurs joies.
184. — Le jaloux est k Tenvieux ce qu'est I'avare au voleur, Tun pr6tendant defendre avec fureur ce qui lui appartient et Tautre Fempecher d'en jouir tranquillement.
185. — L'apparente humilit6 qui empSche certains hommes d'avoir meme Tair de soupQonner
leur pi'opre m6ritev n'est ea general qu'une pare>se d'esprit, laquelle les d^tourue des efforts necessaires pour en tirer parti.
186. — C'est grande paresse d'esprit que de pretendre juger des choses et des hommes par maximes g^nerales. Les uns et les autres ont leur maiirise propre et ne sauraient etre bien connus que de celui qui s'est donne la peine de les analyser.
487. — Telle est la force de Taccoutumance qu*un vice finit par n'^tre gufere moins difficile a deraciner qu'une passion.
188. — Si nous sommes si rarement recompenses de notre confiance, c'est que la paresse d'esprit et rinsouciance ont eu plus de pari au choix de nos confidents que Testime 6u raffection.
189. — Nos d6fauts sont un peu comme les mauvaises connaissances que nous choyons et aimons de tout notre coeur, mais que nous nousresignons d'autant moins a avouer,'qu'au fond, nous comptons bien ne pas rompre avec elles.
190. — Lorsqu'un d6faut est bien ancre dans le coBur de Thomme, les plus dures leQons ne peuvent gufere que Taffermir encore davantage en raison
m6me da soin avec lequel elles uous obligent k le dissimuler.
191. — Nous coQvenons plus volontiers des d§fauts de notre caraclere que de ceux de notre esprit
192. — Noiis nous iBgurons toujours qu'il nous sera aussi aise de c6ler nos d^fauts au prochain, qu'impossible k lui de nous cacher les siens.
193. — La plupart des homines sont un peu de rhumeur de Don Quicholte, toujours retenu par ses scrupules de cbevalerie, au moment ou Ton avait besoin de lui. Nous nous entendons Irfes bien a faire soufTrir autrui de nos defauts, mais k charge de les remplacer par des qualites oppos6es, des qu'iJs menaeeraient delui devenir utiles. Personne, par exemple, de plus genereux que Tavare lorsqu'il dispose de la bourse du prochain ni de plus depourvu de susceptibilite que le vaniteux quand il s'agit de defendre Thonneur ou la reputation d'un ami.
194. — La franchise aveclaquelle nous convenons de nos defauts n'est souvent qu'un artifice de notre part pour leur rendre le prochain indulgent et le disposer k nous les pardonner, sans que nous prenions m6me la peine de nous en corriger.
195. — Lorsque nous sentons un d6faut en nous, notre premier souci est de le faire accepter des autres et de nous-m6mes sous le nom de la quality qui offre avec lui quelques traits de ressemblance. Nous nous pr^tendons reflechis, parce que nous nous savons h^sitants et personnes de bon conseil, pr6cis6ment parce que nous ne trouvons pas en nous-memes Tetoffe d'un homme d'action.
196. — Nous entendons, par-dessus tout, garder nos defauts et nous berQons de Tillusion que nous le pourrons faire impunement.
197. — Nous nous rejouissons parfois de retrouver nos defauts et nos travers dans ceux que nous aimons, mais ne saurions leur passer nos caprices.
198. — II y a des fautes 16geres, mais il n'y a gufere de 16gers d6fauts.
199. — Les defauts des hommes tfimoignent de la rectitude de leur esprit et attestent la justice qu'ils savent se rendre k eux-memes. Nous ne sommes guere ingrats ni acharn6s centre notre bienfaiteur que dans la mesure oil nous nous sentons indignes des services rendus ; envieux parce que notre conscience nous proclame incapables d'acquerir par nos propres m^rites, les biens convoites. Notre avidil6 pour les flatteries et les
louanges inleressees, publie la connaissance que nous avons de notre propre bassesse et la certitude oil nous sommes que nul 6loge m6rit6 ne pourrait nous etre d^cerne. Enfm, la facility avec laquelle nous nous laissons tromper par celui qui nous meprise est une preuve 6vidente qu*i nos propres yeux, son m^pris est la seule chose que le prochain nous puisse legitimement accorder.
200. — Nos fautes les plus lourdes m6riteraient, sans donte, de passer pour des chefs-d'cEuvre d'habilete, si elles devaient tant soit peu avoir pour resultat de nous corriger des defauts qui nous les ont fait commettre.
201. — La m6me disposition d'esprit qui eagendre nos travers est ordinal rement ce qui nous empfiche de les regarder comme tels et de la vient qu'on aimera toujours mieux se reconnaitre des torts imaginaires qu'avouer ceux que Ton a r^elle* ment,
202. — 11 conviendrait d'avoir une haute opinion de la capacite de la plupart des hommes, s'ils savaient mettre daas leur conduite quotidienne, la moindre dose de cette ing6niosit6 avec laquelle les plus simples s'cntendent a d^guiser leurs torts et k se justifier des reproches les plus m6rit6s qu'on leur adresse.
70 ESQUISSES BT SENTENCES
203. — Ce qui prouve rimb6ciiliie naturelleies hommesy ce a'est pas qii'Ds commetteDi toujours de's fautes, c'est qu'ils commetleat toujours les mSmes.
204. — Les grands talents servent souvent a rendre nos defauts insupportables, lorsqu'ils ne nous aident pas a nous en corriger.
205. — Rien, a la lougue, qui nous inspire plus de m6pris pour un homme que le souvenir des faules que nous lui avons fait commettre.
206. — Ce serait compter se tircr d'affaire a trop boa marche que de croire qu'il nous suffira pour. 6chapper aux consequences des fautes par nous commises, de n'y plus retomber a Tavenir.
207. — Nous pardounons assez volontiers h celui qui nous emp^che de faire une CBUvre utile, mais non a celui qui nous empeche de commettre
une sottise.
208. — L'injustice nous r6voUe d'ordinaire mpins que I'injure, et Finjure toujours moins que Id verit6.
209. — Nous no saurions guere nous empftcher de redouter, de la part du prochain, les injustices et les mauvais procedes que nous-m&mes ne man-
qoerion^ pas de lui faire subir, si nous uous trouvions k sa place.
210. — La preuve la plus certaine que nous puissions avoir de la culpabilite d'ua malhonn^tc homme, ce n'est pas que nous sachions qu*il a commis le mefait, mais bien qu'il ait 6te k meme de le commettre.
211. — Lorsqu'on voit la plupart des hommes commettre une vilenie, peut-etre est-il permis d'en etre peinfi ; c'est lorsqu'on les voit s'en abstenir qu'on a le droit d'fetre surpris.
212. — La d^loyaute du coquin consiste k etre de mauvaise foi avec les autrcs et celle de Thonnete homme k n'fetre pas d'assez bonne foi vis-ivis de lui-m6me.
213. — 11 nV a personne comme Tegoiste pour s'attendre k reucontrer le d^vouement chez les autres et s'indigner lorsqu'ils ne conseatent pas a sacrifier leurs interets ou leurs commodites aux sienis.
214. — Suivant toute apparence, le changement 1^. plus profitable que Ton pourrait faire subir aux hommes, serait de les transformer tous en parfaits ego'istes. Cela, sans doute, ne les rendrait ni
meilleurs ni plus dignes d'estime, mais k coup sur moins nuisibles et moins dangereux qu'ils ne ^ont d'ordinaire.
215. — 11 est des natures si chari tables qu'elles ne sauraient s'empecher de compalir auxmalheurs du prochain dans la mesure exacte ou elles-memes craignent d'avoir h en souffrir.
216. — L'un des travers qui contribuent Ic plus a rendre le scrupuleux insupportable, c'est sa tendance i toujours se reconnaitre coupable des fautes qu'il n'a point commises et k se vouloir corriger de d6fauts autres que ceuy qu'il a reellement.
217. — C'est le signe d'un coeur bien dur de ne pretendre compatir k I'infortune qu'autant qu'il la jugerait imm6rit6e.
218. — II s'en faut bien que le coeur humain soit, comme Font pr6tendu certains philosophes moroses, toujours domine par Tint^r^t et les calculs egoistes. Ce qui le d6montre clairement, c'est sa tendance nalurelle aux sentiments de haine et d'envie et le plaisir si vif que souvent nous eprouvons k nuire k autrui, fut-ce k notre detriment.