‹ Esquisses et SouvenirsChapitre 17 sur 51 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

IPHIGÉxME

C'est un après-midi du printemps de 1806 que j'ai dicté le premier diCte d'Iphiffénie, complet (je n'y ai changé depuis qu'une demi-douzaine de mots), au docte et très cher ami dont il sera encore question plus loin.

Je me souviens que je dictais presque sans reprendre haleine, et quant à mon ami, il ne se lassait pas de faire courir une plume joyeuse sur les larges feuilles d'un papier couleur de l'astre du jour.

Ce beau manuscrit iinit par revenir entre mes mains, après avoir, comme Ulysse, erré longtemps.

... Il ne faut pas, à toute occasion, se prendre les tempes entre les mains, ou noyer ses pupilles dans l'infini. Ce sont là façons (moitié niaiserie, moitié ruse) de faux artistes et de faux savants.

Mais il convient, certes, que celui qui reçoit des Muses un beau présent, rende grâces au ciel, et ne se demande point comme l'insensé : Pourquoi Dieu esi-il ?

... Ma mémoire a toujours gardé minutieusement le souvenir des circonstances et du décor qui entourent la naissance de mes divers ouvrages poétiques.

Cette particularité — si c'en est une — atteint le plus haut point pour ce qui regarde Iphigénie.

Telle scène, telle réplique, tel vers isolé, ramènent devant moi du fond du passé, une multitude de petits tableaux qui se sont déroulés au milieu des heures et des saisons de ma vie intime.

Une sentence prononcée par le chœur fut composée une nuit d'hiver, en traversant un carrefour dont je n'ai point oublié le nom, tandis que la bise glaçait le poil de ma moustache.

C'est par une nuit semblable, le long d'une grille de square, que le Roi Agamemnon commença cette

plainte désespérée que le grand acteur Silvain porta au comble du tragique :

C'est un ouvrage, hélas ! plein de solidité Que la divinité Pour notre perte tisse...

11 y a des passages cherchés longtemps et trouvés inopinément sous un bec de gaz, ([ue je griffonnai sur un feuillet arraché, contre le battant d'une porte.

Plus d'un couplet tendre chanta à mes oreilles dans la fumée opaque d'un estaminet, au bruit des billes choquées et aux exclamations des joueurs de manille.

En revanche, sur une blanche route qui mène aux extrêmes collines du Quercy, je crus entendre que le fleuve Tarn mêlait dans ses murmures ces paroles :

Que ton âme est bien née, Fille d'Agaraemnon, tu n'as pas mérité

Ta fausse destinée, Et qu'Artérais pour toi montre de cruauté !

C'est dans ce même charmant pays, cher à mon cœur, sur le seuil d'une ferme riante et de bon accueil, sous la belle lumière du jour, que je fis pa-

PAYSAGES ET SENTIMENTS iSS-

raître devant la vierge d'Argos le vaillant fils de la Néréide.

Autour de cette ferme où je recevais l'hospitalité, une vaste étendue de prairies et de vignobles s'allongeait dun côté à perle de vue vers l'horizon, et de l'autre jusqu'au pied d'une chaîne d'harmonieux coteaux,

A quelques pas, le long d'un pâturage où gambadaient de jeunes chevaux, une rivière poissonneuse faisait mille courbes en courant limpide sur du gravier. Pendant l'été, ses bords étaient envahis par une végétation touffue d'arbrisseaux etde plantes épineuses.

Un peu plus loin, dans un petit bois de chênesverts, il y avait moyen de suspendre un hamac etde faire la sieste en rêvant.

Comme je regrette à présent, et le grognement du cochon que les fermiers engraissaient avec sollicitude, et le cri aigu des pintadesmalicieuses, perchées sur les hauts arbres de la cour, qui m'impatientaient alors I

Mais le chant du coucou me fut toujours agréable, lorsqu'il se mêlait, à l'heure du crépuscule, au son des cloches rustiques ; et j'aimais, sous le clair soleil nocturne de juillet, à tenir conversation avec le grillon, après avoir largement fait honneur à l'armagnac de mon hôte.

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J'avais déjà compose un assez grand nombre de scènes d'Jphigfénie, sans que l'héroïne elle-même eût encore parlé.

Enfin, au commencement de mars 1895, après une nuit entière consacrée au travail et au doute, lorsque parut l'aube claire, la fille d'Agamemnon fit entendre sa voix dans les scènes II et III du deuxième acte.

Cette aube fut le prélude d'une journée ensoleillée qui, pour imiter parfaitement la commune destinée, s'assombrit tout à coup de pluie, puis brilla de nouveau. Je ne me souviens pas comment cette journée finit...

Vous pensez bien que je ne tardai point de courir annoncer la bonne nouvelle à mon ami, celui dont il fut déjà question dans ces souvenirs.

Je montai quatre à quatre ses six étages et sonnai violemment à la porte. L'homme docte vint m'ouvrir toutensommeillé. Sans y prêter altenlion,je me misa crier avec ce ton de naïveté qui m'est propre lorsque je m'abandonne à mon naturel :

— Iphigénie a parlé !

Le temps était beau, mon ami partageait ma joie ; nous décidâmes d'aller rendre grâces aux Muses par •des libations suburbaines et en parcourant les bois

Après avoir déjeuné gaiment dans une auberge de Verrières, nous fîmes une partie de billard dont les coups étaient marqués par l'horloge enrouée de la vieille église. Ensuite, en longeant un sentier, nous gagnâmes les taillis du bois. Il nous fallut grimper et lutter contre des jeunes branches qui fouettaient. Bientôt nous nous trouvâmes au beau milieu d'un carrefour d'où partaient des allées ombreuses, pleines de lumière tamisée.

Je comprends que la foret de Fontainebleau, si colorée et si sculpturale, contente les peintres, mais ce sont les tendres bois de Verrières qui parlent le mieux au cœur et à l'esprit.

Nous n'étions plus qu'à quelques pas d'un bouchon sur la route de Versailles, lorsque les nuées d'Aristophane commencèrent à secouer leurs humides voiles sur les cimes des arbres et sur les collines d'alentour.

Nous nous réfugiâmes chez l'aubergiste où je gagnai à mon ami douze parties de piquet consécutives, dont il lut peu satisfait.

Le cinquième acte me ramène aux bords du Tarn et dans les vallons du Quercy. J'y ai passé vingtquatre heures fort pittoresques chez le bon curé de

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