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C..., dans un presbytère gentiment enfoui sous la verdure

Ce curé, jeune campagnard, simple et avisé à la fois, à qui la langue allait toujours, était lié avec mon hôte de L"* et, certain après-midi qu'il passait devant la ferme et qu'il faisait fort chaud, nous l'invitâmes à se rafraîchir.

Le verre en main, nous causâmes de mille choses sacrées et profanes. Enhn le curé nous fit une description attrayante de sa résidence :

— C'est une Tempe, nous dit-il.

Il nous engage à partir avec lui sur-le-champ, et d'y passer vingt-quatre heures.

Vite, nous faisons atteler et nous voilà tous trois roulant sur la route poudreuse. C'était en plein mois de juillet.

Après avoir traversé un pont sur le Tarn et remonté une pente, nous arrivons à La Française, bourg du Quercy. juché sur une hauteur d'oii l'on découvre la plus agréable vue du monde. Le marché aux chiens de La Française attirait jadis les amateurs de fort loin ; mais il paraît que ce marché est, depuis quelques années, en pleine décadence.

Nous relayâmes chez des amis du curé pour nous reposer un instant et boire de la bière mêlée de limonade, suivant la mode du pays. Puis notre voiture descendit la pente opposée et nous nous enfonçâmes

dans les méandres forestiers, qui ne tardèrent point à nous conduire au presbytère de C...

Il s'élevait au centre d'un vallon riant et verdoyant.

Un véritable courtil abondant en fruits entourait la maison, et non loin du seuil, un puits, sous la garde de sa margelle, résonnait aux moindres ondulations de l'air.

L'horizon borné de ces lieux repliait l'âme sur elle-même.

Pendant que le curé nous faisait les honneurs de son habitation, en compagnie de sa grand'mère, vénérable octogénaire fort alerte, un coup de feu retentit au loin.

— Ah ! ah ! dit le curé avec un sourire, c'est le glas de notre lapin de garenne.

Bientôt le dîner nous fournit une explication satisfaisante de ce mystère.

Ce repas fut parfait de tout point : gai, succulent, bien arrosé. Notre hôte v avait prié quatre ou cinq de ses confrères, desservants des paroisses voisines. Il y eut aussi un Père blanc tout barbu et dégagé comme un zouave.

Nous Ornes honneur au lapin de garenne et à un grand nombre d'autres plats accommodés avec art par la grand'mère. Puis, après le café et l'armagnac, les ecclésiastiques remontèrent dans leurs cabriolets et prirent congé de nous.

l58 ESQUISSES ET SOUVENIRS

Les larges ombres de la nuit étaient descendues depuis longtemps sur la campagne. Notre hôte, mon ami de L... et moi, nous continuâmes à deviser en fumant des cigarettes. Cependant, nous ne tardâmes pas à nous redrer dans nos chambres pour dormir.

Je me réveillai au gazouillis des oiseaux. Un clair soleil se répandait jusque sur mon lit.

Dehors, j'admirai de nouveau les beaux arbres, les claires eaux et toute celte heureuse retraite où le bon curé coulait des jours paisibles. Après le déjeuner, qui fut également gai et agréable, nous nous apprêtions à partir pour Montauban, lorsque tout à coup je devins sombre :

— Mais, fis-je, c'est impossible ! J'oubliais que nous sommes aujourd'hui un vendredi treize.

Le curé se mit à rire et essaya de me faire honte de ma superstition.

Je compris qu'il avait un pressant besoin d'aller ce jour-là à Montauban.

— Bon, lui dis-je, vous le voulez ! Partons, mais je vous préviens qu'il nous adviendra quelque traverse.

Nous partîmes sur la voiture de mon ami, traînée par un bon vieux cheval. Nous repassâmes le pont sur le Tarn, qui coulait impétueux, mais sans désordre. Le temps était beau : il faisait un grand soleil, fourmillant de vie.

PAYSAGES ET SENTIMENTS lOg

Nous avions fait ainsi un peu moins d'une lieue, je crois, lorsque tout cet éclat, toute cette sérénité de l'air firent place, et avec quelle promptitude ! à un assombrissement voisin de la nuit. Des grondements coururent dans les nuages et une trombe d'eau s'abattit soudain. Nous eûmes à peine le temps de traverser la route pour chercher abri sous le hangar d'une maison abandonnée. C'était une de ces bourrasques d'été célèbres dans la région. Le ciel ruisselait, et la foudre nous tenait dans un cercle de flammes.

— Eh bien ! Monsieur le curé, dis-je, c'est aujourd'hui un vendredi treize.

Il se signa plusieurs fois sans répondre.

A vrai dire, il eut raison de passer outre au vendredi et au treize. Le temps se hâta de se remettre au beau et notre curé put se trouver à Montauban sans trop de retard pour ses affaires.

Je ne me moque point : au fort de la tempête, pendant que mon ami pestait et que le curé se signait à chaque coup de tonnerre, je traçais dans mon esprit tout le plan d'une scène pour le cinquième acte iVIphigenie. C'est celle où il y a un hymne àArtémis, qui produisit tant d'effet sur le théâtre, et qui ne se trouve point dans Euripide.

l6o ESQUISSES ET SOUVENIRS

... Depuis près de trois ans, je ne songeais plus à Iphgénie. Mon livre des Stances accaparait ma sensibilité et mon courage. Mais tout à coup, vers le milieu du mois de novembre 1899, je ressentis des remords cuisants.

Je me disais :

— Si je ne termine pas Iphigènie avant la fin de l'année, il faudra que je n'y pense plus !

Après cette menace à moi-même, je mis mon soin à irriter mon imagination, de telle sorte que les cinq cents vers environ qui manquaient était parachevés à la première heure de l'année 1900.

Je cours chez le copiste delà rue Saint-Marc et le presse de hâter la besogne. Il ne tarde pas à me satisfaire : bientôt, je reçois le manuscrit, je l'enferme dans un tiroir et n'y pense plus, jusqu'à l'été 1903, oîi Silvain vint m'arracher l'œuvre pour la faire applaudir à Orange et sur la scène deTOtléon,

Tous les journaux ont loué en cette occasion le dévouement artistique de Silvain et chacun admira comme son désintéressement, son activité intelligente, surent mener à bonne lin une entreprise que le manque de temps et la pénurie des moyens rendaient malaisée.

Ah ! c'était merveille de le voir nuit et jour sur la brèche, réglant la mise en scène et y revenant sans cesse afm de retoucher quelque détail, répréhensible seulement pour son expérience inspirée. Prodiguant à ses camarades ses solides conseils, sachant leur communiquer son propre diable au corps, il trouvait encore, au milieu de tout cela, le temps d'approfondir toujours davantage son rôle écrasant d'Agamemnon.

Il faudrait pouvoir conter par le menu ces héroïques répétitions, d'abord au Trocadéro,puis dans le foyer et sur la scène de l'Odéon.

M"'® Louise Silvain, Iphigénie belle et frémissante, M""" Tessandier, qui est la tragédie même, Albert Lambert fils, Achille idéal que j'avais rêvé après Euripide, et Fenoux qui le suppléa sans défaillance, et Boyer, et Duparc, et leschoreutes, jeune et brillant essaim, tous, malgré l'heure matinale, la distance ;i parcourir et la fatigue de leurs devoirs quotidiens, rivalisaient d'empressement et de zèle passionné dans un dessein où l'art seul était le prix.

Et n'oublions pas aussi la bonne grâce enjouée de M. Laurent Léon, chef d'orchestre de la Comédie- Française, qui sut adapter, pour la représentation^ avec sa science éprouvée, la partition du Gluck.

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