‹ Esquisses et SouvenirsChapitre 28 sur 51 · UNE NUIT A BOLOGNE · texte numérisé non relu

UNE NUIT A BOLOGNE

Quelles furent, alors, mes pensées pendant que, seul à la poupe du paquebot, je regardais s'épaissir la nuit sur cette mer Adriatique dont les bruits se confondirent jadis avec les accents du poète Ovide lamentant sa disgrâce ? C'était une fumée sans doute, et rien n'a demeuré dans ma mémoire de ces pensées d'un adolescent. Mais je revois la sombre couleur des flots, j'entends encore leur choc contre le bâtiment et ma lèvre a gardé la brûlure du siroco qui soufflait sur mon visage.

Bientôt nous touchâmes Tltalie. Le train m'emporta dans sa course en longeant cette côte mélancolique de la Fouille où se renfle une masse d'eau pâle.

En arrivant à Bologne, j'eusse pu admirer avec de Brosses, magistrat bourguignon au xvni* siècle,

la tour degli Asinelli, « droite et menue comme un cierge », la tour de Crémone qui « s'élève à perte de vue » et sa voisine appelée Garisenda, laquelle « s'avise de se donner des petits airs penchés » ; j'eusse pu m'enquérir de certaine image de la Vierge, que l'on dit peinte de la propre main de saint Luc. Notre Bourguignon se moque du R. P. Labat, à qui quarante pages suffisent à peine pour s'émerveiller sur ce tableau ; quant à lui, il le juge détestable et plein de laideur. Que vous dirai-je? Le fait est que je négligeai et l'architecture des tours et l'art de saint Luc. J'avais seize ans, j'étais fort pressé devivre.

Après avoir soupe à la hâte dans un hôtel où j'avais fait porter mon bagage, je sortis. Nous étions en été, l'air retenait son haleine. Autour des places, le long des rues, les lumières montaient, immobiles ; il n'y avait pas une ride sur les larges rideaux suspendus à l'huis des barbiers. Un charme amollissait la vie. J'entendais des rires, des voix gaies qui fredonnaient. Sous les arcades bordant le rez-de-chaussée des maisons, des femmes s'appuyaient au bras de leur cavalier.

J'allais et je vins à passer devant un théâtre. J'y entrai. On était au beau milieu d'une comédie : du Goldoni peut-être ou quelque traduction de Scribe. A la sortie je m'attardai dans la rue surannée, toute

vacillante de clair-obscur. C'est là que se place une aventure parfaitement banale, mais qui, à cause des circonstances comme de mon âge, m'a laissé un souvenir et plaisant et tendre.

Je me trouvai tout à coup au milieu d'un cercle formé par un grand nombre déjeunes filles. J'imagine qu'elles avaient pour la plupart un teint mat et une chevelure noire et drue, que leurs yeux brillaient, que leurs bouches s'étiraient pour sourire. Mais je suis certain qu'elles me tendirent de pauvres bras avec desfleursde jacinthe au bout. Ai-jedoutéun moment que ce ne fût pour le gain ? Il n'est pas croyable, malgré ma simplicité et la retraite où j'avais vécu. Enfin, je leur partageai quelque monnaie. Elles coururent à d'autres pratiques, me laissant avec une charge de jacinthes dont l'odeur pénétrante ne troublait pas mes sens seulement, mais jusqu'à mon cœur.

Je veux penser toujours à ces petites marchandes de bouquets que je vis une nuit de mon adolescence, dans cette ville où l'antiquité et le mystère de l'inconnu séduisirent mon àme. Elles me semblaient jolies et naïves, et, elles étaient peut-être laides ou pleines de grossièreté et de vice.

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