CECI ET CELA
Avec sa barbe chenue, taillée en rond, avec son nez long, la ligne de ses sourcils et tout l'air de sa
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tête, K^jr Spiros pourrait bien ressembler à quelque buste de philosophe ancien.
Ce vieillard est extrêmement piquant en propos, surtout contre ceux qui ont charge des affaires publiques. Plus d'une fois, il lit preuve d'un beau caractère. Mais j'ai vu que les Athéniens se moquaient volontiers de lui. C'est qu'il est fort pauvre, et comme dit Theognis : « Chacun honore le riche, chacun méprise le pauvre. Tous les hommes pensent de même. »
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Dans les dissertations politiques de Kyr Spiros, c'est toujours le même refrain : Après la mort d' Epaminondas . . .
Ce n'est point du Thcbain qu'il parle, mais d'un homme d'Etat mort il y a quelque vingt ans. Il s'appelait Epaminondas Deligeorge ; il avait une sublime éloquence, une solide vertu, il était intelligent et ferme. La Grèce le pleure encore.
Un terrain vague, une table grossière où je m'assieds pour boire.
La nuit est avancée.
De l'autre côté de la route l'auberge éclaire. Un campagnard y racle de la lyre et chante :
Mi^a azx oûXXa -rj; y.apo'.ôcî,,.
Ce qui veut dire : « Dans les feuilles du cœur. » L'ombre est épaisse autour de moi ; mes pensées
m'accablent.
Un bélier privé vient me caresser de ses cornes
torses.
J'ai vu les plus belles mains se piquer à coudre pour les soldats.
Voici le sautillant r avec sa barbe rare sur les joues, fournie au menton et bien taillée en pointe. Il porte sa canne sous le bras, et son chapeau n'a point perdu cet air énigmatique qui émerveille.
La foule s'agite. Quelques-uns murmurent : C'est r. Les autres le regardent s'approcher, muets, le regard avide.
Mais r passe sans y prendre garde ; il rejoint trois ou quatre personnages d'importance. Il salue, il est sobre en paroles, il tâte. Il serre les deux poings l'un contre l'autre ; il les écarte brusquement, et
d'un coup sonore, il frappe le pavé de sa canne. Personne n'ignore de quel tonneau sont les nouvelles qu'apporte r. Mais il faut causer, disserter, présumer, donner son avis sur tout, sur rien. Et comme r persiste à ruser, silencieux, secret, enfin on le presse : « D'où venez -vous ainsi ^.. Quoi donc?... N'avez-vous rien entendu!... » Notre r lance un petit : hum ! hum ! Après quoi il fouille lentement dans ses poches, en tire un étui, prend une cigarette et l'allume.
— C'est plus important, qu'on ne pense, fait-il.
— Vous voulez parler...
— Précisément, interrompt r avec un sourire. Un journaliste dit :
— Nous venons de recevoir un télégramme. Notre r avance l'index, remue la tête, ferme les
yeux et sur un ton qui a deviné déjà, prononce :
— Au sujet...
Le journaliste laisse tomber d'une voix découragée :
— Au sujet des bandes de l'Ethniki Hétairia. Euh ! Euh ! cet air, cette voix ! Les nouvelles sont
donc mauvaises ? Hier encore, r prédisait de grandes victoires de ces bandes. Maintenant, la tête haute, les yeux inspirés :
— Elles ont été forcées d'abandonner l'entreprise, de rentrer, affirme-t-ii.
— Hélas ! oui, fait le journaliste.
Alors f lâche la bride à sa loquacité : il a tout prévu, n'est-ce pas ? On se souvient de ses paroles... Il s'assied devant une table, étale une carte stratégique et, le crayon à la main, il démontre, démontre, démontre...
Connaissez-vous * ?
C'est un petit corps sec, simiesque. Quand il se promène dans un jardin, on craint qu'il ne grimpe sur les arbres.
C'est un visaga hâve, amaigri, secoué de tics. Avec beaucoup de qualités * est l'homme le plus fâcheux du monde.
Il accourt son chapeau à la main, il est essoufflé, en nage.
— Ah, mes amis, mes amis ! j
Et sans vous donner le temps de l'interroger :
— Ah, mes amis, quelle bataille !... mais quelle victoire !
— Smolenski, sans doute...
— Smolenski? Nous lûmes ensemble aux Evelpides, mais j'ai du abandonner, briser mon avenir... Des malheurs de famille, vous savez... une vieille mère à nourrir... un jeune frère à élever.
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11 sourit mélancoliquement, après quoi :
— Smolenski est un héros, un héros, vous disje... Mais vous n"y êtes point, il ne s'agit pas de cela.
— De quoi donc?
— Apprenez, messieurs, que je viens de passer quatre heures... quatre heures devant des fourneaux !... un feu d'enfer, une chaleur du diable !
— Devant des fourneaux ?
— Oui, des fourneaux de cuisine.
— Comment, vous cuisinez ?
— Je m'en pique !... Mais je suis spécialiste. Le kokoretsi c'est un mets à la palikare, assez succulent), voilà mon triomphe 1
— Eh ' bien, mon cher *, dit quelqu'un, moitié sérieux, moitié plaisant, nous tremblons d'apprendre un désastre en Thessalie et vous nous parlez de kokoretsi ?
— Comment? fait l'autre, le kokoretsi ? c'est ce qui donne du cœur aux Evzones... du cœur et du jarret...
Certes, les babillards et les diseurs de rien et ceux qui excellent à conter de fausses nouvelles [ô Théophraste 1) ne manquent point rue d'Eole ni près
du temple de Zeus, ni autour du monument choragique de Lysicrate. Mais c'est sur la place de la Constitution que ces orateurs triomphent. A vrai dire ils triomphent à Paris comme à Berlin et... à Néphélococcygie,
Je le sais bien, et cependant certain soir que l'on habillait, babillait devant moi, j'en fus outré. Mais Tiberge me prit le bras à propos et nous allâmes respirer le parfum des orangers en fleurs dans le petit square qui borde la place.
— C'est faute de pénétration, dit tout à coup Tiberge, que nous concilions si peu de choses.
— Que voulez-vous dire ? fis-je.
— Ce n'est pas moi qui parle, c'est un faiseur de Maximes.
Il secoua la tête.
— Ah! reprit-il, vous vous constituez juge du scandale.
Les soldats grecs arrosent de leur sangles vallons thessaliens.
A Athènes les cloches sonnent pour les prières. Elles sonnent à petits coups, à longs éclats, en bourdonnant.
Les soldats grecs luttent depuis deux jours, ayant faim, ayant soif. Ils cèdent au nombre.
Cloches, taisez-vous ! vous voyez bien que le Dieu des chrétiens se bouche les oreilles.
Les Cynocéphales sont abandonnées, l'armée du diadoque se replie sur l'Othrys.
J'adore la Grèce. Je l'exècre.
— Souvenez-vous, me dit Tiberge, des paroles du philosophe : « Je fais bien de ne pas rendre l'accès de mon cœur facile ; quand on y est une fois entré, on n'en sort pas sans le déchirer ; c'est une plaie qui ne cautérise jamais bien. » Vous voilà, et vous passerez pour insensible.
— 0 triste cœur, me dit Tiberge, cœur excessif! Par bonheur l'inconstance y vint mettre de l'ordre.
Une petite pluie fine vient de tomber. Puis un instant le soleil apparut splendide. Maintenant il est voilé.
Je suis seul sur l'Acropole parmi les marbres brisés qui jonchent le sol devant le Parthénon.
De belles ombres noires traînent sur l'Hymette. Là-bas souffre la cité de Pallas.
« O Athènes, dis-je avec le poète, c'est donc toi, reine solitaire, reine détrônée ! »