HÉLÈNE OU LA BELLE GUERRIERE
La nuit descendait lentement sur la ville. Les boutiques, les cafés commençaient à s'illuminer, quelques rares réverbères brillaient déjà.
La fin d'un crépuscule attique d'une couleur d'azur velouté, transparent et opaque à la fois, enveloppait les objets. Ce soir-là, marchant au milieu de la foule riante en son activité harmonieuse, j'avais plaisir à respirer librement la brise fraîchie et parfumée. Car les nouvelles qui nous parvenaient delà guerre étaient encore douces à entendre et tout l'idéal de la Grèce palpitait d'espérance. Soudain un bruit de pas emplit l'air. De tous côtés le peuple s'empresse avec force, mais à beaux gestes, et sans cette grossière précipitation que les masses d'hommes évitent rarement.
Pourquoi cet éclair clans les yeux des spectateurs, ce silence plein de cris de joie ?
C'est la légion épirote qui passe.
J'ai vu mille adolescents, droits, bien pris, lestes, rapides. L'enthousiasme recueilli, sans ostentation, qui les soulevait de lerre en ce moment à travers les rues d'Athènes, c'était le sang de leurs ancêtres, les héros de Souli, le sang de ces vierges, de ces femmes qui se précipitaient jadis après chaque lour de danse, du haut des rochers de Zalongue, préférant la mort à la servitude, au déshonneur.
Hélas ! quelques jours à peine s'étaient écoulés et je revoyais la légion épirote traversant les mômes rues pour aller s'embarquer au Pirée. Comme la première fois, l'azur du crépuscule mourant était doux, la brise souillait toujours odorante, mais tous nous la respirions péniblement, pareille à ([uelque exhalaison funeste de marécages. C'est que la défaite inattendue, voilée comme une trahison, avait fondu sur les rêves généreux de la patrie. Ah ! si l'on souriait encore parfois d'un espoir furtif, le sourire était triste et découragé, et quand les cœurs se reprenaient à battre plus fort, ils n'en étaient pas moins brisés. Du haut des balcons, de belles mains emaient encore les pétales de roses sur ceux qui
allaient combattre, mais c'était comme on dit adieu aux cercueils aimés.
Cependant la légion épirote défilait toujours du même pas libre et rapide. Ces jeunes hommes avaient au moins la consolation de pouvoir mourir. Et savez-vous que leur porte-drapeau n'était autre qu'une jeune fille de dix-sept ans ? J'ai pu la distinguer assez malgré la nuit pour savoir qu'elle était belle avec ses cheveux dénoués, toute vigueur dans son corps frêle, et capable avec ses yeux timides de regarder couler son sang. Elle fut depuis grièvement blessée la première au combat. J'appris qu'elle portait le nom d'Hélène, qui est celui d'une princesse grecque célèbre par sa beauté et ses dérèglements, mais aussi d'une Sainte grecque, mère da grand Constantin.