‹ Esquisses et SouvenirsChapitre 44 sur 51 · RÊVERIE · texte numérisé non relu

RÊVERIE

... C'est un coin aimable et solitaire des bords de la Seine, là où l'autre jour je m'assis pour me souvenir de la Grèce.

Certes, à sa source comme à son embouchure, le long de son parcours la Seine est toujours la Seine, c'est-à-dire d'une noblesse déliée, d'une gravité pleine d'élégance ; pourtant je n'aime guère à me la figurer trop éloignée de Paris.

Si quelque chose pouvait contredire la pensée du philosophe qui a dit : « La Nature ne se connaît point ; elle n'est belle que pour une intelligence qui la contemple », ce serait l'harmonie avec laquelle la Seine suit ses rives.

J'ai vu l'Arno couler opaque et verdâtre. N'est-il pas comme le miroir des violentes armoiries des Gianfigliacchi ?

3ii

E como' io l'iguardando tra lor vegno.

In una borsa gialla vidi azzurro ; Ghe di lione avea faccia e contegno...

Le Tibre est pareil aux portiques romains. U est noble sans grâce.

J'ai vu le Rhin. Pendant plusieurs mois, j'ai habité une chambre dont la fenêtre s'ouvrait sur le fleuve. Longtemps j'ai aimé les Elfes ; et maintenant cet amour est mort...

La contemplation de la Seine et la lecture répétée du vingt-quatrième chant de Y Iliade enseignent le mieux ce que c'est que le sublime : je veux dire la mesure dans la force.

Un être supérieur n'est pas constamment luimême. Il faut qu'il vive plus d'un jour vulgaire.

Une grande partie delà Seine est déshonorée par les restaurateurs, les cafetiers, les entrepreneurs de bals publics et toute la foule odieuse.

J'en suis heureux : la Seine a ses jours vulgaires.

L'ombre de Pallas erre dans sa ville bien-airaée ; Athènes peut se contenter de l'ombre de la déessse. Mais lafdle de Zeus habite réellement Paris, car elle

sait qu'il nous faut encore ici sa présence constante.

Le jour où j'ai aimé la Seine, j'ai compris pourquoi les dieux m'avaient fait naître en Attique.

Le jour où j'ai pu admirer de nouveau après vingt ans le lit flexible du Cépliise, j'ai pénétré tout mon destin.

Le Rhône est plein de fougue. Le Tarn m'est cher à cause d'une amitié. Je connais des endroits où la Garonne roule dans son Ilot capricieux toute la poésie. La Loire est toujours digne des vers de Ronsard.

Je revenais d'un voyage à travers la province française.

Par la portière du wagon, derrière un rideau d'arbres, à la fine pointe du jour, j'aperçus tout à coup la Seine...

Je me suis dit que la province doit suivre Paris, mais que Paris ne doit pas brusquer la province.

Un bonheur passionné ressemble à de l'angoisse. Ce sont les souvenirs modérés qui sont les plus agréables.

LE VOYAGE DE GRÈCE 3l5

La température était douce, cet après-midi déjà lointain. J'avais du contentement sans en connaître la raison. Un cantonnier m'avait permis de cueillir une belle fleur qui s'épanouissait sur sa tige...

C'est assez pour que je revienne rêver de préférence dans ce coin solitaire dont j'ai parlé plus haut.

Je révais et je me souvenais de la Grèce.

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