‹ Esquisses et SouvenirsChapitre 45 sur 51 · QUELQUES POÈTES · texte numérisé non relu

QUELQUES POÈTES

M. Kostis Palamas est un homme dans la force de l'âge, de petite taille et très brun. J'ai entendu faire l'éloge de son talent un peu partout à Athènes. M. Palamas aurait-il échappé à la cabale ? Ne nous y fions pas ! Les Athéniens sont des hommes, et Voltaire a raison : « Les cabales... la littérature en sera toujours troublée, ainsi que tous les autres états de la vie. »

M. Palamas a donné un grand nonibre d'ouvrages. C'est son petit recueil intitulé : ïambes cl Ajiapestes

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que je préfère. Celui-là est un chef-d'œuvre à mon avis. Comme le pathétique et le familier s'y combinent sans disparate ! Quel art exact, avisé, charmant ! La chanson du Peuplier que vous avez lue plus haut se trouve dans ces Ïambes et Anapestes. J'en tire cinq autres morceaux. Sauf le premier, où j'ai mêlé quelques rimes, tout le reste est traduit, comme vous le verrez, en simple prose :

Le fils du roi vint à minuit Se poster sur la route ;

Son épée brille à sa main, Il tend l'oreille, il écoute.

Et voici celle qu'il attend C'est la Stryge homicide ;

Elle porte des boyaux d'enfants Et suce leur sang humide.

0 douleur 1 ce monstre de l'enfer C'est la fille qu'il aime...

Son épée lui tombe des mains, Puis il tombe lui-même.

Cruel Ali, tu te débats

Dans la mollesse du harem ;

Tu cherches le sommeil, non l'amour,

Mais le sommeil te craint lui-môme.

LE VOYAGE DE GRÈCE SlS

Sur un divan tendu d'or Tu penches un visage de neige ; Mais l'imprenable Souli Comme un cauchemar t'élouffe.

Seule, couchée sur toi, Ta préférée te caresse :

Tel un oiseau remue Au bord d'un abîme.

C'est le matin; dedans les immobiles Eaux, tout près du rivage, Profondément s'imprime la blanche Portraiture des maisons.

Comme d'une main hardie D'un extraordinaire artiste.

Fantastique, spectrale.

Chaque maison apparaît.

Mais le soleil est monté haut ; Voici qu'il est midi.

Et la portraiture? Le flot Et le vent l'ont effacée.

La noire Lamie qui enferme Dans son cœur l'enfer, M'a commandé de descendre Au fond du puits sec,

Pour que je cherche son anneau Qui était tombé là-dedans, Son anneau cloué au milieu D'un diamant comme un soleil.

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Je cherche, je ne trouve rien...

0 nuit, ô monstre décevant !

A mes pieds, c'est un abîme.

Et une Lamie au -dessus de moi.

Des pays étrangers Et du fond du moyen-âge Est venu Humbert, Est venue Maguelonue.

Le chevalier indomptable Et la belle princesse Ont frappé à ma porte Et je les ai reçus.

Je leur appris à dire (Que de paroles de feu !) Les tourments de Tamour Dans ma langue maternelle.

M. Miltiade, ou plus exactement Miltos Malakassis est un jeune homme à la figure avenante, à la belle prestance. Il a l'esprit délicat, il est réservé, il est plein de civilité. Lorsqu'il récite ses vers, sa voix devient émouvante extraordinairement. J'aime la poésie de M. Malakassis; elle est faite de flamme et de charme. J'ai imité plusieurs de ses chansons.

Ecoutez :

Elle paraît au bout de l'horizon La lune sur le mont :

Et d'argent fondu tout son miroir.

Son grand miroir est plein.

Elle peigne ses cheveux, la belle, Sur sa blanche poitrine, la belle :

Et, d'or fondu tout son miroir.

Son petit miroir est plein.

La jeune fille rêvait Au beau garçon qu'elle aimerait, Quand celui-ci vint à passer Comme un soleil sur de l'eau claire.

La jeune fille pei'd la couleur

Et sa cruche lui tombe des mains ;

Avec angoisse elle regarde

Lejeune homme, le voleur de son cœur.

Et le jeune homme passe, il a passé.

Etranger, marcheur pressé Qui compte la route à faire.

Qui ne reviendra plus, qui ne regarde pas derrière.

Je veux défaire les lacs De tes cheveux dans mes bras :

J'ai des chansons à te dire, Maintenant qu'ils ont cessé, Les oiseaux de te bercer.

Maintenant que c'est la nuit.

Que se taisent tous les bruits,

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Tu pourrais bien m'écouter J'ai mon amour à chanter.

Dans son jardin, sous un arbre, La belle s'est endormie, Ses yeux sont noyés de larmes Du regret de son ami.

Et la cruelle serpente Qui aguettait là tout près, Va coller sa langue ardente Sur son beau cou blanc et frais.

Et tandis que la serpente Suce, suce et boit sa vie, La belle sourit et songe Aux baisers de son ami.

m'avait habillée De soie blanche, le Maure ; De trois rangs de sequins 11 l'avait bien parée.

Pour être chacun jour Belle reine d'Amour.

Sur le pont du navire Il la tient dans ses bras ; Et la vague qui vire, Sur le pont du navire Passe et les jette en bas.

LE TOTAGE DE GRÈCE 3l^

Et quand la mer écume.

Avec l'écume montent Du profond de la mer, Tout enlacés encore, La belle aux sequins d'or Et le corsaire Maure.

Un autre poète, 31. Stéphanos, est plein de malice :

J'ai vu le ciel sans nuages Perdre sa couleur.

J'ai vu la plus belle fleur Humiliée par l'orage.

J'ai vu l'eau des rochers Qui coulait pleine de boue, J'ai vu rétoile claire S'éteindre tout à coup.

J'ai vu l'aigle captif.

Le rossignol muet ; Toi, l'inconstant, fidèle, Et moi, un cœur de neige.

M. Petros Zitouniatis s'abandonne à son tempérament mélancolique. Voici, à peu près, comme il chante Linos, rival et victime d'Apollon :

Si contre un archer surhumain Luttant, tu saignas sous sa main,

Amoureux d'impossible gloire ; C'est bien cette témérité Qui te fait, pour l'éternité Reluire dans notre mémoire.

Et qu'importe que de tes vers,

Parmi nos ténébreux hivers,

Le temps n'ait rien laissé paraître !

A ce qu'on sait de ta vertu.

Le ciel ne t'avait abattu

Qu'afiu de te sacrer son prêtre.

La destinée et le malheur Ne surmontent pas la valeur Des poètes, enfants des flammes ; Mais justes victimes des Dieux, Ils ressuscitent radieux Pour brûler encore nos âmes.

J'eusse été heureux de parler également de <^juelques autres jeunes poètes grecs d'un grand mérite. Mais ce sera chose différée, car je n'ai pas sous la main leurs ouvrages.

Andréas Kalvos n'est pas un jeune poète, il est même mort en 1807.

Il fut longtemps obscur, mais il est, à cette heure, d'actualité, comme on dit, car la jeunesse littéraire d'Athènes vient de rappeler son ombre dédaignée pour la couronner de roses.

Kalvos possède une inspiration élevée, une fort belle cadence ; quant à la langue il ne l'a ni si commune : orjjjLOTr/.r;, ni tout à fait pure : xaOapEJOuTa ; c'est un mélange assez bizarre où les beautés abondent. Vous savez qu'il existe en Grèce une question linguistique fort intéressante. Que vous en dirais-je? C'est un nœud impossible à démêler; il faut le trancher avec le glaive du poète et de l'écrivain. Laissons-les faire.

Kalvos professa un instant à l'Université ionienne de Corfou. 11 y obtint d'éclatants succès, car il était grand humaniste et d'une éloquence enflammée. Pour ce qui est de son humeur, il ne l'avait point facile, à ce qu'on dit. 11 eut une querelle avec un de ses collègues nommé Oriole : il s'est cru persécuté, il l'était peut-être. Enfin il quitta l'Université et le pays. 11 erra. En Italie, il se lia d'amitié avec le célèbre Foscolo ; à Londres, il épousa une jeune Anglaise qui était institutrice et probablement dévote de sa religion. Je veux que le diable m'emporte si je ne flaire dans la poésie de Kalvos quelque chose de réformé! Ne prenez pas cela en mauvaise part : je suis grand admirateur de Milton. Mais je bavarde. Qu'est-ce que l'on ne trouve point quand on est prévenu ! A ce propos, je me souviens d'une méprise où je tombai il y a quelques années. Je fréquentais alors une table d'hôte tenue par un Espa-

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gnol. C'était un gros homme chauve et à fortes moustaches tombantes ; il vous découpait unevolaille sans perdre un pouce de sa gravité castillane. Mais il ne s'agit pas de lui, il y avait là une gamine de treize à quatorze ans qui était vive, vive, toute maigre, toute noire, jaune comme un citron. Je lui trouvai d'emblée un air authentique de manola et de peinture à la Goya. Certain soir, en prenant le café, j'en parlai à un vieil iiabitué de l'endroit ; cet homme me dit : « Vous êtes fou, elle n'a rien d'espagnol. Il est vrai que sa mère est hlle de la patronne ; mais d'un premier lit. La patronne est française et son premier mari l'était également... vous comprenez 1 » Nous rîmes de mes imaginations. Enfin laissons cela.

Andréas Kalvos naquit à Zante, île fameuse par la beauté de ses sites. Il a chanté sa patrie dans la première ode de son unique ouvrage : La Lyre.

J'ai imité en petits vers quelques strophes de cette ode. Voici :

0 merveille des îles, 0 Zante où je suis né, Avec les dons des Muses Le jour tu m'as donné.

Et toi reçois cet hymne, Car les dieux n'aiment pas (Mais tonnent sur leurs têtes) Tous ceux qui sont ingrats I...

Zante, les doux zéphyres, Les flots clairs sur tes bords, Premier de Cythérée Ont caressé le corps.

Et maintenant ù l'heure Où s'allume Vesper, Quand la barque amoureuse Balance sur la mer,

Ces flots et ces zéphyres, Ces souffles, ces embruns, En caressant tes femmes Dénouent leurs cheveux bruns...

Toute Tannée, ô Zante, Embaume ton climat.

Ton archipel embaume L'orange et le cédrat...

Le grand flambeau du monde Baigne le jour tes fruits, En lys chez toi se changent, Zante, les pleurs des nuits...

J'avertis le lecteur que Kalvos n'a pas les pauvres élégances de mon imitation. Il est rude et nu à merveille.

CHAPsSONS POPULAIRES

A la véranda de son palais, — celle qui s'ouvre du côté de la montagne, — la princesse Aréti s'assied. Elle brode et chante.

— Ah ! — se dit-elle, — que celui-ci craigne pour sa vie, que celle-là redoute la fièvre et la peste ! Quant à moi, je brave la Mort : ne suis-je pas fiancée au prince de Babylone dont les bras étouffent les dragons et qui sait percer de flèches les monstres ailés ?

La Mort l'entendit et fut fort courroucée. Le jour même, elle prend la semblance d'un petit serpent noir et jaune ; elle se glisse sous la simarre déliée de la jeune fille pour la mordre. Elle la mord au sein droit, elle la mord au flanc gauche, elle la mord au doigt de sa main qui porte l'anneau des fiançailles.

On fait venir douze médecins.

Le premier dit :

— C'est cela.

Le second dit :

— Je l'avais bien deviné.

Le troisième dit :

— Ho ! Ho I

Les autres secouent gravement la tète.

La mère de la princesse se lamente :

— • Lève-toi, Aréti, lève-toi, ma chérie ; ton fiancé va venir avec ses parents.

— Ah 1 mère, — soupire Aréti, — pour moi tout est fini. Mais lorsque mon fiancé viendra avec ses nobles parents, ne les chagrine pas. Fais dresser la table et dis-leur de s'asseoir et de manger. Fais dresser la table, mais que les nappes soient privées de leurs faisceaux de fête ; fais dresser la table, mais que les coupes de cristal soient fêlées et qu'elles tintent tristement.

Ayant parlé ainsi, la belle princesse ferma ses yeux et mourut.

On la pare de sa robe de noces. Ses mains portent, l'une, un crucifix garni de perles, l'autre, un brin de basilic coupé au jour levant. Trente chambrières pleurent autour du lit de la princesse, ses cousines germaines pleurent autour de son lit, sa mère vénérable laisse traîner sa chevelure.

Quels sons joyeux d'instruments de toute sorte frappent les échos de la vallée ? C'est le jeune prince de Babylone qui vient pour épouser Aréti la belle. l\ est monté sur un cheval tout blanc. Autour de lui galopent ses parents; derrière trotte sa suite. Trois

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douzaines de mules ahanent sous le poids des coftVes précieux remplis de joyaux.

Le prince arrive devant le perron du palais de sa fiancée. Il voit des prélres, il entend des chantres marmonner.

— Prêtres, et vous les chantres, dites-moi qui donc est mort ici ? Est-ce la mère de ma fiancée ? Est-ce la plus jeune cousine de ma fiancée, sa préférée ?

— La mère de ta fiancée, — lui répond celui parmi les prêtres qui avait la barbe la plus longue et la plus chenue, — n'esl pas morte. La plus jeune cousine de ta fiancée, sa préférée, n'est pas morte. Mais ta fiancée, elle, est morte.

— Prêtres, et vous chantres, aUez dire au fossoyeur de creuser une fosse bien longue, une fosse bien large, une fosse pour deux, — reprend le prince.

Puis il tire sa dague et se perce le cœur.

La terre couvrit le jeune homme et la jeune fille. Et du corps du jeune homme un cyprès a poussé ; une roseraie a poussé du corps de la jeune fille. Et quand l'auster souffle, le cyprès se penche vers la roseraie, et la roseraie se penche vers le cyprès quand souffle le doux zéphir. Et les passants disent en les voyant :

— Regardez-les, les pauvres amoureux : Dieu n'a pas voulu qu'ils s'embrassent vivants et ils s'embrassent morts.

Xanthe au beau sourire repose auprès de son mari, dans le grand lit. Dans le grand lit aux courtines closes, son mari dort, d'un sommeil profond. Mais quel sommeil pourrait vaincre les paupières de la belle Xanthe ! Ne sont-elles pas gardées par le doux désir, par l'espoir plus doux encore !

— Seigneur, — fait-elle, réveillez-vous. Vos amis vous attendent. Déjà les barques mettent à la voile.

— Belle, laissez-moi sommeiller un peu dans vos bras. Ce n'est que la pointe, la fine pointe du jour.

— Seigneur, — fait-elle, — réveillez-vous. Vos amis vous attendent. Déjà les barques mettent à la voile.

— Ah ! belle, trop vous me pressez. N'aimeriezvous pas un autre ?

— Ah ! seigneur, si vous croyez cela, vous avez votre épée à côté de vous, coupez-moi la tête. Que ma chemise soit tachée de sang, que votre épée ruisselle de mon sang !

Il sourit. Le soupçon s'envole. Le voici debout. Le voici qui se vét d'écarlate. Le voici qui chemine vers le port où les barques se balancent à l'ancre.

Il fronce le sourcil. Le soupçon revient à tire-d'aile. Le voici qui chemine vers la maison ; il trouve les

ESQUISSES ET SOVVENII!^

portes verrouillées ; il trouve sa femme dans les bras d'un autre.

— Ah I belle, levez- vous, et dites : qui de nous deux est le plus beau et le plus vaillant ?

— Ah ! seigneur, pour la beauté, pour la vaillance, vous êtes le premier. Mais pour le baiser, c'est lui que je préfère.

— Ah I belle, priez pour vos péchés, car je vous couperai la tête. Votre chemise sera tachée de sang ; mon épée ruissellera de votre sang.

LE BERGEU MALADE

Les moutons broutent l'herbe odorante au penchant delà colline ; ils gambadent etleurs bêlements retentissent joyeux. Mais le jeune berger s'accoude triste ; son visage est pâle et ses lèvres n'ont plus de souffle pour animer la flûte taillée dans le fin roseau.

Les petites fleurs d'avril se balancent tout émerillonnées sur leurs tiges. Les joues du jeune berger prennentla couleur delà feuillée au mois d'octobre. Il va trouver le vieil ermite de la combe.

— Mon père, — dit-il, — vous guérissez toutes les maladies, guérissez-moi.

— Je vais consulter mes livres, — répond l'ermite.

LE VOYAGE DE GRÈCE SsQ^

Depuis l'aube jusqu'à Theure où le hibou commence à ululer, il consulte ses livres.

— Mon fils, — fait-il, — comment puis-je te guérir ? Je ne connais pas de baume contre le mal d'amour î

Le jeune homme met ses mains en croix sur son cœur, et triste il chemine. Auprès d'une fontaine il rencontre celle qu'il aime. Elle riait en regardant des étoiles tomber.

— Belle, — lui dit-il, — mon cœur est blessé à mort. Donnez-moi un baiser pour qu'il guérisse.

Mais la belle fille riait toujours en regardant les étoiles.

— Cruelle, — dit le pauvre Ijerger, — demain je serai mort. Viens alors dans ma maison, et prends mes clefs, et ouvre mon coffre; tu y trouveras des draps blancs pour m'ensevelir. A trois pas du seuil il y a un rosier tleuri, coupe toutes ses roses, celles qui sont ouvertes, et les boutons aussi, et donneles aux jeunes filles du village, et dis-leur déchanter pour moi les chants des trépassés. Et lorsque tu verras venir le prêtre avec son étole, appelle tous mes amis. Et lorsque tu verras quatre vigoureux garçons lever mon cercueil, pousse un cri qui fasse fendre les pierres. Et lorsque mon cercueil sera posé au milieu de l'église, pousse un cri qui fasse flétrir les jets de la vigne. Et lorsque mon

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cercueil sera descendu dans la fosse, alors dis : Tout est fini. Et lorsqu'on te présentera en ma mémoire le blé cuit mange-le et prie : « Dieu ait l'àme du jeune homme qui m'aimait ! »

C'est au mois de mai que le beau Kostandas a planté les arbres de son jardin, c'est au mois de mai qu'il se maria, c'est au mois de mai qu'il reçut l'ordre de partir pour la guerre.

— Kostandas, doux ami, — lui dit sa femme, — tu pars ! et moi, malheureuse, où me laisses-tu ?

— Douce amie, — répond Kostandas, — je te laisse premièrement à la garde de Dieu ; secondement, à la garde des saints, et troisièmement, je te laisse à la garde de ma mère bien-aimée.

Il ne se fut pas encore éloigné de deux lieues que sa mère fit asseoir la jeune femme sur un haut siège et lui coupa, près de la racine, ses blonds cheveux aux belles nattes.

Puis elle lui donna des moutons et des chèvres mais ils étaient tous galeux.

Elle lui donna aussi un chien, mais il était malade de la rage.

Elle lui donna aussi trois pains, mais ils étaient moisis.

Elle la prend par la main, et dit :

— Vois-tu cette montagne qui est couverte de neige? Il faut que tu ailles là-bas ; c'est là que désormais sera ta demeure. Et tu ne descendras pas dans la plaine pour faire paître tes troupeaux, pour les faire boire au courant d'eau limpide, avant que tu ne puisses compter les moutons par centaines et les chèvres par milliers.

La jeune femme prit sa route en pleurant, en pleurant elle suivit le sentier.

Et ses chèvres se multiplièrent, — car telle était sa destinée, — miraculeusement ; ses brebis mirent bas les agnelets par demi douzaines.

Et elle poussa ses troupeaux dans la plaine pour leur faire brouter l'herbe, pour les faire boire au courant d'eau limpide.

Or, un cavalier vint à passer.

— Dieu te garde, berger.

— Dieu te mène par la main, seigneur.

— Berger, dis-moi à qui sont ces moutons, à qui ces chèvres.

— Seigneur, les moutons sont au malheur, les chèvres à la malédiction.

— Et le gentil berger dont la bouche a le ramage de l'oiseau, qui est-il?

— Hélas, seigneur, le berger est l'épouse du beau Kostandas qui est parti pour la guerre.

332 ESQUISSES ET SOUVEMUS

— Ah ! mon cœar ne m'avait pas trompé.

11 broche son cheval, il arrive dans sa maison.

— Sois le bienvenu, mon fils.

— Mère, où est mon épouse ?

— Mon lils, ton épouse est morte il y a bien du temps.

— Mère, montre-moi sa tombe pour que j'y pleure. Je Yeux lui porter des cierges et de l'encens.

— Mon fils, l'herbe a poussé sur la tombe. Qui pourrait la reconnaître ?

— Ma mère, si ma femme est vivante, quelle punition mérites-tu ''.

— Mon fils, si ta femme est vivante, coupe-moi la tète.

11 broche son cheval. Il revient dans la plaine. Le cheval plie les genoux, la belle monte en croupe.

— Ma mère, voici ma femme !

— Mon fils, laisse-moi la vie et je serai votre servante.

— Mère, — dit la bonne bru, — ne crains rien, c'est moi qui serai votre servante.

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