MAURICE BARRES ET L ATTIQUE
et qui, comme elle, compose ses vers avec le miel des Muses.
Barrés avait amené à Athènes les ombres de Byron et de Chateaubriand. Ce sont des ombres pompeuses, qui parlent sans doute fort bien, mais avec cet accent rauque, parfois, du vieux spectre romantique avertissant Hamlet. Elles ne surent point guider le voyageur, et il demeura seul à analyser son désarroi, devant le Parthénon mutilé, sur la place occupée naguère par la tour franque.
Revenu dans sa Lorraine natale, il contemple, à Chamagne, les prairies automnales transfigurées par un rayon de la lumière aiîtiqne. Et il se souvient que dans ce pauvre village naquit Claude Gelée.
Ah, si Barrés s'était fait accompagner par l'ombre amie de ce grand peintre ! ils se seraient assis tous les deux, à l'heure du crépuscule enflammé, au bord du Céphise, ou sur le rivage de Phalère ; et Claude Gelée aurait dit à son compatriote, avec un tendre sourire :
— Le sang lorrain coulait dans mes veines, et mes pinceaux jetèrent sur la toile le plus pur de l'âme attique. J'aimais cependant bien nosmirabelliers.
A vrai dire, Maurice Barrés pouvait monter seul, et d'un pas sûr, les marches des Propylées. Ecoutons sa plainte, qui est mélodieuse et remplie d'une agréable coquetterie. Bénissons sa mauvaise humeur : elle est féconde et va le ramener bientôt, par un détour, à une notion très fine de la nature et l'art attiques. Après cela, s'il doute encore et se désole, c'est à l'honneur de sa délicatesse.
Lorsqu'on foulant le sol de l'Agora, il nous dit avec esprit que Pallas-Alhéné fut quelque chose comme la raison d'Etat, soyez tranquilles ! Il sait bien que la déesse ne laissa tomber sa lance que pour rayonner d'une sagesse et d'une beauté éternelles. Depuis des siècles, Paris est son séjour préféré, et elle daigne, de temps en temps, consoler Londres, et peut-être Berlin.
C'est bien cette Athénienne qui guidait la main de Claude le Lorrain, qui dressait Racine sur le cothurne de Sophocle, et faisait refleurir VOdijssée sur les lèvres de la Fontaine.
Je vois que Barrés se demande à propos de Racine et de la Fontaine : Quel rapport entre ces barbares héritiers d\me certaine culture hellénisante et les citoyens de V Athènes du sixième siècle ?
Cruel soupçon, qui peut nous bouleverser tous un instant ! Cependant, Athalie, et les paysages des Fables, c'est encore le « miracle athénien » .
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J'aime les tourments de Barrés devant le paysage attique. Cestourments vont plus haut qu'un chant d'adoration ; ils lui découvrent plus nettement la beauté terrible de cette terre. Hélas ! on ne cueille pas les violettes des Muses, comme les œillets d'Andalousie ou les camélias des lacs italiens, avec une félicité sensuelle.
La page où Barrés décrit son entrée dans le golle d'Athènes, est admirable. Celle petite chose et ce petit rocher à propos de l'Acropole ne me scandalisent guère. Pour moi, ils ne font là que rehausser la qualité de l'émotion.
« Le quatrième jour, dit-il, par un ciel lumineux et sur une mer indulgente, nous entrâmes au goKe d'Athènes. Toute sauvagerie a disparu ; l'abrupt se transforme en netteté et fermeté. Voici les îles d'Egine et de Salamine, et puis, dans une échancrure que forment deux belles montagnes, un rocher apparaît qui porte quelques colonnes et le triangle d'un fronton. Le cœur hésite ; le doigt, le regard interrogent. Cette petite chose?... C'est l'Acropole, semblable à un autel, et qui nous présente, avec la plus étonnante simplicité, le Parthénon.
» Vue à trois lieues depuis la mer, au fond d'un golfe pur, resserrée entre les montagaes et sans défense, l'Acropole émeut comme un autel abandonné. Eh quoi 1 tant de confiance 1 Le 'plus précieux morceau de matière qui soit au monde s'expose si familièrement ; Un mouvement de vénération nous convainc avant que, de si loin et si vite. Minerve ait pu toucher notre intelligence.
» Ce petit rocher ruineux se rattache en nous à tant d'idées préalablement associées que ce seul mot des passagers : « Athènes ! voici l'Acropole ! » détermine dans ma conscience le même bruissement qu'un coup de vent dans les feuilles de la forêt... »
L'auteur ajoute que c'étaient les Chateaubriand, les Byron, les Renan, les Leconte de Lisle, qui bruissaient en lui, et que son propre jugement n'avait aucune part à son enthousiasme...
On ne comprend pas la perfection, il faut la sentir ; et ici Barrés, en dépit de sa raison, la sent si fortement, qu'il en est meurtri...
Le cadre athénien rejette avec violence ce qui est médiocre ; il rejette aussi ce qui n'est beau que tout juste.
Comment souffrir, sur l'horizon attique, la vilaine
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silliouette de ce monument funéraire qui pèse sur la colline du Musée ?
Mais \'A7'cd'Adrie7i serait une parure à Nimesou à Fréjus. Et voici que là oîi il se dresse, voisin du Parthénon; il exaspère.
Tout en me méfiant des archéologues, j'approuve celui qui disait à Barres, à propos de la tour franque : On a vraiment trop attendu pour C abattre. Sa belle couleur fauve avait frappé mes yeux à peine ouverts, mais un pareil édifice ne saurait être à sa place sur l'Acropole, pas plus qu'un minaret turc, pas plus que la maison d'où un disdar envoyait la fumée de son cliibouk à travers les colonnes du temple d'Athéna.
Quant aux burgs dorés du Péloponèse, qu'ils continuent à évoquer le sire de Caritena, et Faust aux pieds d'Hélène ! Hors de l'Attique, le paysage grec est plus accommodant. J'ai vu les ruines de la forteresse de Lépante où Cervantes a perdu un bras ; elles se mirent gentiment dans les flots, en invitant les ondines à se mêler aux ébats de filles de Nérée.
...Delà même façon que les chefs-d'œuvre de l'architecture, les lignes des monts, l'Hymette et le Parnès, rendent, à Athènes, l'àme exigeante à travers les yeux...
Lorsque je respirais là-bas, j'étais trop jeune, trop partie inliérente de ce qui m'entourait, et l'amertume du charme athénien ne descendait point de mes lèvres jusque dans mon cœur.
Depuis trente ans, je fis deux courtes visites à ma ville natale. La première fois, la tendresse se mêlait encore à mon admiration ; mais la seconde, je ne tremblai plus, et je demeurai résigné devant les merveilles de la nature et de l'art.
Quand ce n'est point la curiosité, ni la soif de la science qui mènent les pas parmi les débris de la gloire humaine, entre le Parthénon etl'Erechthéion, alors l'on voit dans son âme et l'on y puise la force de se griser de toute cette mort comme d'un élixir de vie...
Maurice Barrés a senti vivement combien tout dans ce pays de l'Antique répugne au théâtral.
A Sparte, Chateaubriand poussait des cris, en appelant Léonidas. Mais à Salamine, au milieu d'une nuit translucide, tandis que le rythme des vagues battaitle rivage, en se souvenant deThémistocle, il n'osa point rompre le silence d'une nature si divine.
Je vous avertissais que, par un détour, Barrés
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devait aboutir à une notion très fine de l'Attique et de son art.
Déjà, au plus fort de ses anxiétés, il note :
« Après trois semaines d'Athènes, j'ai trouvé sur l'Acropole la révélation d'une vie antérieure qui ne peut pas être la mienne. Cela m'irrite et me peine, me prive du bonheur calme que nous donnent à l'ordinaire l'art et la nature. Je ne souffre pas seulement de mon impuissance à m'identifier avec l'âme athénienne, mais encore de connaître avec évidence mon irrémédiable subalternité. La perfection de l'art grec m'apparaît comme un fait, mais en l'affirmant je me nie. On juge de mon trouble. Je faillis en donner une preuve trop sûre... »
Il monte sur des échafaudages, gonflé d'un beau désir. Il veut toucher avec la main la frise du Parthénon. Tout à coup, en perdant l'équilibre, il risque une chute périlleuse. Et il nous dit en riant :
« L'accident souligne assez bien que je progresse mal dans Athènes, et que si je fais un pas en avant, c'est pour me détruire. En un tel lieu, c'eut été un manque détestable de goût. On a beau n'être qu'un barbare, il faudrait être exceptionnellement dépourvu d'alticisme pour terminer le petit poème de la vie sur une chute aussi prétentieuse. »
N'est-ce point délicieux ?
C'est dans l'Epilogue de son livre que Maurice
Barrés montre tout le riche butin que lui valut sa lutte douloureuse contre Athènes.
Deux ans se sont écoulés depuis que le voyageur a quitté le rivage attique. Le germe précieux qui était en lui vient d'éclore : la cruelle Athènes poursuit son irrésistible action. Elle travaille son esprit et menace son cœur. En vain Séville et Venise, ses anciennes amoureuses, le pressent de leurs reproches. S'il se penche encore sur les lagunes de l'Adriatique, nulle fusée ne s'élève plus de cette eau glacée.
Alors il jette un cri désespéré, oi^i sonne pourtant comme une joie de se sentir infidèle :
« Je reconnais les Grecs pour nos maîtres. Cependant il faut qu'ils m'accordent l'usage du trésor de mes sentiments. Avec tous mes pères romantiques je ne demande qu'à descendre des forets barbares et qu'à rallier la route royale, mais il faut que les classiques à qui nous faisons soumission nous accordent les honneurs de la guerre, et qu'en nous enrôlant sous leur discipline parfaite ils nous laissent nos riches bagages et nos bannières assez glorieuses. »
Nous sommes tous plus ou moins romantiques, Et quant à ces bannières gardons-les ! Mais que le souille d'Athènes dispose leurs plis selon le seul rythme qui pourrait néanmoins avoir des nuances et des modalités.
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Oui, dans l'Altique, les arbres ont été coupés, la terre a glissé, l'eau s'est évaporée. C'est ainsi que celte nature d'élection, se mettant en quelque sorte hors de la vie commune, rentre davantage dans la Beauté et peut servir de règle avec une sûreté plus grande. Pour en tirer profit, il n'est pas nécessaire de se renier...
Mais écoutez plutôt les conclusions de Barrés :
« La déesse m'a donné, comme à tous ses pèlerins, le dégoût de l'enflure dans l'art. Il y avait une erreur dans ma manière d'interpréter ce que j'admirais : je cherchais un eff'et, je tournais autour des choses jusqu'à ce qu'elles parussent le fournir. Aujourd'hui, j'aborde la vie avec plus de familiarité, et je désire la voir avec des yeux aussi peu faiseurs de complexités théâtrales que l'étaient les yeux grecs.
» N'étant pas de sang hellénique, je ne secrète aucune pensée athénienne ; il n'est pas question que personne de chez nous répète les beaux miracles du Parthénon ; mais si la France relève, par l'intermédiaire romain, de la Grèce, c'est une tâche honorable, où je puis m'employer, de maintenir et de défendre sur notre sol une influence civilisatrice. »
C'est fort beau ; et l'on voit que l'auteur n'avait pas à maudire son propre sang et la perfection d'Athènes. Mais il a bien fait de gémir et de dé-
chirer ses flancs, puisque c'était pour notre plaisir.
...On peut aimer la Chanson de Roland sans la comparer à Y Illiade. Les aventures des croisés en Grèce offrent un joli pittoresque. Je connais le Livre de la Conqueste ; il intéresse, malgré des vers plats. Ce serait facilement une source de contes et de drames capables d'émouvoir. Barrés nous parle, avec une passion charmante, des seigneurs et des chevaliers qui habitèrent les bourgs dorés du Péloponèse. Il nous montre Geoffroi de Villehardouin et Guillaume le Champlite vêtus de leur riche harnais, et nous entendons la plainte amoureuse de Rambaud de Vaqueras.
Sparte et ses environs fournissent à Barrés la matière d'une série de peintures, où il trouve le moyen de concilier la fougue et la netteté.
Il se promène avec son compatriote Claude Gelée sur les bords de l'Eurotas. C'est en Attique que j'avais souhaité une pareille compagnie pour notre voyageur. Mais nous savons à présent, que malgré ses appréhensions, il ne s'est point égaré entre l'Acropole et la mer divine.
...Iphigénie à Mycènes, Antigone sur les gradins du théâtre de Dionysos, Hélène au musée de Sparte, apparaissent pour lui inspirer des paroles graves ou touchantes, toujours harmonieuses.
La belle lumière épandue sur le golfe Saronique
MAURICE BARRÉS ET L ATTIQUE '] l
dicte à Maurice Barrés de justes préceptes : Que l'hellénisme des Parnassiens lui semble guindé I II faut au poète un vol audacieux. Cependant, sans la mesure, il n'y a point de perfection. C'est un problème que la Grèce a su résoudre...
Il gravit l'Acro-Corinthe, et devant la fontaine qui jaillit d'un coup de pied de Pégase, il s'écrie : « Auprès de Pirène, nul beau délire qui ne se discipline ! »
Après de telles paroles, de tels sentiments, je veux suivre Barrés dans le doux vallon de Daphné, où j'aimais, enfant, à respirer la sève des pins. Qu'il y laisse son cœur en dépôt, à cause des sépultures des ducs d'Athènes ! Je suis sans inquiétude.
Certes, Flaubert est un maître. Qui le nie? Pourtant, un jour que je me grisais d'un sermon de Bos- Suet, j'eus la sensation que Flaubert était quelque chose comme de l'eau stérilisée...
Barrés n'escamote rien en écrivant ; il ne rompt point les jointures de la langue. Malgré la rigueur de son style, il sait faire goûter un certain abandon qui sied à la prose.
Thucydide est nu comme le mont Hymette. Mais
Platon s'enguirlande : il n'en est pas moins attique.
Barrés se défend de pénétrer Platon ! lui qui porte sur ses lèvres tout le miel et peut- être le poison du philosophe.