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CHAPITRE HUITIEME

De 1 794 à 1 795.

SOMMAIRE

La commission militaire d'Orange. — Durand- Vlaillane.— Les prisonniers de Marseille de retour. — Considérations politiques. — Les conséquences du 9 thermidor neutralisées. —Convulsions du jacobinisme. — Auguis et Serres à Marseille. — Leur portrait. — Leur conduite. — Leurs bienfaits.

— Mongendro.— La Révolution s'agite. —Auguis et Serres attaqués par une émeute. — Elle est repoussée. — Le général Villemalet. — Condamnation et supplice des chefs de l'insurrection. — Vingt-huit conjurés saisis, envoyés à Paris , et de là au château de Hara. — Intervalle pacitlque.

— Le commerce en profite- — L'agiotage. — Le papier-monnaie. — Les maisons de jeux. — Le juif Bacri. — Retour des prêtres orthodoxes. — Les oratoires domestiques. — Voies de fait contre les révolutionnaires. — Retour d'Auguis etSerres à Paris. — Le chant du Réveil du Peuple.— Noyades des Matevons à Lyon. — Durand-Mai liane rapporteur de l'enquête sur les députés de province. — Condamnation de Carrier et Lebon. — La jeunesse de Fréron. — Cadroi et Expert à Marseille. —La compagnie du Soleil.— Emeute du 13 germinal à Paris fomentée par Granètet M. Bayle.

— Commissaires de la Convention dans le midi. — Troubles de Toulon. — Les prisons d'Aix forcées. — Les jacobins détenus égorgés. — Détails.— Retour à Marseille deségorgeurs. — Les meurtres se multiplient. — Madame Maillet. — Perplexités administratives. — Les terroristes se réfugient à Toulon. — D'autres se cachent. — Episode du menuisier Mary.

Le jour même de la mort de Robespierre , le comité de salut public, à demi-purgé de ses monstres, fit partir pour Orange un exprès avec l'ordre de tout suspendre à l'instant même (1). La proposition de ce message qui trouva

(1) La commission militaire établie à Orange par le comité de salut public, en vertu de la loi sanguinaire du 20 prairial, avait eu des instructions dont voici les dernières phrases :

a La règle des jugements est la conscience des juges ; leur but

seize condamnés au pied de l'échafaud était due à Ro~ vère, mais l'honneur de l'inspiration appartient à Durand- Maillane , député des Bouches-du-Rhône (1 ).

Les prisonniers de Marseille obtinrent à Orange, par l'effet des nouvelles de Paris , une sorte de liberté momentanée. On ne tarda pas néanmoins à les rallier pour les faire reconduire dans leur ville sur les mêmes charrettes qui les avaient amenés, mais avec des adoucissements,

est le salut public et la ruine des ennemis de la patrie. Les juges sacrifieront à ce grand intérêt toutes les considérations ; ils repousseront toutes les sollicitations dangereuses; ils n'oublieront pas qu'ils exercent le plus utile et le plus respectable ministère. »

Le tribunal d'Orange égala au moins celui de Paris : mais aussi leur récompense commune fut l'échafaud.

(Mémoires de Durand-Maillane. )

(4) Durand-Maillane, honnête homme, fourvoyé comme tant d'autres, se jeta dans la Révolution en haine de vieux abus dont il s'exagérait les préjudices, comme si les abus n'entraient pas, n'importe sous quelle forme, dans les éléments du corps social. L'avocat de Saint— Remi avait mal jugé les provocateurs corrompus d'un bouleversement soudoyé de longue main par une faction. Tout en rêvant le bien public , le député provençal arriva sur le bord du précipice , sans y tomber; son vote au 21 janvier fut honorable et conforme à son caractère bienveillant. Il jouit de la considération de tous les partis, sans participer aux excès d'aucun et sans être en butte aux inimitiés rivales; les ambitieux étaient bién sûrs de ne pas le rencontrer sur leur chemin. Si Durand-Maillane eut le tort de se laisser dominer par un zèle mal entendu dès le principe , il est juste de remarquer que cette fascination tourna définitivement à l'avantage de ses commettants , disons mieux , de la France opprimée , puisque sa courageuse apostrophe à Robespierre suppliant, dans la séance du 9 thermidor, électrisa les conventionnels du centre, jusques-là démoralisés par la peur, et détermina par un vote unanime la mise hors la loi. C'est un beau litre à la reconnaissance du pays , et ce titre n'est pas le seul.

Durand-Maillane a laissé des mémoires fort intéressants. Les journées du 31 mai et du 9 thermidor y sont dépeintes avec leurs développements, dans ce lyle naturel qui convient à la vérité. Tous les historiens de la Révolution ont mis ces narrations à profit.

dont le moindre n'était pas la pensée de se trouver encore en vie après avoir vu la mort de si près. Arrivés à Marseille, on les fit descendre à la porte des maisons d'arrêt; on eût dit qu'une prison devait être leur dernier domicile Ils y trouvèrent à quelques exceptions près, leurs anciens camarades heureux de les revoir , mais flottant encore entre la crainte et l'espérance; passant leurs tristes journées dans les angoisses de l'incertitude , car les effets salutaires de la chute de Robespierre sur lesquels on s'était trop pressé de compter , étaient encore à venir.

En apprenant le renversement de la tyrannie personnifiée , la Provence atterrée , Marseille surtout , crut à sa délivrance immédiate. Suivant les imaginations ardentes qui vont toujours au-delà du vrai , le grand ressort étant rompu, la machine se disloquerait infailliblement au premier jour. Mais les hommes rassis que la révolution avait façonnés à l'incrédulité sur le chapitre des probabilités favorables, ne voulurent voir dans les événements de la veille qu'une péripétie prolongeant le drame sans le dénouer , une transition fatale peut-être de faction à faction avec des têtes de moins, Les vengeurs de Danton , héritiers de ses doctrines , apparaissaient à leur raison comme des lions en furie, plus sanguinaires encore que le despote abattu , et les honnêtes gens leur semblaient menacés de tomber de Carybde en Scylla.

Ces sinistres prévisions gagnaient du terrain de jour en jour , et \e temps s'écoulait en vain. Le 9 thermidor ne se présentait plus guère aux esprits que comme un accident à portée douteuse, sinon funeste.

Qui ne sait, en effet, que la conspiration thermido-

rienne était née des intérêts personnels duu groupe de forcenés dout les preuves en cruauté n'étaient plus à faire Les principaux acteurs, Collot-d'Herbois et Billaud- Varenne, en appuyant les dénonciations de Tallien , avaient Je triple projet de venger Danton , d'échapper à l'échafaud, et de monter au pouvoir suprême sur les débris du colosse renversé. Des hommes pour qui les mots de clémence et d'humanité n'avaient pas de sens , ne pouvaient pas être capables de songer dans l'attaque à l'affranchissement du pays. Quant à Tallien, il serait absurde de supposer l'existence d'un sentiment généreux dans l'âme du camarade des septembriseurs; Quiberon l'attesta plus tard. Il y eut, sans doute, du courage dans sa levée de boucliers : c'était le courage du désespoir; il fallait tuer l'ennemi pour n'être pas tué soi-même (1). Ajoutons que plusieurs autres députés, complices ou rivaux de Robespierre ne votèrent pas la mort de la tyrannie en votant la mort du tyran. C'est ce qui a fait , disent les mémoires du temps, survivre son esprit à sa chute. Ce régime ne cessa que lorsque le côté droit l'emporta sur la minorité.

Le centre comprenait fort bien que rien ne serait solidement assis tant que la Montagne resterait debout , que le 9 thermidor exigeait un complément pour n'être pas

(<) Sans le concours de la droite, la conspiration aurait échoué. Or, la droite ne sétant prononcée qu'à la voix de Durand- Maillane, il semble que la meilleure part de la gloire thermidorienne revient à notre député. Cependant l'histoire, quelquefois ingrate, a rendu le nomde Tallien inséparable du 9 thermidor, en laissant celui de Durand-Maillanc à-peu-près dans l'ombre. Encore une fois, le courage de Tallien était tout au plus de Tégoïsme, tandis que notre compalriole ne respirait que le désir de la restauration de l'ordre.

inutile; qu'il fallait trancher dans le vif, crainte d'avoir à subir plus tard une seconde édition du 31 mai, et comme appendice une nouvelle série de désastres; que la faiblesse enfin donnerait à la réaction qu'on redoutait un essor prématuré au lieu de la prévenir , car l'opinion publique mécontente commençait à murmurer.

Malgré toutes ces convictions, on laissait administrer la Montagne , tant il est difficile de s'entendre dans les grandes réunions de médiocrités ! Est-il étonnant d'après cela que l'opposition des provinces fût si lente à disparaître (1)?

Les thermidoriens dantoniens et la Montagne proprement dite, où siégeaient tous les missionnaires dont les mains étaient encore dégoûtantes du sang des provinces , tremblèrent en présence de l'opinion publique ; au lieu d'une avenue au pouvoir suprême , ils entrevirent un précipice devant eux. ColIot-d'Herbois entre autres comprit que du rôle d'accusateur, il était sur le point de tomber à celui d'accusé, et que ceux qui l'avaient aidé se tourneraient, dans la conscience de leur force, contre lui et ses pareils. Le danger aiguillonna la faction; la rue St.-Honoré

(1) « Ce ne fut que pour sa défense que la Convention se réunit contre Robespierre ; un sentiment général attachait tous les députés à la république. Le despote n'était plus , son esprit lui survivait, et la Monlague gouverna collectivement pendant un mois, comme il avait gouverné seul. Le bien ne vint que peu à peu; les comités révolutionnaires furent abolis partout, hors ceux des grandes villes , qu'on obligea de communiquer aux détenus les motifs de leur détention. On fit des règlements pour faciliter les élargissement. Ces conressions étaient dictées par la majorité, qui n'abandonnait l'administration aux Montagnards que faute de s'entendre, mais enfin le côté droit fit la loi au lieu de la recevoir.» (Mémoires de Durand- M aillane. )

398 USQUlàSES HISTORIQUES.

poussa des cris de rage; le jacobinisme départemental , revenu de son premier étourdissemeut, serra ses rangs et la verge sanglante resta dans ses mains pendant les débats de la tribune. Mais la terreur avait fait son temps , les efforts pour prolonger son existence hydrophobique galvanisèrent un cadavre. Le bon droit, le faisceau de la partie saine de la Convention, les cris des populations impatientes, la détrônèrent sans retour avant môme la réintégration dans l'assemblée des proscrits du 31 mai (1 ). Les députés choisis avec discernement dans le bon côté partirent pour les départements avec carte blanche , et la Providence fit échoir à Marseille deux hommes capables et compatissants : Auguis et Serres.

Auguis sortait d une des plus anciennes familles du Poitou ; sa conduite politique ne démentit pas son origine ; c'était un rêveur de république à la façon des Girondins. Moins pasionné, moins beau parleur, mais plus courageux que les députés de Bordeaux, il avait voté la détention et le sursis. Serres , né à l'Île-de-France et dont le caractère se ressentait des feux de son pays natal , n'était entré à la Convention qu'après le jugement de Louis xvi, ce qui est regrettable , attendu que son vote eût été , sans nul doute, celui de la minorité.

Entrés dans nos murs , les plénipotentiaires trouvèrent

(4) « La Montagne ne craignait rien tant que la rentrée des 73 députés proscrits et mis en prison le 3« mai. De là, les délais, les obstacles éternels à leur retour; ils furent enfin élargis le 48 frimaire, c'est-à-dire quatre mois après la mort de Robespierre. Ceux qui avaient été mis hors la loi après le 20 juin ne furent réintégrés dans la Convention que trois mois plus tard , sur le rapport de Merlin , l'auteur de la loi des suspects. »

(Mémoiret de Durand- Mai liane)

Marseille dans une situation déplorable. La stupeur de la population sous le joug contrastait douloureusement avec la frénésie du jacobinisme malade mais encore tout-puissant. L'étoile sinistre de la Provence n'avait pas quitté l'horizon ; l'heure de sa disparition , échappant à tous les calculs, reculait en quelque sorte devant le temps. En un mot , on ne se serait pas douté du coup de théâtre de Paris à l'aspect d'une abjection dont le terme semblait indéfini. Il est vrai que les bouchers de chair humaine étaient au repos , mais les portes des prisons restaient immobiles comme eux. La longue colonne de& inscriptions était enfin clôturée sur les registres des écrous, celle des radiations en était à peu près à ses premières lignes. Pouvait-il en être autrement sous le régime d'un comité dont , en bonne justice , chaque membre méritait la cage de fer d une ménagerie ?

L'un repoussait les sollicitations avec des menaces et des rodomontades, l'autre humiliait les solliciteuses par des obscénités. Devant celui-ci qui tranchait de la majesté, la porte du cabinet noir s'ouvrait avec fracas à deux battants à la voix retentissante d'un huissier articulant de toute la force de ses poumons le mot: membre. Celui-là, affublé de la carmagnole et le brûle-gueule aux dents , traversait l'antichambre en causant de fadaises avec ses compères dans le langage du corps-de-garde.

La société populaire, trop sotte et trop passionnée pour être conséquente , tonna d'abord contre Robespierre par terre , encensa Collot-d'Herbois qui l'avait combattu , fit de beaux discours sur la chute du dictateur, et décocha des adresses ronflantes en l'honneur des montagnards au

pinacle. L illusion cessa bientôt. Les frères de Paris , notamment Alexandre Ricord , récemment de retour de sa campagne de Perpignan , écrivirent en réponse que les affaires du bonnet rouge prenaient une très mauvaise tournure, et qu'au lieu de se congratuler, il fallait songer au contraire à se prémunir contre l'aristocratie prête à s'emparer des enjeux. L'aristocratie ! s'écrie tout à coup la caverne au grand désappointement de Marseille déconcertée , l'aristocratie malheur à elle ! nous le lui ferons bien voir. Ces démonstrations furibondes concordant avec les rigueurs du comité, qu'on se figure les soucis des députés en mission , la perplexité des familles , les ennuis des prisonniers et les jubilations de la canaille : c'est le mot propre. L'énergiede deux hommes, encouragés par la voix publique, changea la face des choses, et ce ne fut pas sans difficulté.

Certes, il était beau de replacer dans son état normal une ville de cent mille âmes , saccagée , pillée , démolie , enchaînée , assassinée depuis quatorze mois; d'arracher aux dominateurs leur massue, aux coupes-têtes leur glaive, aux Vandales leur marteau, à la geôle ses trousseaux de clés; de parquer , de museler les bêtes fauves. Il était doux de guérir les maux guérissables, de pallier les maux sans remède , d'adoucir les douleurs éternelles , de ramener comme par la main, au milieu des siens, le père de famille joyeux et consolé , de protéger contre les embûches et les violences de la perversité l'innocence foulée aux pieds, de lui donner les clartés vivifiantes du soleil des champs, en échange du triste et sombre jour du préau. Mais en même temps que de barrières à renverser , que

de mauvais desseins à confondre, que d'immondices à déblayer, de dangers à courir ! Telle était la tâche d'Auguis et Serres; elle était digne d'eux, ils la remplirent dignement.

La souffrance est égoïste et pressée; une armée de suppliantes fondit tout à coup sur les représentants du bon coin comme un essaim de mouches fond sur le miel, sans leur donner le temps de se reconnaître. Lettres et pétitions s'empilèrent par milliers sur tous les meubles de leur cabinet. A peine leur laissait-on le loisir de prendre quelque nourriture à la dérobée. C'était une persécution , un véritable martyre. Dans l'impossibilité de contenter tant de gens à la fois, les députés réparateurs eurent au moins des consolations et des promesses pour toutes les infortunes; ces promesses qui étaient sincères se réalisèrent peu à peu.

Les délégués de la Convention commencèrent leur travail par l'exploration du terrain , admettant au nombre de leurs guides , qu'ils se gardèrent bien de prendre au comité, un administrateur du district qui connaissait presque toutes les individualités marseillaises; l'agent national, Mongendre (4). C'était un jacobin inoffensif, ce qui

(4) Mongendre, ancien commis à la recette dans une maison de banque de Marseille , avait quelque notion de la comptabilité . ce qui lui fit confier les paperasses de l'administration. Il était exact et laborieux , qualités fort commodes pour l'ignorante incurie de ses alentours. Malgré son modéranlisme (style de l'époque), Mongendre conserva sa place jusques h la suppression des districts, par la constitution de l'an ui ; nous vivions alors dans un temps où la Fiance changeait de constitution comme on change de mode. Au surplus, ce fonctionnaire administratif se montra constamment officieux envers tout le monde. Rendu à la vie privée, il y vécut quelque temps encore dans une très modeste aisance.

paraît impliquer contradiction. Le livre des destinées , c'est-à-dire le recueil des accusations, fut par eux lu et commenté. Triste investigation qui remua leurs entrailles d'honnêtes hommes : « Est-il possible , s'écria Serres indigné, que cet infâme recueil ait fait tant d'orphelins? Hàtons-nous de faire justice de ces abominations , brisons r sans différer davantage, des chaînes forgées par la barbarie stupide , afin que les détenus survivants n'aient pas à nous reprocher une seule mauvaise journée de plus. Qu'est-il besoin de jugement, l'amnistie n'est-elle pas virtuellement écrite dans l'accusation ? »

Auguis , philantrope moins enthousiaste que son impétueux collègue , répondit avec calme : « Soyons humains, mais soyons prudents, les circonstances exigent de la maturité dans nos desseins; ne brusquons rien , crainte de tout gâter ; n'envenimons pas la plaie en la fermant à contre-temps.

Il fut arrêté , comme terme moyen , que vingt détenus plus ou moins seraient élargis tous les jours, en les prenant proportionnellement dans diverses maisons d'arrêt, Au bout de deux décades , les geôliers avaient perdu le tiers de leurs hôtes , les demeurants s'en affligèrent presque ; ils se regardaient entre eux comme des non privilégiés qu'on laisserait peut-être pourrir en prison. Le bon , le

quelque peu pédant M. Carrier, disait encore la veille de sa sortie de prison, nous resterons ici in œternim et ultra !

En outre , le séquestre fut levé sur les biens des candamnés , mesure qui mit en courroux la meute des briseurs de scellés. Enfin les émigrés véritables ou supposés

tle la terreur purent se montrer impunément, en attendant leur radiation légale dont on abrégea les formalités autant que le permettaient les ambages des lois.

La révolution murmura contre ce qu'elle appelait des monstruosités liberticides. Les dénonciateurs et les bourreaux épouvantés crurent voir dans chacun des prisonniers qu'ils rencontraient sur le pavé un implacable ennemi méditant de sanglantes cep résai lies , tandis que ces mangeurs d'hommes prétendus ne songeaient qu'à gagner leurs foyers au plus vite pour y jouir paisiblement en famille des douceurs de la liberté recouvrée. Le club s'émut, les coryphées du parti se réunirent dans des conciliabules où ils complotèrent , contre la personne des députés , un attentat à main armée qui précipita leur propre ruine ; car leur dessein était connu, et cette fois du moins, les précautions bien prises (1 ) :

Deus quo.> vull perdcre dementat.

Un corps de mille hommes venait de Toulon pour renforcer la garnison de Marseille, des envoyés du club allèrent à sa rencontre et de concert avec leurs confrères d Aubagne , tachèrent , mais en vain , de le pousser à la

(4) L'autorité militaire avait passé de ladjudant-général sansculolle Vouland, dans les nobles mains du brave et loyal Villemalet, dont le commandement à Marseille, malheureusement trop court, fut le contrepied de celui de son prédécesseur. Vouland était compatriote de Maignet. Le convenlionnel montagnard , son frère, eut le courage de défendre à la tribune l'incendiaire de Bédouin! Au surplus , Maignet fut excusé parce qu'il rétorqua fort à propos les allégations d'un groupe de ses juges : « Si je dois être condamné, s'ccria-t-il, que l on condamne aussi ceux auxquels j'ai obéi, qui ont approuvé ma conduite et qui n'en ont pas tenu d'autre dans le cours de leurs mission?. »

défection. La rue Thubaneau se dédommagea de cet échec en accueillant avec un enthousiasme bruyant l'adresse incendiaire du club de Cuges ; ce n'était encore là que des paroles; les actions suivirent de près.

Le 5 vendémiaire ( 26 septembre 1 794 ) , trois ou quatre cents séditieux mal armés , encore plus mal équipés , se présentèrent dans une attitude menaçante devant rhôtel Beauvau (1). Leur chef, nommé Maxion , pénétra seul dans les appartements : « Voici , dit-il , en s'adressant à Auguis, le peuple souverain qui vous ordonne de relâcher les prisonniers (2). » Auguis désarma l'orateur du peuple

(1) Les assaillants n'étaient pas davantage ; c'est un fait que je n'hésite pas à affirmer, parce que j'en fus témoin ; voici comment : le 5 vendémiaire se trouva précisément le jour de mon élargissement ; en sortant de Sainte-Claire pour me rendre dans la rue des Petits-Pères, je pris le quai du Port, quoique le plus long chemin , dans l'intention de m'acquitter sur-le— champ de mes commissions dans le quartier ; en débouchant sur la Canebière, j'aperçus l'avenue de la rue Beauvau obstruée par une foule formée des passants et de la population des quais accourue au bruit. Le groupe actif était au centre ; on n'en était encore qu'aux pourparlers. Le chiffre de 1200 de la relation officielle ne serait exact qu'en y comprenant l'assistance tout entière. Les relations d'office ressemblent aux bulletins militaires : elles augmentent ou diminuent les choses suivant l'opportunité.

(2) Une lettre interceptée portait ces horribles phrases : «Une grande masse de patriotes intacts, ne formant qu'un faisceau avec la société populaire, n'attend qu'un signal pour faire disparaître, par un 3 septembre , tout ce qu'il y a d'impur dans Marseille , par ordre des représentants. » L'auteur de l'épitre, nommé Reynier, fut saisi , mis en prison , et peu après envoyé au comité de sûreté générale. A peine sur la route de Paris, une bande de jacobins armés dissipa l'escorte et délivra son prisonnier. Il y eut un certain nombre d'individus arrêtés à la suite de cet événement , et ce sont eux probablement qu'on prétendait faire relâcher-, mais ce n'était là que le motif apparent de l'insurrection.

souverain , et le lit descendre au corps de garde qu'on essaya de forcer. En ce moment , les deux députés étant descendus dans la rue sommèrent la bande de se retirer, et de nommer ensuite deux commissaires qui seraient écoutés. Ce n'était pas ce qu'on voulait. Le désordre croissant, quatre furieux se précipitèrent sur Auguis, le prirent au collet , déchirèrent ses vêtements, et dirigèrent des armes à feu sur sa poitrine. Le danger était pressant. Le capitaine Sacomin , du bataillon de Nyon, accourut et le détourna. Serres, remonté, harangua de la croisée; le bruit couvrit ses paroles. Le général Villemalet essaya de dissiper l'émeute en se jetant au milieu , lui ordonnant au nom de la loi de se disperser ; on n'en tint pas compte. ' Auguis et Serres , voyant alors que Yultima ratio était le seul parti qui restait à prendre , donnèrent l'ordre de charger l'ennemi , ce qui fut vigoureusement exécuté par les bataillons de Gravilliers et de Nyon, le général Villemalet à leur tête. Ces fiers à bras si déterminés furent balayés comme le vent du nord balaye les feuilles d'automne. On en prit quarante; on les soumit au jugement d'une commission militaire qui, siégeant à la citadelle Saint- Nicolas , prononça la peine capitale contre Maxion , Samat, Gendarmes, Gaston, Mayol et Rimbaud. La sentence fut exécutée sur la Cannebière , occupée par toute la garnison , et défendue , ainsi que les avenues et la rue Beauvau, par une nombreuse artillerie; précaution surabondante, car les jacobins ne bougèrent pas. L'eussentils osé, l'indignation publique aurait fourni des armes pour les pulvériser. Les condamnés dansaient et chantaient la Marseillaise en allant au supplice. Auguis et Serres

reçurent l'approbation de l'assemblée , qui les invita à persévérer. Des forces suffisantes furent destinées à Marseille. La gendarmerie reçut son licenciement et la troupe de ligne des éloges.

Les révélations des condamnés mirent Auguis et Serres sur les traces des artisans du complot du 5 vendémiaire. On devine que c'étaient les puissances déchues du terrorisme, ces habiles du mélier qui se montrent dans le succès et se cachent tremblants de peur dans la défaite; ils étaient nombreux. Tous, sans exception, appartenaient à la société populaire, à la poupe ou à la proue. On en saisit vingt-huit que les députés commissaires envoyèrent au tribunal criminel de Paris. Après de longs délais et malgré les intrigues de leurs amis , ils ne purent pas éviter un pèlerinage au château de Ham, où ils restèrent jusques au 4 8 fructidor. Ils durent , en apprenant ce qui se passait à Marseille pendant leur détention, s'estimer fort heureux d'en être quittes à si boa marché, car il est douteux que la réaction ne les eût pas atteints. Les plus compromis furent manqués ; ils avaient déserté prudemment l'ancien théâtre de leurs forfaits, et la plupart coururent se réfugier dans le réservoir commun de Paris. On sait que Maillet, président du tribunal révolutionnaire, et l'accusateur public, Giraud, furent découverts sous la restauration , le premier dans les bureaux du miuistère Decazes, et son digne collègue dans les rangs de la haute magistrature de Caen.

Détruisez la cause et l'effet cessera. Jamais plus juste application de l'axiome que dans cette circonstance. Lorsque les agitateurs eurent disparu de la scène, le calme

s établit dans la ville. Le club resta désert (1) , le numéro onze et les Carmes entrèrent en vacance, et l'on put enfin dormir tranquille dans les grands quartiers (2).

Le commerce, après tant de secousses et de spoliations, ne vivait que d'espérances. Ces espérances étaient fondées. Des capitaux considérables avaient été mis en dépôt chez l'étranger. Le fisc républicain, malgré son inquisitoriale rapacité n'avait pas pu y mordre. Lorsqu'il fut possible de reprendre les affaires, nos négociants revendiquèrent leurs fonds et l'Europe dépositaire les restitua loyalement avec les intérêts. L'Angleterre exigea seulement que les remboursements seraient faits en marchandises : il n'en résulta qu'un peu d'embarras, mais point de pertes. La navigation neutre nous rendit notre argent converti en denrées en les important à Hambourg et au Havre même , et la vente dans un moment de disette générale ne fut nullement désavantageuse. En outre , des masses de marchandises adroitement cachées avaient trompé les voleurs armés de la loi du maximum, loi chère aux brigands,

(1) Les successeurs d'Auguis et Serres essayèrent une régénération du club. Maximin Isnard y prêcha la vengeance, et ses figures de rhétorique ne furent que trop bien entendues. Quant aux bonnes gens, ils se tinrent à l'écart. Le club puait encore le sansculotte.

(2) En contemplant l'harmonie qui règne de nos jours entre tous les quartiers de Marseille , on conçoit dificilement qu'un temps ait existé où la vieille ville était déchaînée contre la nouvelle. Quelles sont les causes de cette heureuse résipiscence ? Nous en trouverions plusieurs; nous n'en citerons qu'une, la plus puissante de toutes, sans contredit : le rétablissement des écoles chrétiennes. Les prolétaires arrivés aujourd'hui à l'âge viril , y ont presque tous puisé des enseignements dont le germe porte son fruit. Les écoles chrétiennes florissent, parce qu'elles sont dans le vrai. On est enfin parvenu à le comprendre.

faite par eux et tombée avec eux. Alors les comptoirs se rouvrirent, chacun s'arma de ses ressources. Les valeurs miraculeusement sauvées reparurent sur le marché ; on déterra les métaux enfouis. Au moyen de ces arrosements l'arbre reverdissant poussa des jets d'autant plus vigoureux qu'ils n'étaient pas contrariés dans leur accroissement par le fléau des faillites , car les pertes qui enfantent les faillites sont l'ouvrage du temps; elles étaient à peu près impossibles dans un renouvellement absolu.

Les capitaux furent , en débutant , consacrés aux subsistances. Le Nord criait famine , Marseille y pourvut en partie. La fabrication du savon , cette branche de l'industrie indigène dont on aperçoit aujourd'hui avec peine la tendance fâcheuse , reprit ses anciennes dimensions, et Paris affamé de tout dévora nos diverses importations en les payant assez bien avec des assignats en proportion de leur cours , soutenu jusques alors à soixante francs contre un louis d'or, différence exorbitante en elle-même , mais bien petite auprès de ce qu'on vit depuis. Cette faveur relative devait nécessairement tomber lorsque le levier de la terreur viendrait à lui manquer ; le mot barbare de Barrère : nous battons monnaie sur la place de la Révolution est d'une justesse parfaite de quelque côté qu'on l'envisage.

Le gouvernement républicain hâta la chute du papier monnaie. Tant qu'il fut nanti de la déplorable faculté de puiser à son gré dans la bourse de tout le monde , le Robespierre du trésor, Cambon avait été sobre d'émission. Les thermidoriens , privés du talisman et sans cesse aux prises avec la nécessité, firent fonctionner à outrance la

planche merveilleuse et les assignats diminuèrent de valeur en raison inverse de leur multiplication , au point que le louis d'or s'éleva tout à coup vers la fin de décembre à deux cents francs, et ne cessa pas de monter jusques à ce que le coût du papier et les frais d'impression eussent excédé le prix de l'imprimé. Cependant cette dégringolade n'arrivant que par secousses, donna naissance à un agiotage dont les oscillations s'étendaient de Paris aux grandes villes commerçantes de France et de l'étranger même, par suite des variations perpétuelles du change. Les malles des courriers partaient tous les jours plus chargées de lingots et d'espèces , que de dépêches ; ce n'était pas du commerce , c'était du mouvement exploité par les plus rusés ou par les plus alertes (1).

Les portefeuilles des particuliers aveugles furent définitivement dévalisés par l'avilissement du signe. Les débiteurs de mauvaise foi et les emprunteurs hypothécaires, se libérèrent avec des feuilles de chêne. C'est ainsi que le patrimoine d'un grand nombre de familles honorables s'évanouit en fumée ; toutefois la dernière heure des assignats ne causa pas d'ébranlement; depuis long- temps on les. tenait pour morts. Quant aux mandats soi-disant territoriaux qu'on essaya de leur substituer , ils n'avaient pas un cours forcé , et partant leur chute fut inoffensive ; le

(4) Chose remarquable, la circulation des métaux précieux stir les grandes routes devait allécher les voleurs; il semble que dans ces temps sans police , de fréquentes spoliations à main armée ue pouvaient manquer d'avoir lieu. Point du tout, on n'eut pas à regretter le moindre événement de cette nature. Les espèces allaient et venaient sans escorte , aussi paisiblement que si des essaims de gendarmes les eussent sauvegardées.

dommage tomba sur le trésor, obligé de les recevoir en paiement des domaines nationaux , c'est-à-dire des biens usurpés par le code du vol sur l'Eglise et les émigrés.

Tandis que les commerçants Marseillais cherchaient à se refaire de leurs pertes par un travail assidu , l'attrait du gain facile et la soif innée des émotions attiraient les hommes aux habitudes dérangées , vers les maisons de jeux de hasard ouvertes, pour ainsi dire, à tous les coins de la ville; une vingtaine tout au plus de joueurs pécunieux et vergogneux, se réunissaient tous les jours après le spectacle, dans une maison, fort décente d'ailleurs , de la rue de Rome, vers la rue deGrignan , pour s'entr'égorger. Là , des fortunes de fournisseurs vitement acquises, s'écoulèrent plus vitement encore.

Le fameux juif algérien Bacri , récemment installé dans son hôtel , perdit un jour chez Mme. G. B. , au trente et quarante , soixante mille francs environ avec le stoïque sang-froid du mulsuman incendié. Il aurait probablement triplé sa perte si les gagnants, dans la crainte de n'être pas payés , ne l'eussent pas ménagé. Us s'en repentirent, car le descendant d'Abraham fit honneur à sa dette dès le lendemain. Cette enfilade du Crésus circoncis , fut la première de ses fredaines en France. Il en fit bien d'autres à

Paris , le pays des pièges tendus (1).

(<) Bacri, alors à la fleur de l'âge, avait tout-à-fait l'air d'un imbécile. Sa taille était courte et grêle, son teint blême , son regard hébété, sa parole lente et pénible. A peine laissait-il échapper de ses lèvres quelques mots en baraguoin barbaresque. Il faut avouer qu'un extérieur si peu avenant n'annonçait en aucune manière le favori du despote africain ; ce favori n'en était pas moins un homme important , car il était cousu d'or; Bacri , ruiné par les escrocs et les femmes, on ne vit plus en lui qu'un sol dupé, un nouvel exemple des caprices de la fortune.

MARSEILLB. — — 1794. 111

Le luxe ne reparut point dans cette rénovation morale de Marseille; une ville parsemée de veuves et d'orphelins, trouva de bon goût de laisser aux femmes galantes les riches parures. Les dames marseillaises, après avoir déployé aux jours du péril le caractère de la femme forte , se contentèrent après la crise , du rôle de la bonne mère de famille, partageant l'emploi du temps entre l'éducation de leurs enfants, bienfait inappréciable quand la terreur avait anéanti toute éducation quelconque, et la participation clandestine aux saints mystères du catholicisme.

Aussitôt que le retour de l'ordre fut connu dans les deux Péninsules, les prêtres marseillais , poussés par l'irrésistible désir de revoir le pays natal, quittèrent la terre de l'exil , en y laissant la bonne odeur de leur science et de leurs vertus. Ils trouvèrent en rentrant l'administration cachée des affaires religieuses confiée par l'ancien Evêque de Marseille , M. deBelloy, à MM. Jaubert et Reymonet , apôtres ardents qui , plus forts que le danger, avaient accompli leur mission au milieu de l'orage avec un dévoûment qu'on ne saurait trop louer. Des oratoires arrangés dans la partie la plus reculée de certaines habitations tenaient lieu de sanctuaire. Le péril même imprimait à ces réunions, si voisines de l échafaud, un caractère de grandeur qui suppléait en quelque sorte à la simplicité des cérémonies. Qu'il nous soit permis toutefois d'exprimer un doute: La majesté du culte catholiqu^ne souffrait-elle pas jusqu'à un certain point de ces célébrations sans pompe? Des messes sur une console bourgeoise, un groupe de femmes de tout Age , et par-ci par-là quel-

il 2 ESQUISSES HISTORIQUES.

ques hommes entourant l'autel improvisé, ce raprochement quasi familier entre le célébrant et l'assistance , tout cela n'était-il pas plus nuisible qu'utile à la foi ? Mais nous serions désolé que nos paroles fussent mal inter prêtées.

Après tout, des exercices enfermés nécessairement dans un cercle fort étroit par la prudence et le défaut d'espace, ne répondaient nullement aux besoins des masses fidèles qu'une longue persécution et le malheur rendaient altérées de religion. Le culte à huis-clos n'existait pas pour elles. La disparition du danger , le concours des ouvriers évangéliques semblaient dès-lors permettre de rendre au catholicisme les quelques églises laissées en paix par Fréron. Une réunion de personnages recommandables et zélés s'en occupa chaudement. Le déblaiement, le badigeonage, les quêtes, et puis je ne sais quel reste de crainte entretenu par la marche indécise de la Convention, suspendirent la restauration religieuse jusqu'aux fêtes de Pâques de l'année suivante.

Il faut tout dire : la convalescence de Marseille fut entrecoupée par des voies de faits néanmoins sans conséquence sérieuse , mais que les esprits méticuleux considérèrent comme un triste avant-coureur. Les terroristes , en butte à l'animadversion publique , furent insultés et battus en plein jour. Le tils d'un supplicié , le détenu , maître enfin du pavé , lorsqu'ils se rencontraient face à face avec l'accusateur de son père ou l'agent de sa propre arrestation , se laissèrent quelquefois emporter par les inspirations d'un ressentiment que nous blâmons sans doute, , mais que sa cause pourrait rendre excusable. Il y eut des coups de bâton , des impositions de mains vigoureusement

distribuées : jeux d'enfante auprès de lu St.-Barthélemy de 94.

C'est ainsi que le temps passait à Marseille sous l'égide d' Auguis et Serres. Le séjour parmi nous de ces deux hommes au cœur droit , quoique avec des caractères différents, et quoique conventionnels, vit encore dans le souvenir des rares contemporains qui leur durent leur salut et leurs joies. Le Ciel nous les avait donnés, la fortune jalouse nous les enleva. "

Les bienfaiteurs de Marseille trouvèrent à Paris la Convention retombée dans ses déplorables hésitations. Cependant, le sang versé criait vengeance ; les théâtres retentissaient du trop énergique réveil du peuple (1), et la population parisienne , irritée contre une assemblée qui redoutait un procès capital en présence d'un si grand nom-

même (2). Alors la Convention dominée par la droite

(J) Gavaux, de l'Opéra-Comique , passait pour l'auteur de l'air du Réveil du Peuple, qui n'a point d égal dans son genre, car la Marseillaise ne le vaut pas. Il faudrait avoir vu le grand tragédien Lainès, dont l'aspect était si noble et la déclamation si pénétrante , chantant le Réveil du Peuple à la tête des chœurs foudroyants de l'Opéra de Paris, pour avoir une idée juste de l'impression de cet hymne de la vengeance sur le public assemblé. La Marseillaise y au contraire, où tout est faux, l'air excepté, n'a pu , dans aucun temps , exciter autre chose que l'enthousiasme de commande et le frisson de la peur.

(2) Mauvais exemple . que de maux n'as-tu pas engendrés î Lyon se mit bientôt à l'unisson de Paris. D'impitoyables vengeurs jurèrent d'exterminer le jacobinisme, et le serment de mort, protégé par l'exécration publique, s'accomplissait sans obstacle.

Dans un séjour à Lyon de quelques semaines, en novembre 94, j'ai vu plus d'une fois, de mes propres yeux , les Malevons (sobriquet des terroristes lyonnais) illégalement saisis à l'improviste,

décida , bien qu'à contre cœur , que la conduite des conventionnels envoyés dans les départements subirait une euquôte. Les amis de Durand-Maillane lui proposèrent de se charger du rapport. II refusa d'abord , en considérant les difficultés et les périls d'un pareil travail. Il se déshonorait s'il était faible, il s'exposait par la sévérité , car /es coupables étaient experts en scélératesse; mais la corvée acceptée, il s'en acquitta courageusement, n'épargnant personne dans le tableau des énormités proconsulaires. Barras y figurait sur le premier plan. Barras était vindicatif et rancunier, il se souvint, lorsqu'il fut le maître, de Durand-Maillane qui ne l'avait pas ménagé davantage en répondant plus tard aux mensonges de Fréron. Le pentarque punit la hardiesse du député des Bouches-du-Rhône par une longue détention au Temple : les collègues de Durand Maillane, entr autres MM. Jourdan des Bouchesdu Rhône, et Siméon obtinrent enfin sa délivrance.

Nous n'avons pas à nous occuper ici de l'issue du procès proconsulaire, ce serail # nous écarter un peu trop de notre

conduits, on le leur disait du moins, à la prison de Roanne , et jetés dans le Rhône, en passant sur le quai : c'était un moyen plus expéditif. Qu'un de ces misérables , dont je plaignais le sort tout bas ( eh ! n'étaient-ils pas mes semblables , et n'avais- je pas été presque aussi malheureux qu'eux ?), qu'un de ces infortunés marqués au front commît l'imprudence d'aller au théâtre ; s'il était aperçu, des sicaires s'emparaient de lui sur une indication qu'on ne prenait pas la peine de vérifier, et le fleuve voisin terminait son martyre ; une légère rumeur d'assentiment s'élevait dans la salle, et le spectacle, un moment interrompu , reprenait son cours: Lyon avait tant souffert, que la saine partie de ses habitants considérait elle-même l'application arbitraire de la loi du talion, non-seulement comme légitime , mais encore comme insuffisante; les têtes politiques ne pensaient pas autrement , tant la vengeance égare et pervertit le cœur.

sujet spécial ; d'ailleurs , des écrivains célèbres ont dit avant nous que Carrier, le fléau de Nantes, le prêtre apostat Lebon , i'Héliogabale d'Arras , furent décapités ; que Collot-d'Herbois et Billaud-Varrennes furent condamnés à la déportation ; et nous-même nous avons écrit que Maignet obtint un bill d'indemnité. Quant à Fréron , qui avait à répondre de ses faits et gestes en Provence , personne n'ignore qu'il se fourra dans les rangs des jeunes Parisiens dont l'inexpérience fut la dupe de la conversion simulée et des protestations hypocrites du saltimbanque. On fit à Fréron l'honneur de le placer à la tète de la compagnie, et la compagnie essuya l'affront du titre de jeunesse dorée de Fréron. Cette comédie se dénoua par une rechute définitive. Le démolisseur de Marseille était frénétique par témpérament, se déchaînant suivant ses caprices, aujourd'hui contre les blancs, demain contre les rouges , à-peu-près à l'instar des Condotieri du moyen-âge, . tantôt guelphes, tantôt gibelins.

L'ordre des temps nous conduit à Cadroi et Expert, gouvernant Marseille pendant le premier semestre de 95, époque sanglante, terrain semé de charbons ardents.

Le Gascon Cadroi avait voté contre l'appel et pour la détention, vote complexe, qui décelait l'irrésolution et donnait la mesure du caractère du votant. Par une sorte d'essai du bienheureux système de la bascule qui devait faire tant de bruit et tant du mal , la Convention donna pour second à Cadroi un régicide obscur, Expert. Celui-ci, craignant, non sans raison, d'être dévoré par des administrés mal disposés pour les régicides, n'eut d'autre souci que celui de s'effacer devant son collègue. Au dire de

Suétone, le consul Bibulus en avait fait autant devant Jules César. Il y avait plus loin du grand homme convoitant l'empire du monde au conventionnel mourant maire de son village , que d'Ulysse à la tortue de Lafontaine.

L'esprit de parti a dépeint Cadroi comme un assassin. Cadroi n'était après tout qu'une médiocrité bien conditionnée qui se laissait aller au couraut par faiblesse en dépit d'une présomption commune aux hommes de sa trempe; il n'était pas d'ailleurs tout-à-fait indépendant. Les conventionnels anti-terroristes, envoyés en mission dans les départements voisins de Marseille, fréquentaient notre ville en amateurs, s emparant de haute lutte de l'autorité pendant leur visite. Maximin Isnard, l'orateur aux apophtegmes virgiliens, Chambonde Latour, gentilhomme vain , quoique souple , dont un biographe mal appris a fait un portrit chargé, Mariette, assez sage pour tenir en bride son énergie naturelle , étaient de ce nombre. A Cadroi l'odieux, aux députés ambulants l'inglorieuse initiative.

Accordons quelque repos à une tête fatiguée que les ans affaiblissent par degrés. Un passage scabreux 6e présentera bientôt, nous voudrions qu'il fût possible de l'éviter ; l'honneur et le devoir s'y opposent. Nous tâcherons donc de le franchir, ce passage difficile, sans animosité ni prédilection : nec ira, ?iec studio.

Par esprit d'imitation, plusieurs jeunes hommes dont la haine contre le jacobinisme n'était que trop justifiée, conçurent le projet d'une association armée. Ils se proposaient de châtier les méchants, de protéger les bons, se posant ainsi comme l'expression de la justice distributive. Cette troupe vengeresse peu nombreuse d'abord, prit ou accepta

la dénomination de compagnie du Soleil ; titre insignifiant qu'on a vainement essayé de commenter. Celui de compagnie de Jésus (à l'égard de Marseille du moins ) , n'exista jamais que dans l'imagination de quelques écrivains

, de parti qui peut-être trouvèrent piquant un rapprochement avec un corps religieux, jadis puissant et toujours

.. célèbre. La profanation d'un nom sacré répugnait d'ail-

\ ?teurs aux mœurs du pays.

• On avait besoin d'un chef. On choisit le jeune et vail-

• lant Roubin , fils du maître de l'hôtel Beauvau , garçon •* ! prononcé jusques à l'enthousiasme à l'encontre des bri- ; Tgands. Il était de haute stature et de bonne renommée. } 'Dans la suite, la compagnie du Soleil s'accrut par la très '} ^.imprudente affiliation d'un groupe de prolétaires desœu- \ ^ vrés, garnements qui passaient le jour dans les tabagies J *et les nuits dans les tripots , chevaliers d'industrie au petit i *«£ied faisant parade de leur antipathie pour les anciens

^pourvoyeurs du bourreau , race qu'ils connaissaient mieux ] yjfue personne , vu que quelques-uns de ces mauvais sujets

• -avaient, disait-on, figuré jadis dans ses rangs. Insensible- H îment l'appendice devint le tout par la retraite des fonda-

-leurs et celle du capitaine lui-même. Du reste, cette espèce .; |de corps franc ne dépassa jamais le chiffre de cent affiliés.

• Quoique des meurtres réitérés affligeassent les citoyens

• paisibles, il ne faut pas en inférer que la compagnie du >Soleil en eût le monopole, les assassins n'étaient pour l'ordinaire que cinq ou six à l'œuvre , êtres inconnus , pres-

[ que tous étrangers.

. t De combien de scènes lamentables ne fut pas témoin •rnotre printemps ! des proconsuls sans entrailles , des juges h 28

furieux , des sicaires stipendiés épanchent ex hoc in hoc sur l'élite de la société la coupe du malheur jusqu'à la lie. D'impitoyables vengeurs leur succèdent, ils égorgent l'ennemi terrassé. Hommes égarés , où courez-vous ? Ce malheureux que vous allez mettre à mort avait- il trempé ses • mains dans le sang de vos proches 9 Aviez-vous à venger sur lui une injure personnelle? Le connaissiez-vous seu- ; lement? 1 ? \

Auquel des deux côlés pardonnerons-nous , si le mot de . pardon peut être ici prononcé ? Sera-ce à celui qui détruit par instinct ou bien à celui qui tue par représailles ? Les \ circonstances atténuantes seront-elles toutes inadmissibles • 1 à l'égard des derniers? Ceux-là , du moins, ne furent pas [ % poussés au crime par la soif du bien d autrui, et puis les? * disciples de Machiavel n'avaient-ils pas ouvertement vol-^ canisé les têtes inflammables des septembriseurs à l'en- '. \ vers? Les prisonniers du fort St.-Jean , par exemple /:* n étaient-ils pas en effet des hôtes fort embarrassants pour * ]. les maîtres ? " : \

Si nous jetons maintenant un coup-d'œil rétrospectif sur • l'histoire de tous les peuples depuis l'origine de la civili-^ ? sation, nous y verrons que dans les temps d'anarchie, et-: • l'équilibre une fois rompu , les lois se taisent, et le sang duPi parti vaincu rougit tour-à-tour le glaive exterminateur. " . Mais laissons là les réflexions , et revenons aux faits.

La Montagne, régicide sans exception, eut peur en* considérant sa fausse position entre une majorité menaçante et les cris de vengeance qui s'élevaient contre elle de tous les points de la France ; elle essaya d'en sortir pour un coup fourré , car la conscience des assassins de

Louis xvi leur disait sans cesse que le procès des proconsuls terroristes pourrait bien avoir pour complément l'expiation du 21 janvier. La terreur était abattue sans être déracinée ; les mauvaises passions n'étaient que compri-

* mées dans les faubourgs. On pouvait les remettre en jeu, les hommes de sang ne demandant pas mieux que de recommencer. A la suite de plusieurs conciliabules à huis-

• clos, une émeute s'organisa, et, le 13 germinal, la Convention fut envahie par un essaim d'hommes jouant la fureur , et criant : Du pain , du pain ! C'était le mot d'ordre. Le conquérant de la Hollande , le général Pichegru, ayant apparu, suivi d'une jeunesse dévouée qui avait goûté de

\ . la terreur et qui n'en voulait plus, tout rentra dans l'or- ' . dre à l'instant. Cette échauffourée, qui u'était qu'un pré-

• lude , fut si promptement éteinte, que c'est à peine si les voisins des Tuileries s'en aperçurent. Les autres quartiers

: . de Paris ne l'apprirent que par les journaux du lendemain. ' Les troubles bien autrement sérieux survenus à Toulon, coïncidant avec l'émeute avortée , Barras et Fréron accu-

* sèrent factieux Granetet Moïse Bayle , comme fauteurs et /complices des désordres du Midi , de concert avec Escu-

* dier et Charbonier qui s'étaient rendus sur les lieux. Ces deux incorrigibles démagogues, Granet et Bayle , s'étant mal défendus , furent décrétés d'arrestation , mesure qui ne s'accomplit néanmoins qu'à l'époque de la récidive du 3 prairial. L'amnistie implicite votée par la Convention à ses derniers moments , en faveur de la portion pourrie d'elle-même, tira de prison Granet et consorts. A l'appui de la dénonciation de Barras, nous allons transcrire un extrait de la lettre du représentant Poultier envoyé dans

les départements du Midi et à l'armée d'Italie. Cette lettre est datée de Marseille , du 25 germinal ( 1 5 avril 95 ) :

« Granet est tellement en horreur à Marseille ,

qu'il n'y a pas un seul [citoyen qui voulût correspondre avec lui. Il n'a jamais eu de commerce et de relations qu'avec les voleurs et les égorgeurs. A l'instant où vous lavez fait arrêter, il redoublait d'efforts pour rallumer les troubles dans Marseille. Il ranimait l'espoir des scélérats, et leur annonçait une insurrection qui devait leur remettre à la main le poignard de la mort. Vous avez rendu un grand service au Midi , en enchaînant cette bête féroce et son digne ami Moïse Bayle (1). »

Faute de bataillons, le comité de salut public déconcerté envoya des commissaires dans le Midi. Un gros détachement de la droite partit immédiatement pour la Provence; leur pouvoir respectif s'étendait depuis les départements de Vaucluse , desBouches-du-Rhôneet du Var, la flotte de Toulon jusqu'à l'armée d'Italie. La tâche était difficile, périlleuse, et la besogne immense. Les troubles de Toulon appelaient avant tout les efforts réunis des envoyés. Ils trouvèrent cette malheureuse ville plongée dans l'anarchie : les arrestations incessantes , les assassinats

(1) Un écrivain de nos jours, se prononçant hautement en faveur de Granet , a taxé son accusation de calomnie. L'avocat du paradoxe, en proie à je ne sais quelle fascination, voulant donner un certain poids à son démenti , l'a corroboré d'un éloge emphatique de l'accusé. Accolons ce panégyrique à celui de Mouraille, émané de la même source; ce sont deux morceaux rares auxquels nous adjoindrons plus tard l'apothéose de Fréron. Le même historien a qualifié quelque part la Marseillaise d'hymne saint. On ne revient pas de sa surprise en lisant tant d'absurdités mises au jour par le judicieux auteur d'un si grand nombre d'excellents mémoires ndLmiuistratifs.

MARSEILLE. — 1 79 i. 421

multipliés, l'autorité foulée aux pieds, en un mot, la terreur dans ses meilleurs jours; un véritable enfer. Dans l'ivresse du succès, les insurgés, quoique dépourvus de chefs habiles , mais poussés par les conventionnels , amis de Granet, rêvèrent la conquête de Marseille , se croyant appelés à renouveler la catastrophe du 35 août 93. Les insensés , ils oubliaient que les plénipotentiaires de la Convention ne s'appelaient plus Albite ou Dubois-Crancé, et que Cartaux n'était plus là pour leur donner gain de cause avec ses Allobroges (I).

Les troubles de Toulon intéressant Marseille par le dénouement, nous jugeons convenable d'en exposer les circonstances avec quelque étendue. Afin de procéder toutefois avec plus de régularité et suivre autant qu'il est en nous le précepte du maître (2) , nous raconterons au prélable le massacre de la prison d'Aix : triste épisode !

Tandis que tout pliait à Toulon sous la verge sanglante du jacobinisme insurgé, l'exaspération de Marseille contre le jacobinisme local allait toujours croissant. Le restant des accusés du 5 vendémiaire ainsi que divers autres détenus des deux sexes languissaient depuis six mois dans la prison d'Aix, et attendaient un jugement sans cesse ajourné par les lenteurs systématiques du tribunal criminel que retenait la politique mal déterminée de la Convention. Un ramassis d'avanturiers en général mal notés résolut de trancher le nœud gordien avec le fer. Leur commandant ,

(4) Les représentants Guerin et Poullier entrèrent à Toulon le 3 prairial , Maximin Isnard à Marseille le 6 ; Cadroi était parti de Paris le 20 germinal.

(2) Tantum séries juncluraqw polh'nt.

homme de néant, sapelait Auguste Garnier. Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé. On remarquait pourtant dans l'escouade un jeune homme en costume de nus sard faisant à lui seul plus de bruit que tous les autres ensemble; c'était A.... (1). Le 21 floréal, les conjurés pren" nent la route d'Aix, y arrivent à l'improviste , disent à tout venant le but de l'expédition et se disposent au travail. La municipalité, seule autorité civile en vigueur dans ce moment ayant pris l'alarme , des mesures de police furent commandées à la hâte afin de protéger efficacement le retour à la prison des accusés du 5 vendémiaire qu'on entendait ce jour là , et le reste de la journée se passa sans accident. Il y eut une autre audience le lendemain (2) ; plusieurs compagnies de troupes de ligne ayant escorté les prisonniers , le long trajet de la prison au palais de justice ne fut pas inquiété. A cette heure là, les sicaires employaient le temps à se recruter parmi les fiers à bras du pays. Ils y réussirent sans doute à leur gré , car il est impossible de supposer qu'une poignée d'assaillants , bien

(4) M. A. . . père, honorable négociant en céréales , d'un caractère ardent, bon vivant, ami du tapis vert, sortait de Digne; il résidait à Marseille depuis longues années. Après son équipée d'Aix, le jeune A. . . vécut quelque temps ignoré. Il se mit ensuite dans le trafic des billets à ordre. Retors et serré, une fortune assez ronde lui vint petit à petit. Lors de la guerre d'Espagne , en 4 823, A. . .., qui paraissait avoir fait divorce avec la politique, devint un libéral forcené, déclamant contre la Restauration à tort et à travers, ce qui n'augmenta guère sa considération. Il s'en aperçut et se retira à Paris , où tout est confondu. Il y est mort depuis peu.

(2) Le tribunal criminel affecta de presser la fin d'un procès dont la prolongation avait essentiellement amené la catastrophe qui se préparait. Le tribunal venait trop tard pourôter ce prétexte à la sédition.

que déterminés, parvinssent à forcer la prison sans auxiliaires.

Vers le soir , des attroupements dont les mauvaises intentions étaient manifestes, redoublèrent l'inquiétude des municipaux. Ne sachant plus à quel saint se vouer, l'administration imagina le bel expédient d'avertir , par une estafette , Cadroi alors en tournée , comme s'il eût été facile de temporiser jusqu'à la réponse. Pour seconde ressource, on fit sonner le toscin. Ce moyen valait bien l'autre; il en arriva tout le contraire de ce qu'on voulait. La bonne population se claquemura. A l'instinctive couardise bourgeoise se joignait le souvenir encore récent de 93 , car la sœur cadette de Marseille avait eu sa part part très large assurément, des malheurs de sa sœur aînée, te gros de la population gémissait sans contredit sur les inévitables scènes de sang de la prison , mais il est à croire qu'il ne devait pas prendre à des bêtes féroces muselées un intérêt assez vif pour leur prêter assistante.

Les conjurés devenus maîtres de la ville coururent à la prison ; ils dispersèrent la troupe dont la faible résistance avait un air de complicité ; bientôt le sang ruiselle sur les marches de l'escalier, dans tous les recoins de la maison , dans les combles et jusque sur les toits. Trente ou trenteun prisonniers périrent par le sabre dans cette boucherie. Des femmes de Marseille, au nombre de trois comme les Euménides , la Cavale , la Fassy et une autre y trouvèrent la mort. Le juge révolutionnaire Lefèvre, second de Brutus , y perdit sa détestable vie. On dit que le faux hussard s'acharna sur le bourreau de son père. L'existence de l'ancien ministre de la guillotine blessait la morale publi-

i2i ESQUISSES HISTORIQUES.

que, accusait la justice humaine, calomniait la justice divine; on peut en convenir , tout en détestant un assassinat qui n'est justifiable dans aucun cas ; mais égorger des femmes de gaieté de cœur , quelle lâcheté !

Les égorgeurs, de retour à Marseille , allaient se glorifiant de leur infâme coup de main , montrant avec orgueil les tâches de leurs vêtements. Hommes impitoyables , vous nagez dans la joie quand vous devriez frémir ! En attendant l'heure du remords, interrogez la conscience publique , et vous mourrez de honte. A l'Abbaye on versait le sang de l'innocence , à Aix vous avez puni le crime , qu'importe? votre saturnale n'en est pas moins un affreux plagiat !

Pendant le premier semestre de 95 , le meurtre eut ses coudées franches à Marseille. Le pavé de la ville y était plus à redouter pour certains individus, que le passage nocturne dans un bois pour le voyageur attardé. En plein midi on tuait impunémeut les hommes comme des mouches, le sexe même ne sauvait pas; l'assassinat de M me Maillet, femme du président-bourreau, le prouve assez.

Cette infortunée, qui certes n'avait pas reçu le jour d une louve (1), passait sans songer à rien dans la rue Longue-des-Capucins ; tout près du marché actuel , un inconnu lui barre le chemin , lève son sabre et lui fend

(1) Madame Maillet appartenait à une famille d'imprimeur sur toile très recommandante. C'était un être tout-à-fait inoffensif ; sa nullité politique ne l'empêchait pas d'être susceptible de compassion. Elle avait souvent, et parfois avec succès, intercédé pour le malheur auprès de son triste mari; elle y mettait un zèle que nous ne devons croire intéressé que du côté du cœur, car elle avait, dit-on. jadis , ôlé sensible quoique laide.

le crâne. La plaie fut profonde ; à cause de la taille exiguë de la victime. Le cadavre souillé ne fut enlevé qu'à la nuit- Peu de jours après le meurtre de Mme. Maillet , nous fûmes témoin oculaire d'une scène du même genre. Au soleil couchant d'une soirée du mois de mai , nous nous acheminions nonchalamment vers le théâtre, flânant à notre ordinaire dans la rue Beauvau. En portant nos regards du côté de la Canebière , nous apercevons de loin un individu que quatre militaires conduisaient je ne sais où; celui qu'on emmenait ainsi avait la mort peinte sur ses traits. Le groupe, arrivé au coin de la rue Thiars, à droite, on fait halte, les soldats s'écartent à l'apparition d'un homme que nous ne reconnûmes pas plus que nous n'avions reconnu le prisonnier ; cet homme ou ce démon s'approche à toucher de l'infortuné qu'on vient de lui livrer , applique sur sa tempe le canon d'un pistolet d'arçon; le coup part et l'inconnu tombe sans vie dans le ruisseau; tout cela fut l'affaire de quelques minutes, les passants n'en prirent pas plus de souci que s'il eût été question d'un chien gâté qu'on veuait d'abattre; assueta vilescunt. Incapable de maîtriser notre émotion, nous montons d'un pas chancelant l'escalier du pérystile, et le portier, dont nous étions personnellement connu , nous ouvre la barrière. Qu'avez-vous donc, nous dit-il en souriant, pour vous troubler si fort? tranquillisez- vous. M. L. , il ne s'agit que d'un scélérat de moins !

L'impunité, tel était le caractère distinctif de l'époque. Or, les conséquences de l'impunité sont toujours fâcheuses : on l'éprouva bientôt. Les administrations civiles le voyaient

bien. Mais subordonnées aux volontés des représentants , elles se bornaient à gémir de leur impuissance. D'ailleurs, prendre, sans moyen d'exécution, des mesures sévères, n'était-ce pas s'exposer inutilement au ressentiment des sabreurs , tout au moins aux brocards du public ? D'ailleurs, la situation demandait un pouvoir unique , central, dictatorial ; or, tandis que les affaires de la contrée étaient dans les mains de je ne sais combien de jeunes hommes , plus ou moins exaltés, gouvernant tantôt une ville, tantôt une autre ; point d'ensemble, mais de la confusion et parfois défausses mesures. En politique, comme partout, rien de solide, rien de fort hors de l'unité ! Ajoutez que les mandataires avaient à subir le contrôle du comité de salut public qui les avait délégués ; ce comité n'était-il pas dominé lui-même par les cris d'anathème contre les terroristes? Comment donc faire? Un parti restait, celui de laisser passer le torrent , et c'est ce qu'on fit.

Au surplus, le bras des réactionnaires n'atteignit, malgré toutes ses fureurs , qu'une faible partie de la caste du bonnet rouge ; les chefs de file , sauf ceux qu'on avait enfermés, s'étaient évadés de bonne heure, gonflés de rage ; les uns arrivèrent à Paris, ce réceptacle de toutes les impuretés , les autres gagnèrent Toulon déjà en pleine révolte. Les plus exaltés , ceux qui n'avaient rien à perdre , prirent aussi le chemin de Toulon où ils eurent hâte de s'enrôler dans l'insurrection triomphante. Mais il y avait dans le parti des hommes en qui les habitudes révolutionnaires n'avaient pas entièrement éteint tout sentiment d'humanité. Dans les plus mauvais jours , ils avaient sauvé la vie à des proscrits , soit en favorisant leur fuite,

soit dans les visites domiciliaires, soit enfin par mille bons offices inappréciables dans de pareils moments. Ces hommes là furent reçus avec bonheur dans la maison même de leurs anciens obligés , et personne ne s'avisa de les y venir chercher. Service pour service. On leur rendit la pareille. Cela était juste et bon, la reconnaissance est un devoir envers nos semblables quels qu'ils soient. Les bons naturels seront d'accord avec nous sur ce point.

Un atelier de menuiserie se trouvait placé vis-à-vis de ma maison d'habitation de la rue de la Providence. Le maître s'apelait Mary ; c'était une haute notabilité sansculotte, bien qu'il ne sût pas écrire , grand clubiste, familier du comité, commissaire aux visites, despote des marchés , au demeurant un assez bonhomme. Sa boutique était le rendez-vous de ses pareils ; le savetier du coin , le maçon démolisseur, le marchand de réquisitions, l'appariteur des fêtes publiques , brochant sur le tout monsieur le bourreau , venaient régulièrement après-boire faire de la politique chez Mary. L'exécuteur des hautes œuvres lui ayant donné sa pratique , le grand patriote de la rue de la Providence , réparait les dommages de la bascule que vous savez , ou bien si elle était tout-à-fait hors de service à force de travail , notre homme en confectionnait fort proprement une autre. Heureusement que mon voisin ne m'en voulait pas, tout au contraire. Tant que je fus libre , j'eus soin de cultiver ces dispositions bienveillantes, je m'arrêtais tous les matins un moment avec lui , je dressais les mémoires, en un mot nous étions les meilleurs amis du monde ; il est vrai que ma cave s'en trouvait mal et aussi quelque peu ma bourse. Mary avait une femme

que je ne saurais mieux comparer qu'aux tricoteuses de Marat, elle était douée de toutes les grâces de l'état ; entremetteuse, tireuse de cartes ivrogne, dégueulée, courte, massive et noire, il y avait pourtant du bon dans le ventre de ce gracieux personnage. Mme. Mary fréquentait ma cuisine, et comme elle était bavarde, elle souffrait les reparties salées de la cuisinière. En outre , la matoise ne 8e faisait faute de prendre part aux provisions de mon très modeste ménage, sans compter les emprunts collectifs de la femme et du mari. — Que voulez-vous ? j'aurais donné ma chemise à ces gens là ; vous en auriez fait tout autant à ma place. Le couple Mary connaissait de point en point ma folle et courte campagne d'Avignon ; un mot de sa part m'aurait perdu , les Mary se turent. De pareils services méritent un retour.

Lorsque la chance tourna , voici venir à la nuit tombante la citoyenne Mary, elle était toute en pleurs, car elle craignait pour elle-même aussi bien que pour son homme ; on venait d'apprendre la triste fin de la Cavale. Sauvez-nous. M. L. , sauvez- nous. — Oui-dà , madame Mary , je le veux bien, je vous offre comme asile sûr ma bastide de St.-Antoine , allez-y , mon toit vous préservera, je vous le garantis, je veux vous installer moi-même; votre mari et vous , et en effet dès le lendemain je réveillai Mary avant l'aurore; nous arrivâmes heureusement au port; le menuisier fit transporter ses outils, je lui donnai du travail et le voilà clouant, rabotant, sciant et chantant tout le long des six mois de son ostracisme. Lediraije ? je ressentis une ineffable satisfaction intérieure en acquittant la rloilo do la reconnaissance et le souvenir

m'en est encore doux voilà pourquoi je me rends coupable d'une digression à-peu-près oiseuse. La vieillesse aime à conter , c'est mon excuse.

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