CHAPITRE SEPTIÈME. De 1794 à
SOMMAIRE
Incendie du Scipton. — Beau trait du général Cervoni. — Sa mort à Ekmul.
— Siège de Toulon. — Joie des sans-culottes. — Fêtes républicaines. — Continuation des assassinats. — MM. Bonnardel, Richelme, François Dalmas, Bafinesque condamnés. — Lettre de Fréron. — Arrestation de Fauteur des Esquisses. — Supputation approximative du nombre des condamnés. — Les pièces conservées à Aix. — Maillet absous et réintégré. — Barras et Fréron rappelés à Paris. — Maignet à l'ouvrage. — Sa biographie. — Bedoin incendié. — Mort tragique de MM. d'Alméran, de St.-Remy, du liquoriste Reynier et Augé. — Les nobles et soi-disant tels, expulsés de Marseille. — Anecdote des prisons d' Aix. — Les condamnations moins fréquentes à la On de mai. — Considérations politiques. — Le tribunal de sang d'Orange. — On y envoie quarante détenus de Marseille. — M. le chef d'escadre de Marin. — Olive de Verdau. — d'Achy. — Daumas. — Mannivert. — Détail.— M. Dugono.
— Son amitié pouf l'auteur. — Ennuis des prisonniers de Marseille. — Réflexions. — Le neuf thermidor.
L'incendie du vaisseau le Scipion fut connu à Marseille dans les premiers jours de décembre. Cette catastrophe ne se rattachant que par épisode à notre sujet spécial, nous avons hésité quelque temps à la raconter. L'intérêt d'un tableau dont les détails sont restés dans l'oubli nous a décidé; ne sommes-nous pas d'ailleurs condamnés par une sorte de fatalité à marcher de désastres en désastres? Nous prendrons pour guide un témoin oculaire dont la mort ne voulut pas (1).
(4) Nous devons la relation exacte et circonstanciée de l'incendie du Scipion à la complaisance de l'honorable M. Gilly, de Toulon, pharmacien à Marseille. M. Gilly se trouvait à bord en qualité d'officier de santé; il fut sauvé miraculeusement.
Le superbe vaisseau le Scipion , armé de cent pièces de canons, naviguait pacifiquement vers le sud ; le pavillon blanc, par une renaissance précaire, flottait à sa poupe; le chevalier de Goy le commandait toujours ; son équipage de 900 hommes était aussi le même. L'amiral Hood avait choisi de préférence le Scipion (1) pour l'envoyer en croisière dans la Méditerranée avec plusieurs voiles anglaises. La première relâche fut à Gênes. Pendant cette station, un vaisseau de guerre monté par le Commodore Sidney-Sraith , dont la renommée europenne était encore loin de son apogée , aborda la frégate républicaine la Modeste qui venait d'entrer dans le port de retour du Levant; c'était une violation flagrante du droit des nations que les Anglais sont habitués de longue-main à ne guère respecter. L'équipage fut fait prisonnier , quelques hommes se sauvèrent à la nage , d'autres furent tués ou blessés.
Cet événement s'était passé sous les yeux des envoyés de la convention qui eurent en même temps à subir la présence odieuse du pavillon blanc. Le ressentiment de cette double humiliation leur inspira le projet de se venger à la fois par un incendie des royalistes du Scipion et de l'Angleterre qui en disposait à son gré. Voici comment ils exploitèrent la conjoncture.
Le voyage d'exploration du Scipion, sorti de Gènes, paraissait commencer sous d heureux auspices. Dans la matinée du 26 novembre on était par le travers de Li-
(I) M. de Goy, de concert avec M. de Cazoltc . capitaine du Généreux, s'était rangé des premiers sous le pavillon de Pa;:iiral Trogoiï.
vouroe, à trois lieues de distance, lorsque trois marins de la Modeste que les lieutenants de la convention avaieut choisis pour l'exécution de leur infernal projet, atteignis rent le vaisseau dans une embarcation et montèrent à bord. Tout en avouant qu'ils appartenaient à la frégate, les nouveaux Sinon assuraient que leurs opinions anti-républicaines les avaient portés à se sauver , ajoutant qu'aussi fidèles royalistes que l'équipage du Scipion , ils demandaient la faveur d'en faire partie.
Séduit par ce langage hypocrite, le loyal chevalier de Goy consentit à leur admission ; à peine employés à la manœuvre, ils placèrent dans diverses parties du vaisseau des matières inflammables qu'ils mirent en communication avec des mèches allumées, ets'étant emparés d'un canot sans qu'on y prît garde, ils gagnèrent la côte pour contempler loin du péril le spectacle préparé de leurs mains. Nous donnons ce récit sans en garantir l'authenticité.
Vers deux heures après-midi du même jour (26 novembre) , trois officiers subalternes, l'auteur de la relation en était un, qui prenaient ensemble leur repas dans la cambuse, ressentirent une chaleur brûlante dont ils cherchèrent à connaître la cause; l'un d'eux s'étant détaché, trouva la soute aux farines enflammée. Comme il ne revint pas, l inquiétude des autres redoubla. Sortis à la hâte, ils virent avec effroi le foyer ardent. Remontés sur le pont, ils y répandirent l'alarme. La conflagration de l'entrepont aussitôt constatée, les cris au feu s'élevant de toutes parts, pénétrèrent dans la chambre du capitaine, où Pétât-major dînait avec lui. La table à l'instant déser-
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iée, tous descendent en courant dans le premier entrepont. Le capitaine qui devança tous les aulres, jugeant déjà la situation désespérée,' donne sur-le-champ l'ordre d'ouvrir les entrailles du vaisseau par un boulet de canon. Les matelots travaillaient à démarrer les pièces qui étaient toutes en serre, lorsque les flammes, sortant avec impétuosité de l'ouverture de la cambuse , rendirent cette manœuvre impraticable. Les tourbillons enflammés et la fumée enveloppèrent le capitaine et ceux qui l'avaient suivi. Mais il faut laissera M. Gilly le soin de peindre les dernières scènes de ce lugubre drame.
« Les canoniers maîtres, contre-maîtres, les officiers, M. Picard, .chirurgien-major, quatre-vingts malades, les infirmiers, trois matelots en discipline à la cale, en un mot, plus de deux cents hommes périrent par le feu dans la première batterie, tandis qu'on s'occupait sur le pont, mais en vain , à dégager les pompes et à mettre les embarcations à la mer. En moins de cinq minutes, les flammes se firent jour par le grand escalier des écoutilles et par l'ouverture de la cuisine. Alors le corps du vaisseau , la mature, les agrès s'étant enflammés, le travail fut abandonné; il n'y eut plus de salut à espérer que dans les flots. Le tumulte et la confusion se mirent dans l'équipage; tes uns invoquaient le secours du Ciel , les autres adressaient avec des cris lamentables leurs derniers adieux à leur famille absente. L'embrasement du pont et les agrès ardents qui tombaient incessamment de tout côté ne permettant pas d'y rester un instant de plus, chacun à Tenvi se jette à la mer. Pour moi qui ne savais pas nager, je me trouvai placé entre deux périls extrêmes! Dans cette
cruelle alternative, résolu d'atteudre l'explosion des poudres pour abréger mon agonie, je nie glissai le long de la partie extérieure du vaisseau pour tâcher de me cramponner au double bordage d'en bas ; je m'y plaçai entre deux sabords qui vomissaient des torrents de feu à droite et à gauche. C'est là que me croyant à mon dernier moment j'implorais la miséricorde divine, en attendant que l'explosion de cinq à six quintaux de poudre vînt terminer mon martyre. Les flammes de la grande écoutille avaient balayé tous ceux qui restaient encore sur le pont. L'aumônier du vaisseau , le saint prêtre Augias , ancien curé d'Hyères y mourut à genoux les mains élevées au ciel , tollens ad sidera palmas. Le capitaine, ainsi qu'une foule de ses compagnons s'étaient mis à califourchon sur un câble. Le câble brûlé par son bout intérieur ayant cassé , il tombèrent tous dans l'abîme, et les cadavres flottant sur l'eau arrivèrent bientôt à mes pieds. Dans ce moment suprême, pressé par les éruptions volcaniques des sabords , je recommandai mon âme à Dieu et je me précipitai. Une solive amenée à mes pieds par la Providence devint ma planche de salut; je la saisis et me laissai aller au courant. Balloté , submergé par les flots , la vague m'éloignait du vaisseau embrasé et m'y ramenait tour à tour. Les décharges des canons échauffés emportaient au loin de grosses pièces de bois, dont la chute écrasait ou blessait les hommes à la nage.
« Cependant, le vaisseau s étant éloigné, le danger diminua; mais nous étions toujours menacés par l'imminente explosion de la Sainte-Barbe. Nous aj>erçûmes alors, Dieu merci, deux chaloupes venant directement à nous.
L'une était envoyée par le commodore anglais, l'autre par le capitaine d'un vaisseau napolitain; mais celle-ci s'étant prudemment arrêtée à une grande distance de l'incendie ; les plus forts nageurs purent seuls l'atteindre; il y en eut un petit nombre, les plus faibles se noyèrent. Les Anglais, au contraire, bravant le danger, nous appprochèreut de très près; l'officier commandant, les matelots, deux surtout dont je regrette d'ignorer le nom , ainsi que celui de leur généreux chef, se mirent aussitôt à prendre les uns par la main, à tendre l'aviron aux autres, et à lancer des cordages aux plus éloignés. Aussi dépourvu de sentiment que le bois qui me portait, je fixai l'attention de la chaloupe secourable; saisi par les cheveux , je fus jeté comme un thon sur un tas de mes camarades à demiraorts. Ayant repris mes sens, et voyant l'embarcation sous le feu du Scipion, j'osai tirer par le pan de son habit l'intrépide commandant: M. l'officier, lui dis-je. veuillez faire attention que nous pouvons à tout moment être emportés par une explosion ; la chaloupe a déjà beaucoup de monde; au nom de Dieu , tirons au large. Paroles égoïstes que je me reprocherai toute ma vie ! L'Anglais , sans abandonner un instant ses généreuses fonctious, me répondit avec son sang- froid britannique: « Calmez-vous, mon ami, calmez-vous, je suis ici pour sauver tout le monde , si je le puis , ou périr avec vous ; je ne me retirerai que lorsque ma chaloupe sera pleine à sombrer. » Ce qu'il disait, il l'effectua.
« A peine arrivés à bord du vaisseau de Sidney-Sniilh , le Scipion sauta en l'air avec un inexprimable fracas; nous en étions à quatre lieues, et l'ébranlement du vaisseau de
guerre anglais fut si violent, qu'il jeta tout le monde à la renverse. Un gigantesque tourbillon de fumée cacha le ciel, laissant apercevoir par intervalles des débris fumants, et des centaines de cadavres s'entrechoquant sur le dos des vagues en tumulte. Horrible et grandiose spectacle que j'essaierais vainement de rendre tel que je l'ai vu!
« Ainsi périt un des plus beaux vaisseaux de la marine royale de France. A peine cent cinquante marins survé* - curent à ce désastre. Tout le reste d'un équiqage de neuf cents hommes fut anéanti.
« Le choc m'avait étourdi. Revenu à moi , je fus conduit avec mes compagnons d'infortune au magasin, où je reçus pour ma part une chemise bleue et quelques autres hardes. On nous introduisit ensuite dans la chambre de
1 'état-major. Les officiers nous prodiguèrent les liqueurs spiritueuses en nous comblant d'attention. Le capitaine avait fait préparer des pavillons et des voiles pour nous servir de lit on nous fit manger enfin une soupe de farine, accompagnée d'un bon verre de vin de Madère. Le lendemain, les aliments furent plus substantiels; une excellente soupe grasse et du vin confortable à profusion. J'aime à reconnaître ce bon traitement.
« Cependant les incendiés tombèrent presque tous malades; comme seul officier de santé survivant, le Commodore me fit inviter de m 'adjoindre à la faculté du bord; quelques jours se passèrent ainsi. Une corvette sortie de Toulon, encore assiégé , nous ramena dans cette ville le
2 décembre au nombre d'environ cent individus , seuls et tristes restes d une immense catastrophe. Qui nous eût dit qu'au bout de huit jours nous tomberions à l'improviste
Marseille. — 1794. 3G3
dans ud abîme d'incommensurables calamités subies celle fois par l'universalité de nos concitoyens?
« Pour en finir avec ce qui m'est personnel , je dirai brièvement qu'au milieu de l'abandon plein d'horreur de nos faux amis, je parvins, après mille tentatives infructueuses, à me jeter pêle-mêle avec la foule dans la chaloupe du vaisseau espagnol Y Ange-Gardien. Ce vaisseau nous conduisit, après une traversée longue et pénible, à Carthagène où la misère m'attendait sur le quai.
« Qu'il me soit permis de révéler en finissant un acte d'humanité phénoménale de la part d'un général républicain de l'époque. Ce beau trait me fut raconté dans l'exil par un ami qui en avait été presque témoin. Cervoni , le futur commaudant et l'ami de Marseille, commandait l'avant garde de l'armée révolutionnaire entrant dans Toulou. Des femmes en grand nombre , des vieillards, des enfants se présentèrent à lui effrayés et suppliants. « Allez , bonnes gens , leur dit-il avec douceur, allez et rentrez chez vous. » Or, le général avait reçu l'ordre de passer par les armes tout ce qu'il rencontrerait d'êtres vivants dans la ville. La grandeur d'âme de Cervoni prévalut sur la barbarie de son mandat (1). »
(1) Le général Cervoni, tils d'un des compagnons de Paoli, avait été élevé pour le barreau ; sa vivacité s'accordant mal avec i étude des lois, il embrassa la profession des armes malgré son goût naturel pour les lettres, goût qui ne l'abandonna jamais. Il Ht s;i première campagne à l'armée des Alpes en qualité d'aide-decampdu général corse Casabianca. Cervoni , aussi brave qu'intelligent, fit beaucoup de chemin en peu de temps. Il se distingua dans un commandement difficile au siège de Toulon. Après le 18 brumaire, le loutpuissant Bonaparte qui n'aimait pas un compatriote auquel il avait obéi au camp, envoya Cervoni à Marseille pour y
Marseille regretta la perle du Scipion. La douleur toutefois était empreinte d'indifférence , bien qu'il y eût dans l'équipage du vaisseau incendié une infinité d'enfants du
commander la 8 e division ; c'était une disgrâce- dorée. Le noble Ccrvoni vécut longtemps parmi nous et maîtrisa par l'affabilité , par la mansuétude , et par une bonne humeur sympathique , les préjugés du pays contre les maîtres qu'on nous imposait à tour de rôle. Napoléon le déplaça pour l'envoyer à l'armée en 4809.
Nous ne saurions mieux compléter la biographie du général Cervoni que par un extrait de la lettre que nous a fait l'honneur de nous adresser, le 40 mai dernier 4844, Mme. la baronne de Maupoint, sa fille. On y verra la preuve de la fausseté du bruit qui courut dans Marseille , que le général avait été envoyé à la mort de dessein prémédité.
« Mon père demandait depuis longtemps, mais envain ,
un congé de quinze jours pour venir à Paris où s'achevait mon éducation. Il reçut enfin celle permission au moment où il ne comptait plus l'obtenir, il partit sur-le-champ, arriva malheureusement à Paris, la veille de la dernière audience de l'Empereur, et là il demanda à être employé dans la campagne qui s'ouvrait; le maréchal Lannes qui était présent pria mon père d'accepter le poste de chef d'étal-major de son corps d'armée, c'était une magnifique position que mon père accepta. Madame Laetitia avait beaucoup d'affection pour lui , elle fit observer à l'Empereur que plusieurs maréchaux étaient ses cadets et lui dit : il faut le mettre au niveau des autres c'est mon intention répondit l'Empereur, à la première occassion.
« Arrivé à Paris le 7 avril , mon père en repartit le 13, arriva auprès du maréchal le 24 et fut tué d'un boulet le 22 , à la bataille d'Ekmul, à quelque pas de l'Empereur; le maréchal Massenaelle duc de Rovigo étaient près de lui et le virent tomber, c'est d'euxmêmes que j'ai eu ces détails. Si vous avez connu mon père , Mon sieur, vous savez qu'il joignait à toutes ses excellentes qualités une inaltérable gaîlé. Le matin il dit au maréchal Lannes : je vous recommande ma fille, le maréchal eu fut frappé et répondit: comment, Ccrvoni, je ne te reconnais pas , aurais-tu un pressentiment? — Non, mais le jour d'une bataille , noire sort est incertain. »
pays. Doit-on s'étonner de cette tiédeur? Quand le vase déborde, qu'importe un degré de plus? La reine du midi détrônée, n'avait plus alors qu'une existence moribonde ; elle était entièrement livrée à la préoccupation d'un avenir de plus en plus triste, et les infortunes du trimestre précédent avaient amené une profonde atonie, en un mot, nous étions saturés de malheurs (1); d'ailleurs, la catastrophe maritime du 26 novembre ne nous intéressait de près que sous le point de vue du funeste sort de l'équipage , car on voyait très distinctement que l'escadre de Toulon avait changé de maître , malgré les ménagements et les promesses de ses dépositaires. La pensée d'un dommage qui tombait en définitive sur la seule Angleterre tempérait les regrets en faisant naître dans l'âme je ne sais quelle pointe de satisfaction. Ajoutons, pour ne rien omettre, que la nouvelle du fatal événement ne parvint à la connaissance du public qu'environnée d'obscurité ; enfin la débâcle de Toulon survenue presque incontinent, détourna l'attention de Marseille d'un malheur isolé, quelle que fût l'énormité du désastre.
Toulon n'est imprenable que par mer; les montagnes qui le dominent au nord et au midi vont se prolongeant jusques à l'extrémité da la rade et la protègent merveilleusement. Du côté de la terre , c'est tout le contraire. Que les assiégeants viennent à s'emparer par un coup de main des faibles ouvrages extérieurs, ce qui peut être accompli
(1) Marseille avait été mise en état de siège le 4 8 novembre par la convention, mesure destinée à préparer les voies pour la boucherie qui ensanglanta les deux premiers mois de 94. Barras et Fréron visant à l'immortalité des massacreurs de Lyon , Couthon et Coîlol-d'Herbois, étaient les instigateurs du décret.
sans trop de difficultés , les batteries de ces fortins sont aussitôt tournées sur la place et l'écrasent de leur feu. Si les puissances alliées, ou pour mieux dire, si les Anglais avaient voulu faire de Toulon le tombeau de la révolution, on aurait rois sur pied une armée de cinquante mille hommes pour retenir les assiégeants au loin , et peut-être une grande bataille aurait décidé du sort du monde. Loin de là, les assiégés étaient à peine en nombre suffisant pour défendre la place , et les débarquements de troupes avaient cessé. Donc la prise de Toulon pouvait être retardée de quelque temps encore, mais elle était inévitable tôt ou tard; la trahison la précipita, si nous admettons comme un fait avéré l'arrangement à prix d'or entre le ministère anglais représenté à Paris par le prisonnier négociateur O-Hara et le comité du salut public. De quelque manière que ce fût, une catastrophe était infaillible ; voilà ce que le bon sens public, enfin désillusionné, les incorrigibles à part, voyait à Marseille, en frémissant sur la certitude du contre-coup. L'arrivée incessante des renforts en hommes et en munitions, que la chute de Lyon avait rendus disponibles , et d'un autre côté la molesse de la défense et la faiblesse comparative de la garnison n'étaient pas de nature à dissiper nos pressentiments.
Quoi qu'il en soit, les escadres s'éloignèrent dans la matinée du 1 9 décembre, et dans le courant du même jour l'avant-garde républicaine prit possession de Toulon. En apprenant l'épouvantable châtiment subi par ceux des habitants qui n'avaient pas voulu ou qui n'avaient pas pu mettre leurs jours à couvert à bord des vaisseaux fugitifs, Marseille trembla ; elle savait de reste, la malheureuse
ville, que la foudre, après avoir exercé ses ravages sur ses voisins , s'apprêtait à ^'exterminer à son tour. Dans quelles transes, grand Dieu! furent passés les derniers jours de Tannée, et quelles ne furent pas les angoisses des familles des prisonniers et des prisonniers eux-mêmes , placés plus immédiatement sur la mine (1 ) !
Mais grande fut la jubilation du sans-culotisme triomphant; l'insolence de ces gens-là n'eut de limites que Tinfini. Il y eut des marches triomphales surchargées d'oripeaux : ridiculum acri. Le ban et Tarrière-ban du peuple souverain y furent appelés par des proclamations ronflantes ! Le club se mit en verve, on fit de beaux discours , on vociféra des hymnes à la liberté, on but , on chanta, on hurla, on dansa. Les citoyens paisibles se tinrent cois en se bouchant les oreilles, et le bourreau rit du rire des tigres en remettant son couperet à neuf (2).
(1) Le récit circonstancié des malheurs de Toulon excéderait les proportions de notre plan; quand môme il en serait autrement, nous hésiterions à l'entreprendre après M. Zénon Pons. Nous nous bornerions humblement à le copier. Nous prendrons un moyen terme, en insérant textuellement en temps et lieu dans les pièces justificatives ce morceau capital , aussi remarquable par le talent de l'écrivain que par son exactitude. Au surplus, nos lecteurs s'apercevront sans doute, que le siège de Toulon appartenant à l'aunée 93 et la commission militaire de Marseille , ainsi que le second exercice de Maillet étant de Tannée suivante il y a ici confusion de date , une rétrogradation chronologique. Nous signalons cette inexactitude sans prétendre la justifier.
(2) Le dernier historien de Marseille a complaisamment employé plusieurs de ses feuillets à la pompeuse description des réjouissances républicaines : nous ne l'imiterons pas. Qui ne sait à quoi s'en tenir sur le compte de ces billevesées, que leur auteur primitif, pour l'ordinaire bel esprit d'administration , a données pour ce qu'elles valent. Froides hyperboles sautées par le lecteur, à la manière d'un grand poète. Nous croyons l'avoir dit une fois : les joies par ordre n'eurent et n'auront jamais que l'appât de la eu-
Reprenons maintenant la sanglante série des massacres de Marseille par Maillet et Brutus, interrompue par les épisodes.
Deux jeunes négociants, MM. Joseph Bonnardel et Richelme, avaient accompagné M. Lavabre dans sa fuite. Conduits en prison , Maillet , à peine réinstallé , les condamna tous les deux par le même jugement, 3 germinal an II. La victime échappée et reprise est toujours égorgée la première.
M. François Dalmas les avait précédés. Le banquier sexagénaire, renonçant, sur le retour de l'âge et par affection fraternelle , aux douceurs de la vie champêtre , avait retrouvé dans le pays des affaires la fortune de sa famille engloutie dans la débâcle du commerce marseillais en 1774. La simplicité de ses mœurs, son isolement politique ne le préservèrent pas. Saisi dans sa maison de campagne voisine d'Arène, son procès fut court; M. Dalmas était présumé riche (1 ).
M. Bafinesque, notabilité protestante, n'avait jamais
riosité. Que sera-ce si cet appât leur manque ? L'éclat des fêtes publiques ressort tout entier et du genre cl du nombre des spectateurs, lesquels doivent être exempts de toute fâcheuse préoccupation, et non pas assurément de ce monstrueux public de 93 ou, mêlées à des bandes de forcenés, on apercevait avec un indicible dégoût , des femmes, rebut de leur sexe , sentant le rogome et la brute. Pour qu'une fête soit brillante, il lui faut cet innombrable public élégant qu'on voit apparaître à Marseille aux jours de solennités catholiques, jours heureux où la jeunesse et la beauté sous les armes, parées de leurs plus beaux atours , rayonnantes de fraîcheur et de satisfaction, passent et repassent sans fin sous les yeux de l'observateur enchanté.
(4 ) Dans les temps d'alarme on se réfugie aux champs. Ce genre de retraite , fort doux en général, est peu sûr contre un danger imminent. La peste et la révolution l'ont fait voir.
paru à la section. Prudent et taciturne, il manifestait peu son opinion. Les délateurs devinèrent l'associé de l'échevin proscrit et hors d'atteinte , M. Laflèche. Arrêté dans sa maison, place Noailles, le sensuel Bafinesque fut jeté dans un cachot du Palais-de- Justice ; il y tomba malade de malaise et de chagrin; on l'envoya à l'Hôtel-Dieu où il mourut garotté sur un grabat.
C'est aux négociants surtout que les proconsuls en voulaient. Voici ce qu'écrivait Fréron à son collègue Moïse Baille , le 5 pluviôse :
« La commission militaire que nous avons établie à la place du tribunal révolutionnaire va un train épouvantable contre les conspirateurs. Quatorze ont déjà payé de leur tête leurs infâmes trahisons. Demain seize doivent être encore guillotinés Demain trois négociants danseront aussi la carmagnole ; c'est à eux que nous nous attachons. »
Cette curieuse lettre apprendrait , si on ne le savait pas , que les condamnations étaient arrêtées d'avance , puisque Fréron connaissait, le 5 pluviôse , le nombre et le nom des condamnés du 7 (1 ).
La manie de l'occision était d'ailleurs surexcitée chez les exterminateurs du Midi par le double aiguillon de la verge parisienne et de l'exemple provincial. Les dépêches quotidiennes du suprême comité faisaient tomber les têtes par milliers, du nord au sud, de l'est à l'ouest de la France , et si nous mettions les tueries de Marseille à côté des horreurs de la Vendée, de Nantes, d'Arras, de Toulon
(<) Il y eut, le 7 pluviôse, une fournée de 43, trois de moins que ne l'avait annoncé Fréron à son ami.
et de Lyon, nous serions en droit de contester à Barras et a Fréron la palme de l'assassinat; ceux-ci du moins se refusèrent les raffinements des Lebon et des Carrier, mais quelle étrange modération !... la commission militaire de Marseille après une journée de 14 têtes abattues ( 4 pluviôse) continua sur le môme pied pendant environ un mois sans dépasser pourtant son premier chiffre. Mais un redoublement de fureur signala la dernière quinzaine de son existence. Vingt exécutions le 8 ventôse, 23 le lendemain, veille de la décade (1), prouvèrent que tant d'actes réitérés, bien loin déteindre la soif homicide, n'avaient servi qu'à l'irriter; on dit môme que si l'exécuteur n'avait pas demandé quartier, les deux expéditions n'en auraient fait qu'une; les satrapes se montraient plus avides de jouissances que le bourreau de salaire. Les cent bras de Briarée n'auraient pas été de trop au gré de leur appétit de vautour (2).
(1) La veille de la décade était toujours meurtrière.
(2) Cinq à six jours après les massacres des 8 et 9 venlose , l'auteur de ces essais fut découvert dans la contrée de Notre-Dame et jeté à Ste. -Claire. En me voyant entouré d une vingtaine défigures sinistres que conduisait un loueur do voitures nommé Reynnud (c'était un des cadets de la famille), en considérant les deux mortelles lieues que ces misérables avaient parcourues pour moi , ce qui semblait annoncer l'importance de la capture, en vérité je me crus perdu. Cependant je ne m'étais montré que très rarement à la section; mes affaires, mes goûts et mon caractère m'en éloignaient; mais j'avais sur la conscience ma maudite apparition de trois jours à l'armée marseillaise dans Avignon. Je faisais ces réflexions en marchant, et s'il m'en souvient, je ne m'affectais que faiblement de mon aventure; car la vie d'alarmes que je menais depuis quatre mois, errant d'asile en asile, après avoir été manqué deux fois dans mon domicile à Marseille , m'était devenue insupportable.
Diverses circonstances contribuèrent à me faire oublier jusqu'au bout: la médiocrité de ma fortune, mon aversion pour toute espèce de sollicitation ( malheur aux impatiens ! je l'apprenais
Ou no peut déterminer autrement que par approximation le nombre des meurtres de la commission , vu l'absence d'écriture. Il paraît que Brutus ne se souciait pas plus que les héros de grands chemins , de tenir registre de ses exploits; il tuait et tout était dit. On peut toutefois, sans trop s'écarter de le vérité, admettre quatre cents condamnations capitales sous les juges militaires. Maillet , dans les deux exercices, arriva, plus lentement il est vrai, à peu près au même total. Une exaltation frénétique poussait au massacre le disciple de Danton , l'atrocité du pédant assassinait de sang froid. Celui-là jetait la terreur à pleines mains, celui-ci la semait en avare. L'âme du Parisien contenait le feu de l'enfer , celle du Provençal les glaces du pôle; disons mieux , ils n'avaient d'âme ni l'un ni l'autre. Brutus exploita la boucherie sans interruption pendant quarante-cinq jours ; Maillet décima Marseille à deux reprises dans l'espace de 1 0 mois.
Nos recherches pour découvrir les papiers de la commission militaire n'ont pas eu plus de succès que celles qu'on avait faites avant nous. Nous en avons conclu que ces papiers n'existent plus ou n'ont jamais existé. Grâces pourtant à un philologue aussi recommandable par son noble caractère que par sa haute capacité, M. Roirx-Alphéran , voici ce qui est venu à notre connaissance.
La cour royale d'Aix conserve dix jugements imprimés en forme de placards de la commission militaire de 9*-
tous les jours), enfin l'époque de mon incarcération qui coïncida presque avec la chute de Brutus; un mois plus tôt c'était fait de moi , tant il y a de puissance dans Tà-propos et dans le temps!
Je n'ai pas oublié que je trouvai la prison en plein mardi -gras, en v enlr^nt à six heures du soir.
cinq de ces placards existent en un seul exemplaire , il y a plusieurs exemplaires des cinq autres. Ce n'est là sans doute que la moindre portion des actes deBrutus, puisque les condamnations réunies des dix feuilles ne s'élèvent qu'à 4 23 , et qu'on ne trouve pas dans ce lamentable nécrologe des noms connus généralement pour en avoir fait partie. Ou ignore même les noms et la date des placards qui manquent. Quel est précisément le jour de l'entrée en fonctions et celui de la dissolution , c'est ce qu'on ne sait pas davantage.
Quoi qu'il en soit, nous placerons à la fin de notre travail une copie exacte des \ 0 placards dont nous venons de parler (1 ) , nous joindrons à ce catalogue , et chacun à sa date , les jugements à mort rendus par Maillet et Giraud, soit avant leur destitution par Barras, soit après leur réhabilitation sous Maignet. Nous n'affirmerons pas que la liste soit absolument complète, mais nous avons lieu de penser que les omissions sont en petit nombre.
Tandis que Barras tenait Marseille sous le joug , Maillet du fond de sa prison sollicitait son acquittement, sa réintégration et la disgrâce de son persécuteur. Il était appuyé par ses vieux amis de la rue Thubaneau, et les jacobins alors tout puissants, parce qu'ils étaient nécessaires aux desseins de Robespierre, le protégèrent efficacement. Maillet et Giraud furent absous, réintégrés, la commission militaire dissoute et Barras rappelé. Tout cela fut l'ouvrage de Robespierre qui , bien loin de redouter la pré-
(l) Le premier placard porte la date du 4 pluviôse , et le dixième celle du 29 ventôse au h. Ce placard de clôture renferme vingt acquittements tous étrangers à Marseille, sans condamnation aucune.
sence à Paris d'un partisan de Danton , l'y attirait au contraire dans le dessein de s'en défaire avec plus de facilité. Cependant les déclamations de tribune, le9 clameurs de la rue St.-Honoré contre les démolisseurs de Marseille, les intrigues de Maillet et de Giraud servaient admirablement les ennemis de Robespierre qui , manquant d'un chef résolu, avaient jeté les yeux sur Barras et désiraient son retour. De son côté , Barras partageait leur vœu , car il rougissait probablement du rôle odieux qu'on lui faisait jouer en Provence depuis cinq mois. Le collègue de FréroB, qui entretenait des relations secrètes avec les antagonistes du dictateur en perspective , considéra sans doute son rappel comme un premier pas vers l'affranchissement de la Convention; il était d'ailleurs fatigué d'un despotisme subalterne.
Au surplus, les extravagances de Fréron eurent du moins cela de bon , qu'elles interrompirent pour quelques jours l'effusion du sang, et tel montagnard ne se doutait pas , en déclamant contre les démolitions qu'il plaidait la cause des prisonniers.
Les conventionnels sortirent de Marseille chargés de la malédiction des familles qu'ils avaient plongées dans le deuil. Les clubistes eux-mêmes qu'ils avaient régentés les virent partir sans aucun regret, dans l'espoir de reprendre leur ancienne influence sous un proconsul plus à leur guise. Le nouveau lieutenant de la convention, Maignet, ne trompa point leur attente (I).
(4) L'ex-oratorien auvergnat Maignet , dit son biog raphe, avait voté la mort du roi sans appel et sans sursis; il fut longtemps sans influence malgré ses opinions outrées , il suivit Coulhon dans
E9QI1SSES HISTORIQUES.
Le représentant incendiaire venait de mettre le département de Vaucluse aux abois, lorsqu'il reçut l'investiture du commandement des Bouches-du-Rhône. Son acharnement contre les anciens sujets du Pape ne lui permettant pas d'opter, il accepta la double mission et c'est à la clarté des flammes de Bédouin , les pieds dans le sang versé sur la place publique d'Orange, qu'il lut l'ordre qui lui donnait Marseille à torturer après Barras. Il en ressentit probablement une extrême joie, parce que la population de la Provence , quoique réduite de moitié à force de proscription et de supplices, allait lui fournir une quantité suffisante de têtes pour compléter son chiffre de dix mille. Toutefois, sa présence à côté d'un échafaud sorti de son génie lui paraissant une nécessité , il commença son double proconsulat par l'intimation écrite de sa volonté : Major è longinquo; et se faisant représenter à Marseille par un homme de sa trempe qui s'appelait Rouillon; il ne visita cette ville qu'à de longs intervalles et n'y séjourna jamais que peu de jours. Il craignait peut-être qu'en son absence , on ne laissât se refroidir ses couperets de prédite midi. C'est lui qui fut chargé de commencer la démolition de Lyon. Le comité de salut public envoya bientôt Maignet dans le département de Vauclusc. Il transmit d'Avignon où il arrivait à peine , des notes au comité de salut public, qui portaient dix mille individus à exterminer ; il demandait en même lomps l'autorisation de créer celte commision militaire d'Orange qui fit couler des torrents de sang. Maignet voulant détruire en masse , saisit loccasion d'un arbre de la liberté, coupé par une poignée de malveillants, ses aflidés peut-être, hors de la petite ville de Bédouin , dans l'ancien Comlat; une seconde commission fut organisée-, la ville livrée aux flammes, les habitants mis à mort ou dispersés; mcsuies atroces que la Convention approuva , et celle approbation servit de réponse et de sauvegarde à Maignet lorsqu'il fut mis en accusation après le 9 thermidor.
leclion. Après tout, le montagnard faisait grand fond sur ses pareils, les puissants en terrorisme marseillais. Certes le montagnard avait raison: Maillet, Giraud, Gahbert, Revest , Moriu-Raton et le commandant militaire Voulant étaient sans contredit des personnages très propres à hâter l'accomplissement des conceptions d'un brûleur de villes (1).
Mais si Maignet se tenait presque invariablement à distance de Marseille, il écrivait ou faisait écrire par son secrétaire Giraud (on rencontre ce nom partout) : « Ne laissez pas respirer les traîtres, courez sus aux suspects », disaient toutes ses lettres aux municipaux ; c'est que le prévoyant proconsul songeait à ses approvisionnements de chair humaine. A quoi les bons municipaux de répondre: « Citoyen représentant, nous avons pris de si bonnes mesures, de concert avec le comité de surveillance, qu'il ne reste plus un^eul suspect sur le pavé de la commune sans nom. » Y avait-il ou non quelques grains d'humanité au fond de ce langage? c'est-à-dire avait-on voulu donner à entendre que la chasse aux suspects devait finir ? Nous laissons au lecteur le soin de prononcer.
Néanmoins, vers la fin de février, la fureur des arrestations se réveilla déplus belle. On entassait tant d'individus dans les maisons d'arrêt , qu'on ne savait plus où les mettre. Il fallait bien remplir les vides que la commission
(1) Maignet avait annoncé quinze jours avant le 20 prairial son arrivée à Marseille pour présider la féte de l'Elrc-Supréme. Grand émoi parmi la gent municipale, grand frais d'imagination pour apprêter au nouveau Caraman une réception mirifique. Soins superflus, peines perdues, le dédaigneux conventionné! ne vint pas.
militaire avait laits, et fournir sa pâture au tribunal criminel réhabilité.
Maillet et Giraud , ces deux êtres pervers , dont l'union s'était profondément enracinée dans le sang de nos pères de famille, se remirent à l'œuvre. La mort de deux hommes de bien, étrangers l'un à l'autre par la profession , par le caractère et par le pays , MM. le chevalier d'Alraéran de Maillane, de Saint-Aemi , et Reynier, liquoriste sur le port à Marseille , ensanglanta leur réiuauguration ( 2 germinal an II , le 20 mars 1 794. )
M. d'Àlméran , chevalier de St. -Louis , ancien commissaire des guerres à St.-Remi , n'était écroué au Palais que depuis vingtrquatre heures (2). Le bon M. Reynier logeait à Ste. -Claire depuis plusieurs mois. Nous y étions camarades de chambrée. C'était un homme de 55 à 60 ans , gras et de haute taille, encore vert, à la physionomie douce, attrayante, au teint vermeil. Du ^ste, il n'y avait pas sur le quai des Augustins d'industriel plus estimé , plus aimé de chacun que le pacifique distillateur.
Vers les onze heures du matin , moment critique je vous assure, Reynier assis au milieu de la salle , l'ancienne infirmerie des Clairistes , était sous la main du barbier Alphonse, détenu comme nous tous; il devisait avec le frater, suivant l'immémoriale tradition , et avec trois ou quatre
(1) M. d'Alméran eut pour compagnon de son triste voyage de St. -Remi à Marseille M. Perriat , fils cadet de l'ancien procureur du roi du pays , dont le père et le frère aîné étaient émigrés. On enferma ce jeune homme à Ste. -Claire d'où il sortit après le 9 thermidor. A mon grand regret, je n'ai plus entendu parler de lui C'était un excellent camarade, studieux, instruit, spirituel et jovial.
personnes. J'en était une. Tout à coup, le terrible geôlier en chef Lafon , le plus effronté coquin de Marseille , apparaît sur le seuil de la porte ; un indéfinissable silence s'établit dans la réunion. Chacun à part soi tremble de se trouver l'objet de cette brutale visite. Lequel de vous autres est Reynier, mount'vs Reynier ? Le brave homme pâlit, et faisant un effort de fermeté : C'est moi , dit-il. On te demande , ti demandoun. — J'y suis dans un instant , Alphonse, achève de me raser. — mais le pauvre garçon n'en avait plus la force, sa main était morte. Notre ami essuie ses joues , rajuste ses vêtements , nous dit adieu , et descend à la geôle de sang-froid , en apparence du moins. Nous étions plus troublés que lui ; pauvre Reynier , nous
revoir !
Son accusation fabriquée , à n'en pas douter , par Roybon, n'était qu'un tissu de calomnies absurdes, de griefs insignifiants formulés en phrases stéréotypées; mais Maillet et Giraud son oracle, admettant avec une ardeur de néophyte ces perfides inepties comme des motifs transcendants, condamnèrent Revnier et M. d'Alméran non moins innocent que lui. Ce dernier fut jugé sommairement et lestement sur l'identité constatée.
L'usage de la chapelle, ayant été rétabli , on y conduisit sur-le-champ les deux condamnés. Bizarre singularité ! L'homme d'épée passa sa dernière nuit dans le désespoir, et l'homme de travail dans la prière. Reynier parvint cependant par la chaleur de ses exhortations et surtout par son propre exemple à ramener le calme dans l'âme de son compagnon. Les pensées religieuses achevèrent de le raffermir.
Nous avons dit plus haut, que le lendemain 3 germinal , MM. Bonnardel et Richelme subirent leur destinée.
Le 21 , M. Augé fut appelé, jugé, et mis à mort le 22; il était courtier et Gascon. Sa langue trop indiscrète fit son malheur. Ajoutez , qu'il avait eu la maladresse d'aller se loger au beau milieu du numéro onze , malgré son antipathie (1). En un mot, la décade exceptée , presque chacun des jours d'un mois qui rend la vie à la nature fut marqué par de sanglantes funérailles.
Nous ne mettrons pas la sensibilité de nos lecteurs à de plus longues épreuves. Que pourrions-nous leur présenter encore ? Hélas ! une interminable et dégoûtante série de forfaits uniformes, de sentences capitales calquées les unes sur les autres, dictées par des monstres sans entrailles à des scélérats sans remords ! Portons-nous ailleurs.
Vers le milieu du printemps, la Convention rendit un décret ordonnant à tout individu noble, ou soi-disant tel, de sortir sous un court délai des villes maritimes , les femmes et les enfants compris. Jamais injonction ne s'exécuta plus ponctuellement; durant plusieurs jours le bureau des passeports fut encombré depuis le matin jusqu'au soir, car il ne fallait pas plaisanter avec la Convention , et puis la vanité qui se nourrit d'illusions et de chimères s'était mise de la partie. Les chefs des familles nobles et riches avaient quitté la France depuis longtemps ; mais hors de cette classe une infinité de personnes des deux sexes se crurent forcées à l'exil à tort ou à bon droit. On vit poindre des
(I) Si notre mémoire nous scrl bien , M. Augé fut le dernier condamné de Sainte - Claire. On maltraita davantage les autres prisons.
nobles de tous les coins de Marseille; il semble qu'on n'aurait pas dû s y attendre d'après les dégradations des mésalliances, les retranchements de l'émigration, ceux des incarcérations et de l'échafaud. Les uns dont la noblesse n'était qu'un rêve, ou bien un ridicule, s'imaginèrent qu'un passeport aurait pour leur postérité la valeur d'un parchemin remontant aux Croisades. Les autres d'origine incontestablement noble sortirent par groupes des profondeurs d'une misère qui les rendait imperceptibles , sacrifiant leurs dernières ressourcesà ce qu'ils appelaient le devoir démettre en relief l'ancienneté d'un nom tombé dans l'oubli; ils auraient cru déroger en restant, on était bien aise d'avoir peur là où la peur n'était pas feinte ; il y eut même des plébéiens tarés qui décampèrent à cause de leur sobriquet. Le marquis Tassy fils d'une entremetteuse se crut lui-même en péril.
Cette colonie , car c'en était une par le nombre, formait un ensemble d'individus de tout calibre et de toute couleur. Les femmes , sexe timide et vain , y figuraient en grande majorité. Ceux qui n'étaient ruinés qu'à demi s'arrêtèrent à Aix. La médiocrité s'établit dans les villages et l'indigence dans les hameaux.
Un certain nombre de ces familles réfugiées avaient des parents détenus à Marseille. Une correspondance s'établit en passant par le vi§a d une commission ; or, Tirascible M. Lesbros, que nous avons vu à Ste.-Claire, ne laissait guère passer de jours sans écrire à sa femme qui était à Aix. Le style de ses lettres était affecté, boursouffié , entrecoupé d'exclamations redondantes , d'épanchéments à prétention ; bref, du galimatias bien conditionné.
3S0 ESQUISSES MSTORIQURS.
Voulait-il, par exemple, donner plus ou moius de force à l'expression , il soulignait doublement et triplement le mot. Il advint de cette bigarrure que les argus de l'ancienne capitale de René, prenant les filets d'interligne pour des chiffres conspirateurs , saisirent les élucubrations du vieillard , amoureux imaginaire. Par suite tous les nobles de Marseille réfugiés à Aix, n'importe le sexe, furent claquemurés. Quel désappomtement et quels murmures ! L'écrivain , cause innocente du désordre , ne fut pasdes derniers à crier à la tyrannie. Sainte-Claire retentit plusieurs jours de suite de ses malédictions, sans que ses amis et ses alliés pussent placer un mot de prudence à rencontre d une fureur capable de compromettre toute la maison.
Chose étonnante , il y avait parmi les commissairesinspecteurs un homme de bou sens et d'esprit. On le chargea de l'analyse de la fatale épître. Après l'avoir examinée attentivement, il déclara n'y avoir trouvé qu'un tissu d'extravaeances ampoulées. C'est un vieux fou , dit-il , jouant au St.-Preux.
Cette déclaration, malgré sa sagesse, n'ouvrit pas la prison d'Aix aux réfugiés à particule de Marseille.
La tempête parut sappaiser vers la fin de mai ; les condamnations capitales, devenues moins fréquentes, furent enfin suspendues. On laissa chômer la massue , et quelle que fût la cause d'une trêve inattendue, Marseille respira. On gagnait du temps; le bénéfice était immense, mais le fond de la situation restant le môme , il y avait bien plus déraisons pour craindre une rechute que pour espérer un amendement sérieux.
Les partis qui s'entre-déchiraient dans la Convention n étaient d accord que sur un seul point , celui de perpétuer la terreur. Que si les tyrans de la France , absorbés par ces luttes domestiques que la mort terminait à tour de rôle , avaient laissé quelque répit aux débris des populations décimées, on aurait pu se dire avec quelque fondement : lorsque nos bourreaux se seront dévorés mutuellement jusqu'au dernier , comme autrefois les soldats de Cadmus , la toile tombera peut-être. Or , il n en était point ainsi. Tandis que Robespierre, appuyé sur des sicaires qui s'appelaient la Commune, envoyait succcessivement à Fouquier-Tainville ses rivaux et quiconque lui faisait ombrage, St.-Just, Collot-d'Herbois et Couthon égorgeaient sans relâche tout ce qui portait en France un nom honorable^).
L'espérance n'était pas moins interdite par le spectacle plus rapproché de la désolation du Comtat , où les commissions militaires déblayaient les prisons à force de massacres. Pouvait-on douter qne Maignet , ce proconsul frénétique, ne tenait le glaive suspendu sur Marseille que pour se donner le temps et la joie d'organiser à l'aise une nouvelle série d'hécatombes ? Ces appréhensions ne se réalisèrent que trop:
Juin finissait lorsque le bruit se répandit qu'on allait envoyer à Orange , et les uns après les autres, jusqu'au dernier, les prisonniers de Marseille pour y être jugés, c'est-à-dire mis à mort. Le comité de surveillance reçut bientôt l'ordre dè dresser les premières listes. Comme on
(1) Od sait que cinquante tètes tombèrent la veille même du 9 thermidor.
pouvait s'y attendre, l'exécution de la mesure fut prompte. Nos grands hommes s'impatientaient d'une intermittence qui les laissait depuis quelques semaines dans l'inaction. Chompré , le plus vil des hommes, était radieux.
Les registres du comité furent ouverts. Le nom de chaque détenu subit un examen hostile, et de ce détestable travail surgit la première expédition composée d'une quarantaine d'individus choisis dans les prisons diverses , suivant la gravité des griefs, ou plutôt suivant le degré de haine des inquisiteurs.
La maison de Ste. -Claire fournit cinq sujets : MM. le chef d'escadre de Marin , Olive de Verdau , l'ancien officier d'infanterie d'Achy , Dumas du Petit-St.-Jean et le menuisier Mannivert.
M. le chevalier de Marin , parvenu par ses longs travaux et sa brillante conduite au grade éminenl de chef d escadre avait passé sa vie presque entière à la mer. Dans ces campagnes célèbres où le bailli de Suffren ^immortalisant, rendit à notre pavillon sa blancheur primitive et détermina par une suite de brillants succès la conclusion d'une paix honorable, l'ami de Tippo-Saïb avait parmi ses lieutenants le chevalier de Marin (1).
(0 De retour en France , t'illustre bailli vint à Marseille. Descendu de l'Hôtel-de-Ville il entra dans la Bourse à l'heure de Ja réunion des négociants . il y fut reçu comme un dieu tutélaire. Mars visitant Mercure était accompagné des membres de la chambre de commerce présidés par le premier échevin. Il fil deux fois le tour de la salle, la foule respectueuse s'ouvrant devant lui , salua le protecteur du commerce par un concert de bruyantes acclamations, et l'enthousiasme gagnant de proche en proche, le retour à l'hôtel devint une véritable ovation. L'excessive grosseur du héros de l'Inde rendait sa démarche pénible , mais le bonheur resplendissait sur ses nobles traits M. de Suffren mourut en 89 , et, partant, ne fui pas témoin de nos désastres.
Brave comme César , le fils de Marseille déploya dans toutes les occasions l'habileté d'un officier consommé et la froide bravoure du guerrier. Le nombre de ses blessures mal cicatrisées disait trop bien qu'il avait vu cent fois l'ennemi de près.
Ardent pour la sainte cause de la royauté , qu'en bon Marseillais, il ne séparait pas de la personne royale, M. de Marin, toutefois, sans condamner absolument l'émigration systématique, n'approuvait point une expatriation dont les inconvénients et l'inefficacité n'échappaient pas à son jugement. Il aurait néanmoins suivi par devoir le drapeau de Condé si les infirmités et l'âge ne l'avaient pas enchaîné. Ce caractère impétueux, cette activité dévorante furent donc forcés à la vie casanière. M. de Marin s'ensevelit au fond de son domicile, avec Tunique compagnie d'une religieuse chassée de la cellule quelle avait sanctifiée par un séjour de cinquante ans , c'était sa sœur. Le solitaire malgré lui espérait, en se tenant hors de toute participation aux affaires publiques , pouvoir se faire oublier ; il fut en effet négligé jusqu'au mois de juin , mais la révolution inexorable se repentant de sa longanimité , jeta enfin sur le vieux serviteur du roi son sinistre dévolu. On cloîtra le frère comme on avait décloîtré la sœur. Saisi pendant la nuit, on le fit marcher , entre deux sans-culottes armés, vers la maison d'arrêt de Ste.-Claire, où la colonie sous les verroux entreprit d'adoucir l'amertume de sa réclusion; mais celui que les chances périlleuses de la guerre n'avaient point ébranlé, n'était pas homme à s'émouvoir à l'aspect des barreaux d'une prison. La sérénité de son âme et sa piété profonde l'eurent bientôt familiarisé
avec son nouvel état et les éventualités qui en dépendaient. Aussitôt mêlé parmi nous, notre vénérable confrère attira vers lui toutes les sympathies par cette aimable simplicité de manières qui charme et entraîne sans effort.
Le premier inscrit sur la liste des déportés à Orange , M. de Marin fit de courts préparatifs. Dès l'aurore du jour du départ, le vieil officier de marine se promenait à grands pas , la canne à la main , dans le corridor voisin de son lit; il avait endossé son meilleur habit et pris sa plus belle perruque , il ne manquait à sa tenue que l'uniforme et les décorations pour ressembler de tous points au capitaine de haut bord avant la bataille. « Déjà prêt à partir ! lui dit un jeune homme qu'il avait pris en amitié.
— J'attends ces b là, s'écria vivement M. de Marin ,
mais vous allez me rendre un dernier service ; votre femme vient tous les jours à la porte, priez-la de se charger pour l'amour de moi de ma montre que voici , et de quelques mots pour ma sœur la religieuse. La montre m'est désormais inutile , qu'importe le temps à celui qui va mourir? Quant au billet , lisez-le, je vous y autorise. » Voici ce qu'avait écrit le digne chevalier : « Adieu , ma sœur , adieu , nous ne nous re verrons que dans la vallée de Josaphat. »
La commission fut ponctuellement remplie , et le noble prisonnier partit comme le premier venu sur une charrette , sans qu'on eut égard à son âge et sans qu'il s'enplaignit.
C'est ainsi qu'une bande de brigands, soi-disant représentants du peuple , récompensait les gloires de la vieille
France. C'est ainsi qu'un mauvais cuistre auvergnat changé en lion attendait dans son antre , la gueule béante , l'émule et le compagnon d'un grand homme (1).
Avez- vous connu jadis quelqu'un de ces oisifs de bonne famille et de bonne compagnie qui passaient leur arrièresaison de château en château , après avoir dissipé de bonne heure leur patrimoine dans les plaisirs? Courtisans, gourmets, goguenards, grands faiseurs de bons contes, forts à tous les jeux avec les hommes , maîtres passés dans l'art de dire des riens , coquets , sémillants , discrets , sans conséquence auprès des châtelaines^ ces troubadours ridés avaient le choix des invitations. C'était à qui pourrait les avoir à la campagne. Tel était notre camarade à Sainte- Claire , le galant M. d'Achy , excellent homme après tout, quoique passablement empesé. Il avait les cartes à la main au moment où on vint l'avertir de se tenir prêt. Le bon homme essayant de faire montre de fermeté, voulait continuer la partie. Hélas ! ses mains gantées refusèrent le service. Le dameret à cheveux gris n'avait pas l'âme cuirassée d'un Jean-Bart.
M. Olive de Verdau , propriétaire de mœurs fort aristocratiques , chasseur habile , beau joueur , professait ostensiblement un souverain mépris pour la clique révolutionnaire, sans se soucier d'entrer en lutte avec elle; c'était un homme à pendre.
(2) M. de Marin élait frère puiné du troisième gentilhomme nommé à la mairie de Marseille depuis la création, en 4766, de celte supcrfétation municipale. Il est surprenant et fâcheux qu'aucun biographe , que nous sachions, n'ait parlé de ce personnage remarquable. C'est en vue de réparer autant qu'il est en nous l'injustice de la presse , que nous nous sommes complaisamment arrêlé sur le nom de ce brave Provençal .
Avoir laissé vivre jusqu'alors notre excellent Dumas r voilà ce qu'on ne concevait guère ; son tour était enfin venu. Le fatal appel mit cette affaire en règle.
Quant à l'honnête Mannivert , il était sacrifié par jalousie de métier. Son maillet et son établi lui avaient procuré l'aisance; sa politique n'allait pas au-delà, mais il était vu de mauvais œil par les deux Galibert , menuisiers comme lui.
Le personnel des détenus à Marseille, s'élevait dans les mois de 1 été à deux mille individus environ. On n'en choisit de prime abord pour les envoyer à Maignet, comme nous l'avons dit , que quarante à peu près , c'est-à-dire , deux sur cent. Ce chiffre qui n'était pas exorbitant semblait indiquer quelque modération de la part des fournisseurs ; ces honnêtes gens ne méritaient pas qu'on les crût enclins à la clémence, car le premier détachement d'avant-garde devait être suivi de presque tout le reste , au fur et à mesure des réquisitions. Nous avons été à portée de nous en convaincre et nous allons dire comment, malgré notre répugnance à parler de nous encore une fois.
Un vieux négociant , M. Dugone , habitait Ste.-Claire comme suspect, dès les premières levées. Bien que sa forlune ne fût pas excessive , il avait joui d'un très bon crédit à la Bourse , parce qu'il en usait sobrement. Trop clairvoyant et trop ami de son individualité sexagénaire pour se jeter à corps perdu dans les chances politiques, M. Dugone, irréprochable d'ailleurs sur les principes, gémissait en secret , ne songeant , en présence de l'abîme , qu'à mettre à couvert et sa personne et ses capitaux. C'était un homme fort singulier. Tour-à-tour bizarre , capricieux ,
rusé , violent ; sa société n'avait pas , dans sa vie (le négociant , un charme infini. II y avait pourtant au-dessous de tant d'aspérités une âme sensible, un cœur compatissant. Dans le calme des passions , le bon naturel prit le dessus, et les compagnons d'infortune de M. Dugone s'en ressentirent .Cet ours mal léché , qui m'avait autrefois donné si souvent du fil à retordre , devint envers moi l'ami le plus vrai lorsque nous mangeâmes ensemble le pain de la prison ; le bon office que je reçus alors de lui ne sortira jamais de ma mémoire. Ce préambule n'est pas tout-à-fait inutile.
L'instinct de la conservation fit naître chez le vieux renard la pensée d'amadouer le cerbère de la porte. II fallait pour réussir une forte dose d'abnégation, beaucoup de souplesse et surtout de l'or à pleines mains. A l'aide de ces infaillibles moyens prodigués à propos, notre astucieux confrère parvint à rendre le féroce portier aussi doux qu'un mouton à son approche, de telle sorte qu'il s'établit entre deux créatures humaines d'une nature si divergente, une intimité qui touchait à la bassesse , il faut bien en convenir, du côté du prisonnier. Les vieilles connaissances du cauteleux négociant ne prirent aucun ombrage de celte conduite hétéroclite ; tant pis pour ceux qui s'en scandalisèrent (1 ).
Or, il advint un jour que le faux bonhomme entrant dans la geôle aperçut un registre entre les mains d'une manière de secrétaire , car Lafon ne sachant ni lire ni
(\) On prétendait que Lafon poussa la condescendance jusqu'à accompagner quelquefois, sans escorte , M. Dugone à son domicile rue Paradis.
écrire s'était donné un secrétaire^). « Qu'est-ce que ce livre, qu'es aqueou libre ? demande négligemment Dugone. — Je n'en sais rien. — Allons Lafon , mon ami, un peu de complaisance. — Eh ! bien , c'est le registre d'accusation de mes prisonniers. » Vous comprenez le redoublement de curiosité du questionneur ; il insiste et sait si bien s'y prendre, qu'il obtient non-seulement la communication immémédiate du livre fatidique, mais encore la faculté de l'emporter avec lui jusqu'au lendemain. Muni du formidable recueil , Dugone s'enferme pour compulser la statistique de la maison, La revue terminée il vient me chercher dans mon alcôve; c'était le soir. « J'ai à te parler confidentiellement , me dit-il , je t'attends dans ma chambre à minuit précis; nous serons seuls. » L'invitation me troubla. — Tu trembles , nigaud ; eh ! si j'avais connaissance de quelque chose de fâcheux sur ton compte est-ce que je t'appellerais pour t'en faire part ? Je t'attends, entends-tu bien? — Je fus] exact ; j'arrive ; un journal de bureau gisait sur le pied du lit. — Ouvre ce livre au signet. » J'obéis, et je me trouve vis-à-vis de mon accusation. Après l'avoir dévorée de l'œil , je la relus attentivement. Quel moment heureux ! les charges se réduisaient à des banalités sans portée; j'y cherchai vainement l'équipée d'Avignon , ce fantôme qui me poursuivait nuit et jour. Je me sentis soulagé comme d'un lourd fardeau ; cependant je savais trop de condamnations capitales sur les plus futiles motifs pour me sentir débarrassé de tout souci. Autorisé
M) Ce secrétaire, nommé Veran, était un jeune détenu d'Arles qui avait quelques notions de la pratique. Il n'était pas en très bon prédicainent dans la maison, mal à propos à mon avis.
par le maître à feuilleter le volume, je remarquai une croix à la marge d'un très grand nombre d'articles. « Ces croix, me dit mon Virgile, servent à désigner ceux qui partiront bientôt; regarde, la marge de ton article est en blanc. Maintenant, va dormir d'un bon sommeil et sois discret. » Je me jetai à son cou et nous nous séparâmes (1). Figurez-vous ma douleur en voyant le lendemain et tous les jours tant de camarades qui croyaient n'avoir rien à craindre, tandis qu'un tombeau les attendait au loin.
Pendant qu'une fraction des embastillés était conduite lentement à la boucherie comme un vil bétail , l'inquiétude et le chagrin envahissaient plus violemment que jamais les prisons de Marseille. Plus de distractions, plus de jeux, les plus désolantes réflexions absorbaient toutes les pensées, et la partie saine de la population de la ville se livrait, de concert avec les détenus, à de nouvelles alarmes. Le sort présumé des proscrits en route pour Orange, était la première cause de la préoccupation universelle ; ce n'était pas la seule.
« Marseille, que Dieu semble avoir abandonnée , » disions-nous tous, libres et prisonniers , va donc être convertie en un dépôt de chair à bourreaux destiné à fournir périodiquement leur pâture aux antropophages du Comtat. Ceux d'entre nous que la mort a jusqu'à présent respectés, seront-ils donc immolés sans miséricorde, et sans exception ? Quelle horrible perspective !
M. Dugone avait juré de ne pas coucher à Marseille s'il redevenait libre : il tint parole. Le jour mémo de son élargissement qui suivit de près la scène du registre, il s'embarqua pour Gènes sur une de ses felouques , et ne revint plus en France.
« Si nous tâchons, en changeant d'horizon , d'asseoir des conjectures plausibles sur l'état présent d'une ville d'orgueil et d'immondices, que le Ciel au jour de sa colère mit au sommet de l'angle, quel sera notre point de départ, lorsque les feuilles publiques , le sec Moniteur à la tête, se bornant à une stricte et froide narration , se gardent, comme du feu, d'y mêler le plus mince commentaire , et lorsque les confidences intimes par écrit vous exposent à perdre la vie ? Des révélations orales de bon aloi , pouvons-nous en attendre dans un temps où les routes ne sont fréquentées que par des soldats en guenilles , des proscrits déguisés , des routiers abrutis et des coupejarrets ? Quels nouveaux supplices nous sont-ils apprêtés dans les conciliabules des puissants , et qui pourra nous le dire ? Les coups de théâtre nous apparaissent , le jeu des machines nous échappe, nous ne voyons que les surfaces, le dessous des cartes nous est inconnu. La seule chose que nous sachions positivement sur Paris , c'est que la bonne population s'y laisse égorger en silence , et que la mauvaise patauge dans le sang (1). Voilà Robespierre posant en souverain dans une solennité qu'il a tirée de 6a gibecière d'escamoteur; est-ce raffinement d'hypocrisie, bouffée d'outrecuidance ou résipiscence sincère ? Le sangui-
(4) Peu après la momerie du 20 prairial (la fête de l'Etre-Suprème), les journaux de Paris apportèrent la condamnation du marquis de Villeneuve-Trans , pour avoir, on le disait du moins, figuré dans le cercle de la marquise de Sainte- A maranthe. Son frère, le chevalier, grave et vertueux personnage, que les détenus de Saintc-CUire entouraient de tout leur respect , recevait régulièrement la gazette. Elle lui manqua un jour; il la demanda dans l'anxiété d'un funeste pressentiment ; nous y avions mis bon ordre en la brûlant.
naire tribun renversera-t-il l'échelle qui l'a guindé , ou bien ses desseins, quels qu'ils soient, tourneront-ils contre lui? L'avocat artésien, enfin revêtu de la pourpre* régnera -t-il en Auguste où finira-t-il en Caligula?Quel chaos d'incertitudes! mais à quoi bon interroger l'avenir, s'il nous est démontré qu'un élan généreux échappé du sein d'une population corrompue, tremblante, serait un miracle aussi grand que celui de la rétrogradation de la Seine vers sa source? Qu'importe, en outre , à Marseille , où l'herbe croît dans les rues, de savoir que la population de Paris est stationnaire ou croissante , qu'il y a foule à l'Opéra , qu'on étouffe aux fêtes républicaines , et que le Palais-Royal fourmille de promeneurs? que nous sert à nous autres qui mangeons du pain à pourceau, d'apprendre que s'il n'y a pas du pain chez les boulangers de Paris, on en trouve chez les pâtissiers contre des espèces sonnantes (1 ) ? »
Tellesétaient les méditations des Marseillais sensés lorsque la miraculeuse nouvelle de la journée du 9 thermidor arriva d'un pied boiteux, car le jacobinisme blessé à mort en retarda tant qu'il put la propagation; il essaya d'en restreindre le retentissement; ne pouvant l'empêcher r il voulut en paralyser le bienfait par un redoublement de fureur. Vains efforts, son règne était fini. Toutefois l'ago-
(4) Il existait vers la fin de la terreur , une différence très remarquable entre l'aspect de Paris et celui des autres grandes villes de France, de Marseille en particulier. La première de ces villes n'avait rien perdu de sa turbulence, de son allure affairée. Les tristes habitans de Marseille ne sortaient pas de leur abattement; le soleil méridional n'éclairait plus alors que des ombres errant parmi des tombeaux.
nie des teroristes fut lente et convulsive. L'extirpation de l'ulcère exigea du temps , à cause de la profondeur et de la ténacité de ses racines.
Nous croyons pouvoir nous dispenser de reproduire les circonstances de cet événement. Les historiens de toutes les opinions les ont développées avec le talent qui nous manque. Tous, sans exception, ont présenté le 9 thermidor comme un coup du Ciel qui retira la France d'un abîme. En ce qui concerne Marseille, la péripétie fut d'autant plus admirable, qu'elle fit lâcher prise aux monstres d'Orange. Les commissions cassées , Maignet et ses aides destitués, la prison ouverte, nos amis revinrent tous, plus gaîment qu'ils n'étaient partis. Certes, ils l'avaient échappé belle.
Ils n'étaient pourtant pas encore libres. On les rétablit, en arrivant à Marseille, dans leurs maisons d'arrêt respectives, où ils restèrent encore quelque temps.