‹ Esquisses morales; (volume 2)Chapitre 13 sur 24 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le XIX* siècle est en proie aux plus étonnants contrastes que le tableau de l'histoire ait peut-être jamais offerts à Tœil du philosophe. Jamais Tesprit humain n*avait touché d'aussi près l'extrême gi'andeur et Textrême misère; jamais la société n'avait paru livrée à un génie plus puissant tout ensemble et

plus contraire à lui-même; jamais elle n'avait aspiré au bonheur en des angoisses plus douloureuses. Tout est contre tout. Dans le même temps que les religions, les races et les peuples se ruent Tun contre l'autre comme en espoir de s'entre- détruire, la science atteste l'unité du genre humain ; l'industrie lui aplanit les voies de la paix sur toute la surface du globe, et va porter sur un léger fil, à travers les airs et les vagues en courroux, la parole humaine. Tandis que la proscription, l'exil, la captivité, la faim désolent les cités et les familles ; que la maison, la terre, l'Etat, à tout coup changent de maître; que partout le hasard sert la tyrannie, la conscience du droit s'affermit; l'idée delà liberté s'épure; la permanence des lois se manifeste ; et les âmes, pénétrées d'une force nouvelle, rejetant le triste dogme de l'éternelle

DD TEMPS PRÉSETST. 179

damnation, embrassent avec amour la certitude du progrès indéfini vers un Dieu sans colère et sans vengeance.

Cependant une attente générale tient le monde en suspens. Des présages, des miracles, des prophéties, des martyres, annoncent aux uns la rédemption, aux autres le châtiment du siècle. Le merveilleux ressaisit l'empire que Ton croyait acquis à la raison. Le ciel et Tenfer se rouvrent; ils remettent sur pied leurs légions longtemps désarmées. Satan reprend son rôle et défie Dieu.

Faisons silence; soyons attentifs; le rideau d'une divine comédie se lève.

Les mœurs modernes ont perdu cette dignité simple qui caractérisait les mœurs antiques. Ce qui nous frappe surtout à la lecture des anciens, c'est l'accord des

croyances, des institutions et des coutumes, d'où naissaient pour rhomme une liberté d'âme parfaite, une sorte de familiarité avec la grandeur, dont Bossuet, seul peut-être chez nous, a, par un art suprême, retrouvé le secret dans ses œuvres. Moins heureux aujourd'hui, nous vivons dans la contradiction. A des institutions profondément religieuses, sorties des entrailles mêmes d'une société encore voisine de la nature, nous avons substitué des établissements politiques conventionnels qui gouvernent la vie extérieure, mais ne régissent point la conscience; ils soumettent le corps social, mais ils n'en soumettent point Vâme, Aussi voyons-nous entons lieux un divorce complet entre la raison et la coutume, entre la loi et le préjugé, qui nous inquiète et nous pousse en mille inconséquences ridicules.

Quel long espace de temps un homme, une institution, un peuple peuvent encore continuer d'exister après qu'ils ont cessé de i^wre I

Dogme chrétien, philosophie éclectique, science athée. Pauvre société tiraillée en tous sens ! Que je te plains, pauvre écartelée!

Par suite de ces tiraillements et de ces contradictions, les deux plus constants besoins de l'âme humaine, le recueillement et l'activité, restent aujourd'hui en

souffrance. La discorde est au foyer, la torpeur au forum. L'homme va de l'un a l'autre, pressé par Tiiiquiétude, ramené par le découragement, et, vainement agité, il meurt sans avoir eu un seul jour le sentiment énergique ou paisible de la vie.

Un des signes les plus frappants de ce malaise dont souffre la société , c'est qu'on ne voit plus briller qu'un instant sur les visages le pur éclat de la jeunesse.

Bien avant l'âge les fronts se plissent, les tempes se dénudent, les joues se creusent. D'où vient cela? Hélas! c'est que chacun se fatigue à se fuir soi-même et cherche, dans l'ivresse des sens ou dans l'ivresse de la pensée, l'oubli d'un temps qui a tant promis et si peu donné.

L'ivresse de la vanité surtout est portée au comble. Combien déjeunes gens, parmi nous, se sont interrogés à la veille de leur entrée dans le monde pour savoir s'ils y seraient don Juan ou Faust, Pitt ou Napoléon Bonaparte?

J'en connais qui, embarrassés du choix, se sont dit qu'ils seraient dieux, et l'ont essayé.

Les anciens ne connaissaient point ces vanités haletantes. Ils étaient orgueilleux parce qu'ils se sentaient forts , persévérants parce qu'ils marchaient dans une route bien tracée vers un but bien défini. Aujourd'hui l'esprit du passé a perdu ses voies et l'esprit de l'avenir n'a point encore trouvé les siennes.

Utopistes et conservateurs : présomption et impuissance. Tout notre débat social peut se résumer d'un trait : un jeune aveugle qui veut entraîner à sa suite un vieux podagre.

La discorde est partout, la guerre véritable n'éclate nulle part. L'égoïsme matérialiste qui asservit nos cœurs les rend également impuissants pour Tamour et pour la haine.

L'antiquité nous donne un symbole merveilleux de ce temps-ci : Vénus et Mars captifs dans les réseaux de Vulcain. La beauté et l'héroïsme pris aux filets de l'industrie.

J'entends se plaindre et dire en accusant le temps présent : « Tout s'abaisse , tout s'alanguit , tout meurt. »

Je regarde, je prête l'oreille, j'écoute les battements de mon cœur et je réponds : « Tout s'élève, tout se transforme, tout se vivifie. » Qui donc a raison? Qui se trompe? La parole profonde d'un grand écrivain va nous mettre d'accord : « En ce temps-là, écrit Chateaubriand, il y avait beaucoup de mort parce qu'il y avait beaucoup de vie. »

Page 1