CHAPITRE Vil
DE l'Éducation.
La science , d'accord avec Texpérience, nous montre l'homme indéfiniment modifiable, susceptible de grands perfectionnements et de profonde dégénérescence. Il en résulte, pour la famille et pour la société, un devoir impérieux qui est en même temps un intérêt suprême : le devoir de T éducation. On peut définir l'éducation : le développement le plus harmonieux possible de la vie commune à Tespèce, et de celte
énergie particulière qui constitue T individu. Une éducation rationnelle ne perd point de vue ce double but. Elle tend tout à la fois à développer dans l'homme ce qui le rend semblable à tous les hommes, et ce qui l'en différencie. Suivant les indications de la nature, elle cultive Tespèce et soigne l'individu. Elle cherche Tunité dans la variété, et la liberté dans Tharmonie. C'est pour avoir exclusivement considéré l'individu ou l'espèce , et pour s'être ainsi éloignés de la nature où tous les phénomènes sont à la fois individuels et relatifs , que les systèmes d'éducation essayés jusqu'à nos jours n'ont aidé que très-imparfaitement, et souvent même ont entravé le cours régulier du génie humain.
L'enfant appartient-il à la famille ou à rÉtat? L'enfant n'appartient qu'à Dieu. La notion de possession ne s'applique point à une créature libre. Votre autorité momentanée et conditionnelle n'est qu'un devoir et non un di'oit. Vous êtes des guides et non des maîtres.
L'Etat ne songe qu'à former des su-jets, La famille est inhabile à préparer des citoyens. L'un et l'autre n'ont encore aucun plan sérieux d'éducation pour la femme , c'est-à-dire pour toute une moitié de l'espèce humaine.
Il faut, pour qu'une société parvienne à toute la perfection dont elle est ca-
pable, que Téducation y soit universelle.
Il faut qu'un vaste système, prenant pour point de départ l'égalité, porte, par une sorte d'élection perpétuelle, les intelligences d'élite aux premiers rangs, et distribue aux autres, à chacune selon la culture dont elle s^est montrée susceptible, une part proportionnée du grand travail national.
Hegel a dit avec cet orgueil candide qui habite les grands esprits : Je sais a peu près toutes choses , et je crois que tout le monde pourrait et devrait sai^oir toutes choses. A l'aide de nos méthodes et de nos disciplines, il serait aisé, en effet, à l'éducation moderne de réaliser pour tous les hommes de loisir le souhait du penseur germanique. Jusqu'à ce
qu'il en soit ainsi, jusqu'à ce que chacun soit mis en possession de la somme de connaissances dont se nourrit aujourd'hui le génie de l'humanité, les études spéciales ne pousseront point de racines; les sciences ne seront qu'un produit artificiel du cerveau qui ne participera point à la vie universelle ; et l'on verra subsister, au grand dommage de l'un comme de l'autre, cette différence notable que l'on remarque si fréquemment aujourd'hui entre un savant et un homme.
L'homme s'occupe avec intelligence et amour du perfectionnement des espèces inférieures, mais il semble qu\me sorte de spiritualisme aveugle et outré lui défende de songer à l'amélioration
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de sa propre espèce. Et pourtant, plus il traite son âme en souveraine , plus il doit vouloir qu'elle habite un lieu splendide. Le corps humain est bien loin de répondre à l'idée qu'on se fait d'une résidence royale.
La nature a si manifestement voulu le développement des forces physiques avant le développement des forces mentales, qu'une éducation naturelle^ dans la plus parfaite acception du mot, ne serait, pendant les dix ou douze premières années de la vie, qu'une hygiène pédagogique.
Un médecin célèbre me dit un jour, en parlant sans vergogne le langage de sa profession : « Je vois que dans la plupart des cas on bat les enfants qu'il faudrait seulement purger. » Je voudrais que ces mots devinssent Tépigraphe d'un traité d'hygiène pédagogique.
Dans Tenfant, la nature sommeille et fait un beau rêve. Cruels ! vous l'éveillez en sursaut, avant l'heure. Qu'y a-t-il donc de si pressé ? Craignez-vous que le temps lui manque pour souffrir ?
Vous respectez la vieillesse, c'est bien ; mais respectez donc aussi l'en-
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fance ; respectez dans cette âme, à peine émanée du sein de la nature, l'image de Dieu que l'haleine corrompue de la société n'a point ternie encore; respectez les desseins providentiels qui reposent dans ce berceau. Cet enfant sera peut-être Descartes , Washington , Michel-Ange; et s'il n'est rien de tout cela, n'est-il pas déjà pour vous le souvenir vivant des ravissements de r amour, le gage et comme le sourire de votre immortalité ?
Tout votre orgueil se fonde sur la liberté qui paraît en caractères irréfragables dans la race humaine, et pourtant, dans vos systèmes d'éducation, la chose à laquelle vous songez le moins, ou plutôt que vous combattez à outrance, c'est la faculté de librement penser et
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vouloir. Vous ne cultivez que deux facultés serviles de Thomme : la mémoire etrobéissance. Un élève accompli, selon votre pédagogie, est celui dont le cerveau retient tout ce que Ton y met, et dont le caractère subit tout ce qu'on lui impose. Aussi, malgré les constitutions et les codes, qui proclament nos libertés politiques et civiles, sommes-nous en réalité un peuple serf, humblement discipliné à croire la parole écrite, à nous incliner devant l'autorité établie. Observer, penser, vouloir, être enfin par nous-mêmes, en vertu de notre propre force, voilà ce que nous n'apprenons point, ou ce que nous apprenons ti*op tard.
Inciter à librement vouloir ce quHl est nécessaire, juste ou utile qu'on fasse,
c'est tout le secret d'une éducation rationnelle.
Sachez convaincre ou persuader, sinon ne vous mêlez ni dVlever, ni de gouverner les hommes.
Penser et vouloir, c'est là tout Thomme. Que faites ^vous en interdisant pendant dix années au moins à Tenfant toute pensée, toute volonté propre.»^ Vous le déshabituez de vivre.
Cette méconnaissance des lois naturelles qui nous cause d'incalculables
souffrances durant tout le cours de notre vie, nous la suçons, pour ainsi dire, avec le lait de nos nourrices, et nos systèmes d'éducation prennent à tâche de la perpétuer. Quel contre-sens n'estce pas, en effet, de retenir l'enfant comme nous le faisons, au sein des villes, dans un milieu où tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, et jusqu'à l'air qu'il respire, est factice! Quelle cruauté d'astreindre ces êtres où la vie surabonde, ces imaginations vives et mobiles, à une existence sédentaire, monotone, à une science morte qu'ils prennent en haine ou en dégoût ! Leur santé s'altère, leur esprit se rebute, leur corps et leur âme s'étiolent; et quand l'éducation sociale s'achève, l'harmonie naturelle est à jamais détruite. S'il arrive un jour qu'une organisation exquise en retrouve le sentiment, ce n'est plus qu'eu un regret tardif, douloureux, inutile.
Vous voulez supprimer les bagnes; c'est très -philanthropique; mais, de grâce, étendez le bienfait, et supprimez ces travaux forcés auxquels vous condamnez Tenfance.
En contraignant ces jeunes êtres, comme vous le faites, à recevoir plus de nourriture qu'il ne leur en faudrait, en les bourrant de connaissances indigestes, vous faites des esprits obèses, des cerveaux obstrués, où la vie ne circule plus.
On inflige sans s'en douter à Tenfant qu'on élève dans la famille un odieux * supplice : celui de vivre perpétuellement avec des êtres d'un autre âge. La nature veut que Thomme vive en société de ses contemporains. Quelle tristesse n'envahirait pas notre àme si nous étions condamnés à la compagnie exclusive de vieillards voisins de la caducité! L'enfant souffre, par notre continuelle présence, des peines analogues.
Nous avons tous l'orgueil insensé de vouloir sembler parfaits à nos enfants.
Nous nous enveloppons d'un nuage, pensant ainsi nous rendre plus divins à leurs yeux. Nous nous trompons grossièrement. Les enfants ont une vue perçante, un sens moral impitoyable qui
leur fait mépriser par-dessus toutes choses la dissimulation. Ils auraient pu respecter, chérir même nos défauts avoués ; ils prennent en haine et en dédain nos vertus hypocrites.
Nous savons bien ce que nos enfants nous doivent, mais pensons- nous à ce que nous leur devons? Si nous sommes la sécurité de leur existence, ils sont la grâce de la nôtre. La nature a doué leurs attitudes, leurs gestes, leui^s sourires, d'un charme mystérieux, involontaire, qui paye et au delà tous nos soins.
Nous exigeons trop d eux en demandant davantage, et quand nous les nommons ingrats, nous risquons fort de l'être nous-mêmes.
Bien des hommes ne s'aperçoivent pas que, pendant qu'ils croient élever leur enfant, leur enfant les élève. J'ai vu de ces éducations à rebours qui, bien qu'un peu tardives, avaient porté d'excellents fi-uits.
On ne sait pas combien, dans l'âme d'un enfant, l'instinct de la justice est clairvoyant et inflexible, même alors qu'il est personnellement intéressé.
L'enfant souffre bien davantage de votre amour excessif, partial, aveugle, qu'il ne souffrirait de votre sévérité, si rude qu'elle fût, pourvu qu'elle se n^ontrât équitable.
Quand nous avons fait une éducation que nous jugeons accomplie, nous oublions une chose : de rendre grâces à ces éducateurs muets qui ont élevé notre enfant avec nous : le printemps et ses brises embaumées, le vent d'hiver, ses neiges et ses frimas. Tété brûlant et le mélancolique automne : les caresses et les rigueurs, les colères et les sourires de XAlma parens.
Si les hommes se rendent mutuellement la vie si amère dans notre civilisation compliquée, c'est bien moins par méchanceté innée, comme le pensent plusieurs, que par une sollicitude inintelligente qui veut pour autrui ce qu'elle aurait voulu pour soi. Tel père ambitieux croit, de la meilleure foi du monde,
assurer le bonheur de son fils, timide et rêveur, en le poussant dans une carrière brillante, au forum, àTarmécTel autre, au contraire, ayant oublié sa jeunesse, retient au foyer les ardentes curiosités de son enfant et lui impose une félicité domestique pour laquelle celui-ci ne se sent nul attrait. Une femme exempte de passions donne pour époux à sa fille, ardente et sensible, un riche vieillard.
Un notaire imagine faire merveille en assurant à son fils, né artiste, la survivance de sa charge. Tous, nous sommes si épris de nous-mêmes que nous voulons nous continuer, nous reproduire identiquement dans ceux qui nous survivent. Il en résulte que presque toutes les vocations sont refoulées, toutes les destinées faussées. Que ne regardonsnous la nature? Elle nous montre les harmonies infinies produites parTinfinie diversité. Apprenons d'elle à aimer tous
les modes, toutes les formes de l'existence . Respectons, protégeons les individualités. Cet ordre que nous poursuivons dans la similitude n'est qu'une monstruosité contraire aux vues providentielles. De stériles et inguérissables souffrances sont le châtiment mérité d'une si aveugle sagesse.
A peine croit- on avoir fini d'apprendre à vivre qu'il faut commencer d'apprendre à mourir. Point de repos, point de jour férié , da ns cette rude école : la destinée humaine.
Athènes, c'est la jeune mère, au sein fécond, dont le lait pur, abondant et
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doux, a nourri notre enfance. Jérusalem, c'est ia femme étrangère, prévoyante, expérimentée, qui, pour nous rendre forts, vient sevrer nos instincts et frotter d'un fiel amer le sein trop longtemps cherché de notre belle nourrice.