‹ Esquisses morales; (volume 2)Chapitre 15 sur 24 · Les affinités électives · texte numérisé non relu

Les affinités électives

poétique la claire vue de ces forces qui s'attirent, se repoussent, se combinent dans l'immense diversité de la forme, et de s'opiniâtrer, au delà du temps où elle était commandée par l'ignorance, à cette poésie enfantine qui ne sait reproduire que le mensonge des choses ?

Je crois qu'on peut considérer comme épuisées, ou peu s'en faut, ces conceptions théogoniques qui dominaient l'art chez les peuples anciens, et dont Tart moderne, jusqu'à nos jours, n'a cessé de s'inspirer. A mesure que la science projette ses clartés sur les secrets de la vie, le meiTeilleux perd son prestige, le mythe, le symbole et l'allégorie s'évanouissent. Le surnaturel^ comme on disait naguère, nous trouve incrédules, et

nous laisse insensibles. Mais, en revanche, la grandeur même de la vie humaine, ses relations avec l'universalité des choses, mieux comprises, offrent au poète des phénomènes nouveaux, des harmonies et des images plus vraies tout ensemble et plus sublimes.

L'esprit purement gaulois, si sagace à pénétrer le cœur humain, n'a presque point d'affinité avec la nature. Voyez, par exemple, ce qu'inspire à Montaigne la vue de la campagne de Rome. U aspect du pays mal plaisant ^ bossé ^ plein de profondes fondasses^ incapables dHy recevoir nulle conduite de gens de guerre en ordonnance. Le terrain nu^ sans arbres^ une bonne partie stérile^ le pays fort ouçert tout autour et plus

de dix milles à la ronde ; et quasi tout de cette sorte fort peu peuplé de mai'sons. Qu'on se représente le même tableau tracé par l'auteur de Y Itinéraire de Paris à Jérusalem^ ou par le grand écrivain auquel nous devons les Affaires de Rome! L'élément panthéiste des races germaniques s'est infiltré peu à peu dans cette noble famille intellectuelle qui remonte à Jean-Jacques, à Bernardin de Saint-Pierre, et se continue par Chateaubriand, Senancour, George Sand et Lamartine.

Je ne crois pas qu'aucun poëte, aucun philosophe, ait jamais eu une plus belle conception de la nature et de l'homme que ue Ta eue Gœthe. Jamais aucune

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intelligence n'a autant approché Dieu.

Et l'on accuse un tel génie de n'avoir point aimé ! Reproche ingrat autant qu'absurde. La passion a-t-elle trouvé souvent des accents aussi pathétiques que ceux du jeune Werther? L'amour de l'humanité a-t-il inspiré un plus noble langage que celui de Faust mourant? Mais, sans nous arrêter à des œuvres isolées, contemplons, s'il se peut, l'ensemble de cette œuvre immense, qui est pour l'Allemagne comme une patrie idéale, et pour le xix* siècle la glorification de ses sentiments et de ses idées. Combien l'amour de la vie universelle, sous toutes ses formes, dans tous ses modes, à tous les moments de ses transformations infinies, y éclate, y rayonne! Il n'est pas un doute de l'esprit humain auquel Gœthe n'ait donné une réponse pacifiante, pas un antagonisme dont il n'ait cherché la concilia-

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tioiî, pas une vulgarité qu'il n'ait ennoblie, pas une révolte qu'il n'ait apaisée en lui montrant toujours le bel ordre des choses et le vaste dessein d'une nature bienfaisante, au sein de laquelle il place l'homme comme un agent libre, actif, joyeux et sympathique. On peut dire de Gœthe qu'il a élevé la bonté à la puissance d'une philosophie, et c'est pour cela, sans doute, que vos petites sensibilités d'aventure, ne pouvant le suivre en ces hauteurs, préfèrent l'accuser d'égoïsme.

« Monsieur Gœthe. vous êtes un homme^ » dit l'empereur Napoléon, en allant, suivant sa façon brusque, droit à l'auteur àe Faust qu'on lui présentait à VVeimar. Il savait, ce grand remueur d'automates, tout ce que cette parole

renfermait de louanges. Il entrait dans le sentiment du Coriolan de Shakespeare, qui, en apostrophant le peuple mutiné, s'écrie avec un indicible dédain, après avoir épuisé toutes les injures : You fragments!

Personne neconnaîtGœtheenFrance.

On juge, je devrais peut-être dire on condamne, sur un roman de jeunesse et sur la moitié d'un drame médiocrement traduit, le plus vaste génie des temps modernes. — « Vous voilà bien, diront nos beaux esprits. Ne faudrait-il pas, pour comprendre votre poëte, se donner la peine d'apprendre une langue ? que n'écrivait-il en français? Il n'a que ce qu'il mérite, après tout. Comment est' on Allemand? » Si ce n'est ce qu'on

dit, c'est du moins ce qu'on pense dans un pays où Tinfatuation de l'ignorance atteint des proportions inconnues aux autres peuples.

Dans le style de la plupart des écrivains d'aujourd'hui, le mot Dieu recouvre de son ampleur un vide de la pensée.

Charlatanisme ou paresse d'esprit. Rappelons-nous, pour résister à la tentation, ce mot de Spinoza : « La çolonté de Dieu^ cest V asile de C ignorance.

C4'est un procédé naturel de l'esprit humain pour sauvegarder son amour-

propre de déclarer divin tout ce qu'il ne saurait comprendre. M. de Maistre a largement usé de cette méthode en proclamant la guerre la plus divine des choses, et le bourreau le plus divin des êtres.

Les efforts les plus persévérants de nos artistes modernes n'arrivent point jusqu'à un art complètement chrétien.

Ils se mettent en route pour Jérusalem et s'arrêtent à Alexandrie.

Les églises du moyen âge, c'étaient les ardents soupirs de la foi de tout un siècle fixés, informés^ comme dirait la philosophie, parla souveraine magie de

Fart. Les églises que coQstruisent nos conveaances administrât iveà me font l'effet de prisons bâties à la prière.

J'entrai l'autre jour à l'église de Saint-Germain des Prés. Mes yeux furent attirés par deux compositions empruntées à la passion du. Christ. Je les contemplai longtemps, non sans quelque surprise. 11 y avait là un sentiment profond des divines nouveautés de l'Évangile, uni à je ne sais quelle placidité forte qui révélait l'étude de la nature antique. Quand je demandai le nom de r artiste auquel nous devons les pages harmonieuses de ce christianisme virgilien, ma surprise fit place au respect.

J'appris que ce jeune maître, digne d'un temps meilleur, avait su mettre dans

sa vie Taccord que je voyais dans ses peintures, et que cette œuvre touchante qui exhalait comme un parfum de sincérité , c'était la fervente invocation d'une âme chrétienne.

Le vulgaire n'est pas capable d'apprécier une œuvre d'art dans son ensemble et selon les conditions essentielles du beau, qu'il ignore. Il ne sait ce que c'est que composition^ proportion^ développement logique. L'art si difficile des transitions, le secret des nuances, la préparation des effets, les délicatesses du style, le choix des circonstances et jusqu'à l'habileté des omissions, tout cela échappe à ses perceptions grossières, qu'aucun exercice intellectuel n'a raffinées. 11 n'est guère sensible qu^au choix

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du sujet. C'est par là qu'il est tout d'abord attiré ou repoussé. Puis il se laisse prendre à la déclamation, à l'emphase,' à la banalité surtout des sentiments et des paroles dans laquelle il se retrouve lui-même avec délices.

Ceci ne veut pas dire que le vulgaire n'applaudisse très-souvent une œuvre sublime. Mais il y applaudit précisément ce qui ne l'est point. Il la saisit pai* le coté qui touche à terre. Ce qui le ravit dans Molière, ce sont les coups de bâton de Scapin, et dans^ Dante, la trompette grossière de Graffiacane.

Le vulgaire formant l^immense majorité, c'est lui qui décide en général du premier succès d'une œuvre d'art.

Il faut un certain courage au poète pour savoir attendre le second succès, le seul définitif, parce qu'il se forme peu à peu de l'opinion des intelligences d'élite, opinion isolée d abord, puis insensiblement communiquée de Tun à l'autre, et définitivement imposée à la multitude, qui, n'ayant jamais de raisons à donner de la sienne, une fois l'impression du moment passée , ne sait plus pourquoi elle a applaudi, et ne défend point ses arrêts arbitraires contre le jugement motivé du petit nombre.

Ce sont bien toujours nos contemporains qui nous jugent en dernier ressort

dans cette postérité reculée à laquelle nous en appelons des injustices du présent ; seulement ce ne sont plus que nos contemporains immoitels. Les autres, leurs arrêts, leurs opinions, leurs calomnies, leurs discours et leurs livres, s'ils en ont écrit, et jusqu'aux vers qui ont rongé ces livres, ont disparu dans Vinfini silence de l'infinie poussière.

Les artistes et les femmes, ces êtres de sentiment et d'imagiuation, sont aujourd'hui dans une relation fausse avec la société où tout se fonde sur le calcul.

De là un malaise également senti et partagé qui les rapproche.

^20 KSQUISSfiS UOKALtA.

On flatte les artistes, on jQatte les femmes , oq les paye surtout , mais on ne les honore point sérieusement. Ce qui manquerait aujourd'hui à Phidias ou à Diotime , s'ils revenaient parmi nous, ce serait l'entretien et la louange de Socrate.

Les romans sont faits pour les cœurs débiles, comme les tableaux de paysage sont faits pour les impotents qui ne sauraient quitter leur chambre. Quelle expression absurde : un sentiment, un événement romanesques ! — ^Vous croyez presque avoir dit un sentiment, un événement impossibles ! — Pauvres gens, vous me faites pitié ! Apprenez donc qu'aucun livre ne révélera jamais la

dixième partie de ce qui s'agite et gronde au fond de Tàme humaine , et que la vie a des contrastes, des complications, des chocs, des violences, des impossibilités telles que vos plus audacieux poètes trembleraient à les reproduire.

yous plait^il un morceau de ce jus de réglisse ? — Acceptez l'un de ces onctueux romans qu'écrivent, dans Tintérêt de votre salut et de vos plaisirs, nos Tartufes littéraires.

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