CHAPITRE I
C'est une folie sans seconde , une erreur funeste qui incline Tesprit humain à se considérer toujours comme à part, et en quelque sorte en dehors de la nature. En prenant la place qu'elle lui assigne au sein de la création ^ r homme ne se rabaisserait pas, ainsi
qu'il semble le croire, mais il puiserait d^ns la connaissance des lois qui le rattachent à tout, en le portant, pour ainsi dire, au-dessus de tout, une conscience plus juste et plus paisible de sa destinée.
Il ne serait plus à ses propres yeux ce « monstre^ incompréhensible, suspendu entre deux abîmes, » dont parle Pascal, « gloire et rebut de l'univers, qui doit se mépriser et se haïr soi-même; » mais il accepterait, sans en être humilié ni épouvanté, les conditions d'une existence assujettie à un ordre sage et doux dont la violation seule cause le mal qu'il plaît à son orgueil d'attribuer, en les accusant, à des puissances surnaturelles.
L'homme commet encore dans les sciences morales une erreur analogue à
DK LA CONDITION HUMAIKK. d
celle qui retarda si longtemps ses progrès dans les sciences physiques. De même qu'il considérait la terre comme un point fixe, autour duquel tournaient les mondes, de même il se considère volontiers comme la fin de la création, et demande raison au Créateur quand toutes choses ne vont point à sa guise. Il juge mauvais ce qui ne lui agrée pas , insuffisant ou défectueux ce qu'il ne peut faire rentrer dans ses étroites notions de perfection, inutile ce qui est sans rapport direct avec lui. De là ses grands mécomptes et la fausse mesure de ses calculs.
S'il veut enfin se rapprocher du vrai, il est temps que l'homme s'observe et s'étudie, non plus comme un être isolé, mais comme partie d'un grand tout, comme moment d'une métamorphose éternelle et infinie, et qu'il ne se sépare point de cette immensité de forces et de
formes qui concourent perpétuellement avec lui à la beauté de l'œuvre divine.
Il perdra sans doute, dans ce mode plus rigoureux et plus scientifique d'étude, quelques illusions chères à son orgueil ; mais aussi, que de tourments et de troubles lui seront épargnés; et combien la force calme qu'il puisera dans cette virile acceptation de soi seia supérieure à ces vues chimériques, à ces agitations puériles, qtii font de lui, aujourd'hui encore, ce jouet des dieux dont parlent les poètes anciens !
En vertu de la loi qui gouverne tous
les êtres, par cela même qu'il est le plus
parfait des organismes, l'homme en est
le plus compliqué et le plus modifiable.
/ La nature, dans son énergie créatrice,
va du simple au composé , en s'élevant et en s'aflranchissant de plus en plus. La chaîne qui rattache l'homme à la néces- *sité est plus légère et moins courte que celle qui retient les êtres inférieurs.
L'homme a des mouvements plus spontanés, des jouissances et des souffrances plus variées et plus délicates; il se perfectionne ou se dégrade sensiblement, selon qu'il use bien ou mal de sa liberté, selon qu'il seconde ou entrave les desseins providentiels. Mais ces desseins, quels sont-ils? à quelles religions, à quelles philosophies en demanderonsnous le secret? Hélas! les religions n'ont guère fait autre chose dans le passé que distraire et charmer les inquiétudes de l'imagination par des symboles et des mythes. Les systèmes philosophiques ont trompé par des formules affirmatives les doutes de l'esprit. Ce sont là des guides fallacieux qui con-
duisent le voyageur de cime en cime , lui promettant toujours une vaste et complète perspective du monde, jusqu'à ces sommets où Tair n'est plus respirable , où l'œil, frappé de vertij^e, n'aperçoit plus qu'abîmes au-dessus, abîmes au-dessous de lui. Interrogeons la raison commune. Elle ne nous éblouit point d'aussi merveilleuses promesses. Elle ne nous entraîne point hors de Hious. Elle nous retient, et c'e^st là sa force, dans les véritables conditions de notre être.
Les sages ont sou vent plaint l'homme de cette complexité de nature qui cause ses contradictions. Ils oubliaient que cette complexité est le signe même de son excellence. Ni la rose, ni l'étoile,
ni l'aigle, ni le lion ne se contredisent.
Tout homme taillé dans de grandes proportions s'appelle Mifh'on^ comme le héros du poëte slave * .
Malgré toutes les ignorances qui le tiennent encore à la gorge^ le genre humain est en possession des vérités indispensables au gouvernement de ses destinées; et l'homme n'est si" malheureux que parce que, abusé ou distrait, il ne veut pas les chercher, ou ne sait pas les reconnaître où elles se trouvent : dans la contemplation, l'étude et l'amour de la nature. Les vérités essentielles sont simples et en petit nombre, ainsi qu'il convient à une vie dont la durée est courte et l'action limitée. La morale qui en découle n'a également que des
*. € Je m'appelle Million, parce que je souffre pour des millions d'hommes. »
MiCKiswicz [Dziady,)
prescriptions peu nombreuses, accessibles à toutes les intelligences. Ni elle n'exalte», ni elle n'abaisse l'orgueil de l'homme. Elle ne lui dit point qu'il est un infime vermisseau, moins encore qu'il est un dieu., même tombé. Elle lui montre comment, et lui enseigne à quelles conditions , il est, ou plutôt il devient le plus parfait des êtres terrestres.
En lui laissant croire qu'il poursuit un but qu'il s'est posé, la sage et patiente nature conduit doucement l'homme à la tin qu'elle lui assigne.
L'homme est un habile artisan; il sait faire un berceau, il sait faire un
cercueil. Mais il n'a jamais vu le maître qui les lui commande : il ignore pour qui il travaille.
Dès le premier jour de son apparition sur le globe, Thomme n'a cessé de lutter contre les forces tyran niques qui le tenaient captif. Il s'est soustrait peu à peu à leur étreinte. Usant tantôt de ruse, tantôt de violence, il a dénoué ou rompu un à un les liens multiples dont son esprit et son corps étaient enlacés; puis il a marché résolument à la conquête de l'univers. Asservissant à sa volonté les puissances mystérieuses du nombre, il a mesuré jusqu'à ses derniers confins l'étendue terrestre. Il a parcouru sans pâlir, à travers les plus formidables écueils , l'immensité des océans;
il assiste aujourd'hui, dans la plénitude éthérée, à la formation et au déclin des mondes.
Fixé sur la nuit infinie , son œil , avide de lumière, appelle les soleils et leur donne des noms. Il jette dans les eh- v trailles de la terre une sonde hardie qui fait jaillir à ses pieds les sources cachées; il plonge dans Tabîme des mers, pour en retirer la perle et le corail qui rétiennent sur le sein de la beauté ces tissus diaphanes dont il a dérobé aux insectes la merveilleuse industrie. Il contraint les sèves étrangères à s'unir, pour charmer par des produits variés ses goûts délicats. Amenés du fond des déserts, les animaux féroces servent de spectacle à ses enfants, qui applaudissent de leurs mains débiles au rugissement de l'hyène et du tigre. Nulle force qui lui résiste, nulle subtilité qui lui échappe.
Magicien téméraire, il compose et dé-
compose à son gré la lumière , le son , les gaz impondérables ; il opère la métamorphose des êtres. Tout concourt à ses besoins, tout conspire à son amusement. Il endort la douleur, il suspend la vie. Plus rapide que Téclair, sa pensée, multipliée à l'infini, vole d'une extrémité du monde à l'autre: Elle pénètre le présent , le passé , l'avenir ; ressuscite les races éteintes, donne des lois aux générations qui ne sont pas encore.
Tout cède, tout ploie devant son indomptable volonté. Le trident de Neptune se brise; les foudres échappent aux mains de Jupiter; le trône de Pluton s'écroule : les dieux sont vaincus.
Que dis-je? O spectacle inouï, ô majesté , ô grandeur , ô puissance de l'homme ! Le voici qui soumet Dieu lui-même. Un moty un signe, font descendre du haut d^ cieux, sur l'autel
expiatoire, le Créateur éternel, lechai'gent de la coulpe qui pèse sur la race humaine, et lui commandent le pardon !
Merveilleux accomplissement d'une destinée sublime ! . . . Mais que se passe-t-il là-bas? Qu'est-ce que cette vapeur étrange qui s'échappe tout à coup par une imperceptible fissure dans le granit du monde primitif? Un éclair fend la nuit; une secousse, un craquement, puis le silence. Ce n'est rien. Ce globule qu'on appelait la terre, cette petite masse opaque vient d'éclater. Un peu de poussière cosmique se répand dans l'espace. Quelques parcelles plus compactes sont poussées par les courants éthérés jusque dans la planète voisine.
En voici une que les curieux de l'endroit ramassent soigneusement. Un savant l'examine en tous sens. Il y met une étiquette. Il y trouve un argument à l'appui de son système sidéral. Un
autre savant le combat. Qui les mettra d'accord ?
Dernière transformation de ce que fut le monde, dernier vestige de ce que fut la puissance humaine sur la teixe. . , .
une conjecture.