CHAPITRE IV
L'homme naît-il bon ou méchant?
ses inclinations sont -elles perverses ou portées au bien? Je demande qu'on tâ-r che de s'entendre sur ce point c^pital.
On s'y efforce en vain depuis des siècles.
Et pourtant il y a une morale et des moralistes. On écrit à perte de vue et l'on disserte à perte d'haleine. M'y voici comme tant d'autres....
DE LA VIE HORiLE. 73
Le problème est résolu. L'homme est bon, mais les lois sont mauvaises. Voilà ce que j'entends dire aux esprits les plus graves. Mais qui donc a fait ces lois mauvaises? des hommes, apparemment. ... Et comment des hommes trèsbons ont-ils fait des lois très-mauvaises ?
Ne serait-il pas plus exact de dire que l'homme imparfait s'est gouverné tant bien que mal, comme il a pu enfin, plutôt que comme il aurait voulu, par des institutions faites à son image?
Un point encore me paraîtrait bien essentiel à préciser; une préface me
semblerait indispensable à nos codes moraux et judiciaires, qui déterminât quelle est la proportion exacte de liberté et de nécessité dont se composent les actes de la vie humaine. Aussi long-* temps que la conscience du genre humain ne sera pas, à cet égard, complètement édifiée, notre prétendue justice sera semblable à ces tireuses de cartes qui rencontrent par occasion la vérité, et que le hasard sert assez souvent pour entretenir Tillusion et le respect du vulgaire.
La suprême sagesse et la suprême vertu, c'est de se rendre Ubre. S'il était donné à l'homme de s'affranchir de toutes les servitudes où le retient l'ignorance; s'il arrivait à une intelligence complète de sa nature et de sa desti-
née, il voudrait toujours, son véritable bien et le bien d'autrui. Il deviendrait sur ce point semblable à Dieu qui, souverainement libre, ne peut pas, néanmoins, vouloir le mal. En un mot, et ce mot renferme à mes yeux toute notion de morale et de progrès, aussi bien pour les individus que pour les peuples : la parfaite liberté chez Thomme n'est autre chose que l'activité de sa raison.
Le plus important, celui qu'on exerce le moins de tous les arts, c'est l'art de vivre. Combien peu d'hommes ont ce juste sentiment des proportions qui? supprimantle détail, ne s'attache qu'aux grandes lignes. Combien peu surtout conçoivent un idéal d'après lequel ils
modèlent leurs actions, auquel ils conforment leurs desseins. Je ne vois partout que la caricature, ou tout au plus la grossière ébauche de ce que pourrait être la vie humaine.
Si nous savions écouter les voix dé la nature et suivre l'esprit intérieur, notre vie se composerait d'elle-même selon les lois d'une grande œuVre d'art. On n'y verrait ni contrastes heurtés, ni brusques transitions, ni déclin rapide.
Avec le changement des saisons et des âges, l'harmonie première se modifierait sans s'interrompre; elle perdrait peu à peu de sa force et de son éclat, mais elle ne serait jamais altérée : semblable à cette symphonie du maître, où les instruments se taisent un à un sans
DB Lk VIE MORALE. 77
que le dessin en soufire, et de telle sorte que Toreille charmée garde jusqu'à la fin l'illusion d un parfait ensemble.
Sachons mettre l'art dans la vie et la vie dans l'art.
La complication de la vie m'étonne et me déconcerte. Que de ressorts mis en mouvement pour des opérations si minces ! quel prodigieux entre-croisement de fils pour une trame si lâche et un dessin si pauvre ! Des affections aussitôt brisées que nouées; des projets couvés pendant des années entières, avortés en une seconde ; des sacrifices immenses qui ne profitent à personne ;
des renoncements qui ne donnent pas la paix; des passions satisfaites qui ne procurent pas le bonheur ; d^ardentes croyances qui aboutissent au doute ; des doutes dévorants qui s'engourdissent dans la torpeur; une multitude enfin d'aventures héroïques, plates ou ridicules, pressées sans ordre et sans suite entre le mystère de la naissance et le mystère de la mort, telle est la vie de la plupart des hommes. Que le nombre est petit de ceux qui savent se faire une destinée !
La vie du genre humain me fait l'effet d'une symphonie , composée par un grand artiste, il est vrai, mais exécutée par des sourds.
Les esprits profonds pénètrent la nature des choses; ils reconnaissent la rigueur des lois et lisent à la voûte splendide des cieux l'immuable an^êt qui pèse sur l'imbécillité humaine. Les esprits légers flottent de surface en surface ; ils se laissent emporter au hasard de Vévénement, entraîner par la mobilité des rapports et leurrer sans cesse par l'apparente nouveauté des phénomènes. Nul cependant n'est satisfait. Les uns gémissent de ne pouvoir rien changer ; les autres, de ce que tout change dans le monde.
Le christianisme a prononcé le plus triste des divorces : celui de Tâme et du corps dans l'être humain.
80 ESQUISSES VORALES.
Cette perpétuelle antithèse de Tâme et du corps, du moral et du physique, est une source intarissable d'erreurs.
L'homme, dans son existence terrestre, n'est ni une âme sans corps, ni un corps sans âme. Qu'est-ce donc qu'une psychologie sans physiologie et une physiologie sans psychologie ? Comment peuton séparer dans la science ce qui n'est pas séparable dans la nature ? L'action et la réaction de Tesprit sur la matière et de la matière sur Tesprit sont à tel point simultanées, incessantes, conibinées, qu'il est absurde de prétendre étudier ou traiter isolément Tune ou l'autre de ces deux forces, dont la coexistence et l'union constituent la vie.
La morale est l'hygiène de l'âme, conune l'hygiène est la morale du corps. Même principe, mêmes moyens, même fin. Et comme il n'y a qu'un être humain, il n'y a au fond qu'une science qui les
comprend toutes : c'est la biologie.
Mais cette science est de fraîche date , d'origine récente; son nom d'hier et comme plébéien est suspect et mal noté dans la noble compagnie des vieilles sciences aristocratiques.
La suprême vertu, en même temps que la suprême sagesse, consiste à ne considérer les événements du dehors que da ns leur rapport avec notre être intime , et à ne les estimer qu'en raison de leur influence sur notre progrès moral.
Ija sagesse est cette rare concordance, cette heureuse harmonie de» facultés et
des désirs que la nature, en ses jours de largesse, accorde aux hommes d'élîte, et qui produit en eux une liberté d'âme parfaite. Le vulgaire se croit sage parce qu'il se sent médiocre.
La faiblesse ou la force d'âme nous attachent à la vie. Et nous y tenons diversement, mais presque également, soit que nous la possédions, soit qu'elle nous possède.
Aimez la vie, la vie vous aimera.
Nous ne savons pas ce qui nous est bon : ne demandons rien aux Dieux, de peur qu'ils ne nous exaucent.
Presque toutes les choses que nous souhaitons fortement nous arrivent un jour. Pourquoi faut-il que ce soit précisément le jour où nous avons cessé de les souhaiter !
Ulysse, jeté sur les rives d'Ithaque, ne les reconnaît pas et pleure sa patrie.
Ainsi Thomme dans le bonheur possédé ne reconnaît pas son rêve, et soupire.
su ESQUISSES MORALES.
J'en connais qui, cherchant le bonheur, ont rencontré la joie : et tout a fini par des larmes.
La différence entre ce qu'on appelle bonheur ou malheur en ce monde est si petite, qu'on ne devrait jamais envier ni plaindre personne.
Notre condition est si misérable , notre pauvre cœur si infirme, que les moments les plus poétiques de notre vie sont ceux qui nous donnent, en un ravissement douloureux, la vue rapide et lumineuse de ce qui aurait pu être.
Me promenant, par un beau soir d'été, au coucher du soleil, dans une belle campagne, je mets le pied sur un serpent que je n'avais pas vu, endormi qu'il était sous des herbes sèches. Le serpent s'éveille et me mord ; je le tue.
Son venin gonfle mes veines, et met ma vie en danger. A qui nous plaindronsnous, lui et moi? A quels Dieux demanderons-nous justice ? Lui, pour avoir été brusquement tiré d'un innocent sommeil et méchamment mis à mort par un être hostile, auquel il n'avait fait aucun mal ; moi, pour avoir ressenti la douleur et l'angoisse dans une rêverie solitaire où mon àme, doucement émue, se recueillait pour admirer, pour bénir les merveilles de la nature et l'infinie bonté du Créateur?
86 ESQUISSES VORALES.
Se conformer à son malheur, ce n'est pas s'y résigner. L'un est la marque d'un caractère fort; l'autre est le signe certain d'une âme faible.
C'est folie de chercher à se consoler ; mais on arrive à noblement se distraire.
Il est peu d'âmes assez préservées pour ne subir aucune atteinte du commerce des hommes, pour n'être pas, du moins passagèrement, troublées par les accidents de la vie extérieure. Mais une âme honnête repousse incessamment,
sans secousse et sans bruit, par un travail organique, si l'on peut ainsi parler, ce qui n'est pas conforme à sa nature ; à peu près comme le glacier des Alpes, dont la force interne rejette sur ses bords toute matière étrangère, tout élément qui, tombé du dehors, ternirait sa transparence et T éclat de son pur cristal.
Nos remords ne sont pas dans la proportion de nos fautes, mais dans la proportion des vertus qui nous restent.
La plus amère punition de nos fautes, c'est qu'elles nous mettent presque toujours dans la nécessité d'en commettre de nouvelles.
A Manille, au temps du carnaval, toute personne masquée a le droit d'entrer dans les maisons où se donne une fête, de prendre part aux divertissements, de causer, de danser aussi longtemps que bon lui semble, et de sortir sans s'être nommée. On comprend que c'est là un privilège dont usent seulement les personnes d'un rang inférieur qui, en d'autres circonstances, n'auraient nul droit à Thospitalité des grands. Ainsi, à certains moments où l'accès en est moins bien gardé, n'arrive-t-il pas que des passions inférieures se glissent en de grandes âmes ? Seulement elles y demeurent peu, ne se nomment point, et se retirent avant le jour, sans avoir quitté leur masque.
Quand un homme se rend coupable d une faute, le simple respect de la nature humaine nous commanderait de chercher quelle part a le malheur dans sa chute. Tout le contraire arrive. Un homme tombe-t-il dans l'infortune, nous n'avojis point de repos que nous n'ayons découvert la part qu'il convient d'assigner dans cette infortune à sa propre faute.
Le même homme qui vous dénigre aujourd'hui, demain fera votre apothéose. Il lui suffit, pour se croire conséquent, que vous soyez mort dans l'intervalle. Quant à la justice, vousTat-
tendez longtemps. LTiorloge à laquelle elle se règle ret; plusieurs siècles.
elle se règle retarde constamment de
On peut, à la rigueur, faire cas d'un homme dont on n'approuve pas la vie.
Entre la pensée et l'acte qui y correspond le plus étroitement en apparence, il se glisse encore quelque chose d'étranger ; un je ne sais quoi invisible, inexplicable, qui n'a pas de nom : c'est le hasard, le destin ; c'est le malheur surtout.
A quoi sert l'expérience à une créature qui ne cesse de se transformer?
Savoir ce que nous avons été ne nous apprend aucunement ce que nous sommes.
Le plus utile enseignement que j'aie tiré de l'expérience, c'a été d'apprendre à me supporter moi-même.
Ne retournons pas certaines vertus ; leur envers est plus laid que bien des vices.
Beaucoup font Taumôue, peu font la charité.
Il y a des gens, et le nombre en est assez considérable, dont la vie est honnête, mais dont Tâme ne l'est point du tout. J'entends ceux à qui une sagacité prudente, un peu timide, a fait reconnaître de bonne heure que la sécurité de l'intérêt personnel conseille presque toujours ce que la morale commande.
C'est un honnête homme. — Quelle louange banale ! — Vous croyez? voyezy de près.... regardez longtemps surtout.... distinguez bien; tentez, si vous l'osez, une légère épreuve : puis, vous viendrez me dire ensuite combien vous croyez avoir connu, parmi vos contemporains, de cœurs, d'esprits et de mains honnêtes.
La vertu, la passion ou Tintérêt gouvernent la vie de la plupart des hommes. Tout le monde tombe d'accord sur ce point. Mais un quatrième mobile, assez puissant sur certains esprits déli^ cats, n'a pas été suffisamment observé par les moralistes. Ce mobile, c'est l'amour d.u beau ou l'esthétique. Les Grecs semblent avoir été généralement plus sensibles à la beauté qu'à la morale proprement dite. Socrate, le juste par excellence, recherche la compagnie d'Alcibiade et célèbre les grâces d'Aspasie.
Des vices relevés par tout l'éclat des grandeurs et de Tintelligence ne blessent point son sens moral. Nos vertus modernes sont plus rigides; on dirait même que la beauté leur est suspecte. Il leur déplaît assez de rencontrer dans l'Evangile les parfums de Madeleine.
Dans le commerce avec leurs semblables, les hommes apportent trois dispositions principales : le besoin de la domination, de Tadmiration ou de la sympathie. Les grands hommes veulent tout à la fois être obéis, admirés, aimés, non-seulement dans le temps présent, mais encore dans la postérité la plus reculée. Cependant ils inclinent plus ou moins vers l'une ou l'autre de ces ambitions. Napoléon semble n'avoir aspiré qu'à être obéi. Alexandre voulait surtout être admiré. Le dernier mot de César mourant résume une vie où le besoin d'être aimé fut peut-être le plus vif sinon le plus profond de tous. Aussi l'histoire pourrait-elle, en toute justice, le nommer le plus aimable des grands hommes.
L*habitu(le ou la règle fait les camarades; la passion ou riutérêt fait les complices ; un certain bien commun fait les associés. Il n'est donné qu'à la vertu de faire les amis.
Les moralistes ont dit à Thomme :
abaisse, réprime, étouffe en toi l'orgueil. Moi, je lui dis : justifie-le. C'est le secret de toutes les grandes vies.
Les nobles cœurs ont d'orgueilleux chagrins et d'humbles joies.
Rendre une éclatante justice aux mérites inférieurs de notre ennemi, c'est une des jouissances les plus raffinées de l'orgueil.
Trop de facilité à pardonner tient moins de la grandeur que de la faiblesse d^àme : quiconque sent fortement ressent longtemps.
Chez certaines âmes, plus hautaines que tendres, le pardon est une forme polie, une sorte d'euphémisme du mé-^ pris.
Le pire de certaines inimitiés, c'est qu'elles sont si viles, si rampantes, qu'il faut se baisser pour les combattre.
J'en ai fait l'expérience, pour peu que nous ayons quelque mérite, nos ennemis nous servent beaucoup mieux que nos amis. Par la violence de leurs attaques, ils provoquent les retours de l'opinion.
Par la préoccupation inquiète où on les voit de nous, ils inspirent le désir de nous connaître; enfin, par leurs traits acérés, ils éveillent en nous des forces qui peut-être se fussent engourdies au sein d'une amitié indulgente. Ils nous excitent à valoir tout ce que nous pouvons valoir pour donner un éclatant démenti à leurs calomnies. S'ils nous ravissent quelques biens extérieurs, ils nous
98 ESQUISSES XOEALES.
font souvent découvrir dans notre àme des trésors ignorés. Leur injustice triomphante nous conti'aint d*en appeler à Dieu et à la postérité, à la vertu et à la gloire. Sans Mélitus, toute la grandeur de Socrate nous eût-elle été révélée .►*
Pour si peu que Tamitié nous blesse, elle connaît si bien nos cotés vulnérables qu^elle nous laisse des plaies profondes.
La haine n'a ni cette sûreté de coup d'œil, ni cette dextérité de main. Elle frappe fort, mais aux endroits insensibles.
J'ai longtemps cherché à me rendre compte de ce que l'on entendait dans
le monde par un ami, et j'ai fait cette découverte : un ami, c'est un homme qui se croit en toute occasion le droit de vous dire une vérité blessante, de vous donner un conseil inutile, et de vous emprunter votre argent sans vous le rendre.
Nos amis (j'entends ceux dont je viens de donner la définition) ne consentent d'ordinaire à nous reconnaître une vertu qu'après s'être bien assurés qu'elle n'est en rien la censure de leur caractère, que plus d'une tache la ternit, et que, d'ailleurs, elle est plutôt chez nous une heureuse habitude que l'effort courageux de notre volonté. Prudents amis!
Vous voulez que j 'écoute vos conseils ?
donnez-moi donc en même temps vos principes, vos opinions, vos préjugés, VOS défauts même, et jusqu'à vos faiblesses, tout votre caractère enfin, et votre humeur surtout, qui me rendra facile de subir votre influence, et salutaire de l'avoir subie.
Mauvais conseil?... mauvaise excuse.
Le bon conseil vient au bon désir. On est toujours bien conseillé quand on veut l'être.
Dans le monde, on confond la fréquence des relations avec l'intimité des rapports. Vienne un jour de malheur, et la distinction se fait d'elle-même.
DE LA VIE MORALE. iOi
Pour paraître beaucoup plus aimable, il m*a suffi parfois de moins aimer.
Savoir vivre seul est une condition essentielle pour qui veut conserver intactes, en toutes circonstances, la dignité des mœurs et la sincérité du caractère.
Si l^on retranchait d'une fête tous ceux qui s^y ennuient, et d'un convoi funèbre tous ceux qui n'y sont pas tristes, il n'y aurait plus ni fête ni convoi.
La supériorité morale actuelle d'ua sexe sur T autre tient principalement a ceci, que nos mœurs rendent la sincérité presque toujours facile à Thomme.
Il a moins souvent intérêt à mentir, d'où il résulte qu'il ne s'enfonce pas aussi avant dans le mal et se relève plus vite de ses chutes.
Il y a une sincérité haïssable ; c'est celle qui ne soufïre point à dire une vérité cruelle.
G^est bien peu du mérite de la sincérité, si Ton n'en possède le charme.
L'amour-propre, si susceptible pour lui-même, ne devine jamais la susceptibilité d' autrui.
D n'est point de savante hypocrisie s'il n'y entre un peu de sincérité.
Il n'y a de secrets bien gardés que ceux auxquels la vanité fait sentinelle.
Il est des âmes si bien nées que, sans avoir eu peut-être occasion de faire de CTandes choses, elles vivent naturelle-
iO^
meot, simplement, et comme par drmt de naissance, dans nn ooDuneroe Cuni- Uer aTec la grandeur.
Pour être on grand bomme^ il but aToir fait de grandes choses ; mais ne suffit pas toujours d'aToir fut de grandes choses pour être un grand homme.
La Tie de famille a ses douceurs et ses influences heureuses; mais ne lui demandons pas la grandeur^ car elle dissipe le recueillement et elle attiédît Tenthousiasme, sans lesquels ne se produit jamais la rie héroïque.
DE UL YIE XOEALK. 105
Action, travail ou besogne : c'est la loi imposée à tous , et nul ne s^y soustrait. Bien peu savent agir. Heureux ceux qui travaillent ! Le vulgaire fait la besogne. Puis, la tâche achevée, chacun s'endort d'un même sommeil.
Les pensées et les sentiments d'un grand cœur, je dirais presque sa respiration, sont conune un perpétuel défi à l'impossible.
La destinée sourit aux cœurs auda* cieux. Elle leur dit «:omme Manto à
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Faust : Den lieV îch, der Unmôgli^ ches begehrt.
Alexandre, élève d'Aristote, c'est Tidéal de l'histoire : Vaction la plus grande engendrée par la pensée la plus haute.
Que sont les ironies des poètes auprès des ironies du destin? Ije génie d'Aristophane uni au génie de Byron créerat-il un constraste plus accablant ou plus risible que celui de Jean-Jacques, l'auteur d'Emile^ jetant ses enfants à l'hospice ?
Quelle profonde compassion m'inspire Jean-Jacques ! Derrière cette pensée que la société est un contrat^ je devine
DE LA VIE MORALE. i 07
des abîmes de douleur. Un amer désespoir, en effet, a pu seul méconnaître cette vérité qui n'est point vérité de réflexion, mais d'entrailles : que la société est la plus douce en même temps que la plus noble des nécessités humaines.
Comment cet amant passionné de la liberté n'a-t-il pas senti que la société seule a pu briser de sa main puissante les liens de fer qui retenaient Thomme asservi aux forces brutales de la nature? Gomment n'a-l-il pas reconnu que l'homme isolé est le plus à plaindre des esclaves?
Si bas que descende un grand cœur en ses soupçons, ce n'est jamais assez pour toucher le fond de l'ingratitude humaine.
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Les faiblesses des grands hommes consolent le vulgaire. Il les signale ; il les compte ; il se donne beau jeu ; il n'a pas peur qu'on lui rende la pareille.
Nul ne remarque les faiblesses du vulgaire. Pourquoi? parce que le vulgaire n'est que faiblesse.
Les plus amers censeurs des grandes ambitions, ce sont les petites cupidités.
Açoir, ce n'est pas posséder. Pour posséder les choses il faut une certaine vigueur d'âme; pour les avoir, il suffit d'être riche.
A celui qui trouve naturel de posséder tout, il semble aussi très-simple, à l'occasion, de quitter tout; et c'est là un trait distinctif de Thomme bien né.
Un homme d'esprit a dit : Il n'y a point de caractères, il n'y a que des rapports. C'était constater, avec quelque exagération, la merveilleuse souplesse de l'âme humaine qui se modifie sensiblement à tous les contacts. De là, l'illusion des grands cœurs qui jugent en général trop favorablement les hommes. Tous, à leur approche, valent un peu mieux qu'ils ne valent ailleurs, et cela sans hypocrisie, sans préméditation, par le simple e(Tet d'une loi naturelle qui veut que, pareilles à ce personnage du conte des fées, certaines âmes changent en or
et en pierreries tout ce qif elles touchent.
Rarement ceux que nous aimons nous trompent; d'ordinaire c'est nous qui nous trompons en eux.
Tout le monde s'entend lorsqu'on parle de vertus républicaines. Personne n'oserait dire, parlât-il de Sully, de L'Hôpital, de Turgot, qu'il avait des vertus monarchiques. D'où vient cela?
Le vocabulaire des institutions nous l'apprend. La république se compose de citoyens ; la monarchie veut des sujets. ' L'institution qui fonde la liberté publique comporte seule la vertu publique.
DU COEUB. m
On fixe un âge pour entrer dans la vie politique; je voudrais qu'on en marquât un autre auquel il serait commandé d'en sortir. Les générations attardé«;s dans le mouvement des affaires y sont plus nuisil)les qu'utiles. D'ailleurs, ni la nature ni l'art ne veulent de brusques transitions; et la dignité de la vie humaine exige qu'un certain recueillement dans la solitude en précède et en prépaie la fin.
Le premier jour de la vieillesse n'est pas celui où une ride plisse notre front, où un cheveu blanc se montre à nos tempes; c'est celui où l'imagination s'affaisse sous le poids des souvenirs;
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où nous disons hier plus Tolontiers que demain^ fai fait plus complaisamment que je ferai.
Pleurer notre jeunesse, c'est le plus souvent regretter une belle femme qui nous a trompés.
Ce qui rend parfois la vieillesse trèstriste, c estque nous vieillissons fragp:nentairement. Une partie de nous-mêmes, encore dans sa vigueur, assiste consternée à la décadence de l'autre. Trop souvent un cœur resté jeune n'a plus pom* organes que des sens caducs; quelquefois des sens ardents font le tourment et la honte d'une âmeglacée«
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La plus belle entre les orchidées naît et s'épanouit sur Técorce d'un tronc desséché. Ainsi je te vois, pieuse et charmante, parant de toutes les grâces, de toutes les suavités de ta jeunesse, mon triste hiver dépouillé par les vents.