CHAPITRE V
Le vulgaire se plaint ou se vante d' être haï, calomnié, aimé, chéri. Le sage ne s'occupe point des sentiments qu'il inspire, mais de ceux qu'il éprouve. Il sait que ce qui est triste, amer, douloureux, ce n'est pas d'être haï, mais de haïr ; que ce qui est doux, noble, grand, divin, ce n'est pas d'être aimé, mais d'aimer.
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Tout le monde parle de l'amour.
Chacun suppose l'avoir éprouvé, une fois au moins, en quelque rencontre de jeunesse, et se croit le droit d'affirmer dans Tâge mur, suivant que ses souvenirs lui en ont laissé une image riante ou fâcheuse, que l'amour est une charmante faiblesse excusable dans les années d'inexpérience; oubienquel'amour est une ardeur des sens aussitôt éteinte que satisfaite ; ou bien encore que c'est la chimère des imaginations romanesques, et qu'on s'égare et se perd à la poursuivre. Mais la passion, la passion de l'amour, qui l'a connue ? Un homme, peut-être, dans un siècle; et celui-là voudra-t-il, saura-t-il dire ce qu'il a ressenti? Et s'il le dit, qui le comprendra.^
D'où vient qu'à l'aspect d'Euphémie, Hervé sent courir dans ses veines un frémissement qui lui révèle que cette femme, aperçue pour la première fois, ne lui est point étrangère ? d'où vient qu'il reconnaît dans son regard, dans son accent, dans son attitude, comme une apparition idéale des sentiments les plus intimes de son propre cœur? Parlet-elle, il demeure ravi qu'elle exprime avec une grâce si touchante les pensées qui, rudes et sombres, le tourmentent et l'irritent. En sa présence, il se sent tout à la fois exalté et apaisé; et s'il lui faut quitter cette présence devenue soudain indispensable à son repos, une étrange tristesse, mêlée de volupté, le saisit. Il tombe en proie à mille désirs contraires. Il voudrait mourir, il voudrait vivre ; il veut la revoir, il veut être aimé; il l'est déjà, il le sera toujours.
La nature a créé cette femme pour
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lui; s'il ne l'eût pas rencontrée, c'était fait de leur destinée à tous deux. Mais ainsi, combien leur vie sera belle et noble! Que leur importent désormais les vicissitudes du sort? L'homme et la femme qui s'aiment d'une passion véritable ont en eux le foyer delà vie idéale.
De l'union de leurs instincts, de leurs pensées, naît ce qu'on peut appeler le sens diçin des choses, et c'est ce qui les tient si fortement, si indissolublement unis ; car chacun d'eux sait bien que, séparé de l'être qui le complète, il perdrait aussitôt ce don. suprême, cette gi'âce surnaturelle sans laquelle il ne saurait plus vivre. Ne redoutez pour de tels amants ni lassitude, ni dégoût. Ils ne connaissent point la satiété qui met sitôt fin aux plaisirs des amants vulgaires.
Pour eux la défaillance des sens est une volupté supérieure, parce qu'alors, affranchies des liens de la chair, leurs
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âmes se cherchent et se confondent dans une ineffable paix. Naïfs comme des enfants , car la passion ramène aux énergiques simplicités de la nature, ils se complaisent dans leur mutuelle beauté ; leur sourire est un grand enchanteur qui transforme le monde.
Tout en eux et autour d'eux suit un rhythme si facile et s'ordonne en une si douce harmonie, qu'ils se demandent surpris l'un à l'autre pourquoi donc tous les hommes ne goûtent point des félicités pareilles. Et comme ils sont compatissants! comme ils plaignent les maux, les erreurs, et surtout les plaisirs de ceux qui n'aiment point ! Ils sentent en leur cœur une source de joies inépuisables qu'ils voudraient épandre sur l'humanité tout entière. Et quand l'heure sacrée a sonné pour eux, quand un enfant est né de leurs embrassements. ... A genoux ! à genoux ! Taisez-
VOUS, ô parole humaine, vous avez été trop mouillée et trop profanée. Immortalité de Tamour, nous t'adorerons en silence !
L'amour, dites-vous, est un sentiment passager. Quelle erreur est la vôtre !
De toutes les passions qui animent le cœur humain il n'en est point à qui une plus longue durée soit nécessaire. Il faut, pour qu'il arrive à cettq perfection qui seule peut remplir Tâme tout entière, qu'il ait traversé mille épreuves : la présence et l'absence, la santé et la maladie, la prospérité et l'infortune, le monde et la solitude^la faute même et le mutuel pardon. Il lui faut enfin la consécration suprême de la fécondité.
Une telle passion ne se produit point dans les froides régions où vous végétez.
Vous en concluez qu'elle n'existe pas; moi je conclus seulement que c'est vous qui n^existez pas.
L'amour se métamorphose dans la société humaine ; il suit et exprime en ses formes mobiles toutes les phases de l'histoire. Chez les Grecs, il est volupté.
A ses grâces juvéniles siéent également la tunique ouverte de Sapho et la robe traînante d'Alcibiade. Au moyen âge, il devient passion et ceint la bure d'Héloïse. Aux temps aimables de la Renaissance, galanterie ingénieuse et chevaleresque encore, il enlace au croissant de Diane la salamandre de François I", Au siècle du grand roi, il prend les ma-> jestueuses allures des choses éternelles.
Sous la Régence, débauche capficieuse,
il efTeuille sa couronne de roses aux lueurs blafardes de l'orgie. Quant à nous, tristes enfants d'une civilisation vieillie, comment le voyons-nous apparaître? Sous l'aspect effronté d'un vice impuissant qui ne sait plus parler ni à nos cœurs, ni à nos sens, mais qui sollicite notre bourse.
L'avenir réserve encore à l'homme la plus belle des conquêtes morales : l'amour. Quand la femme ne sera plus seulement par manière de cfire, mais véritablement et selon l'esprit, la moitié de l'homme, le sentiment de l'amour, qui n'a encore été que volupté plus ou moins raffuiée ou passion plus ou moins chimérique, deviendra, dans sa con-
stance et sa plénitude, rharmonie suprême de la vie humaine.
L'amour mystique me rappelle cet oysel alérion dont parle Alain Chartier, lequel^ dit-il, îia point de piez pour errer sur terre^ mais est tout son mou^ vement par es les qui F exaustènt en V air.
Quelle misère que cet amour prétendu platonique dont votre orgueil se targue ! Songez donc, ô Batilde, qu^en donnant votre âme à un amant auquel vous refusez votre corps, vous témoignez ainsi faire infiniment moins de cas de l'une que de l'autre. Si je ne me
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trompe, cette subtilité de spiritualisme a pour principe un matérialisme grossier.
Aussi longtemps que la science n'aura pas précisé l'action de la force magnétique sur l'organisation humaine, on n'aura pas le secret de ce que nous appelons les amours Indignes; on ne comprendra pas, on ne plaindra pas assez ces passions subies plutôt qu'éprouvées, qui nous ravissent tout empire sur notre volonté sans aveugler notre jugement :
affreux supplice pour une âme bien née; maladie devant laquelle les remèdes moraux sont inefficaces, mais que Ton apprendra peut-être un jour à guérir comme on guérit la fièvre et les fluxions de poitrine.
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L'amour est aujourd'hui toute Tambition de la femme. Pour l'homme, au contraire, il n'est, le plus souvent, que le sommeil momentané de l'ambition.
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En amour, la plupart des hommes ne sont pas exempts d'indélicatesse • L'image de la femme aimée n'est jamais assez isolée sur l'autel pour que d'étranges confusions ne se fassent point dans leur esprit. Lorsqu'ils s'inclinent devant elle, pareils au flot qui vient saluer la rive, ils déposent à ses pieds, malgré eux, le limon de leurs habitudes corrompues, l'écume dç leurs souvçniir§,
Vous me parlez d^ amour, mais nous ne saurions nous comprendre. Pour moi, Vamour est un héros qui conquiert, au péril de ses jours, la domination du monde. Pour vous, c'est un pauvre honteux qui mendie à la dérobée sa précaire existence.
Souvent deux amants s'éprennent Tun de l'autre pour des qualités qu'ils n*ont pas, et se quittent pour des défauts qu'ils n'ont pas davantage.
Le sentiment le plus parfait, le pltis doux à l'âme, dans sa plénitude tranquille, c'est Tamitié qui succède à l'amour entre un homme et une femme qui n'ont à rougir ni de s'être aimés passionnément, ni d'avoir cessé de s'aimer avec l'ardeur première de la jeunesse.
Très-peu de femmes, dans l'état actuel de nos mœurs, sont capables d'amitié. Habituée au despotisme ou à Tesclavage, leur âme faible ou alùère, toujours emportée au delà du juste et du vrai, ne sait point goûter le charme tempéré d'un sentiment sérieux et solide qui repose sur une égalité parfaite.
Tout concourt à faire de l'amitié entre frère et sœur le sentiment le plus fort peut-être et le plus doux ensemble du cœur de l'homme. Le charme que projettent sur )a \ie les souvenirs d'enfance, tristes ou gais, toujours attendrissants, et qui ne se retrouvent jamais avec une si complète identité dans les autres affections; Tattrait voilé des sexes qui se fait sentir même dans le commerce des intelligences, en excluant les rivalités jalouses ; la protection et la confiance librement données et reçues, exemptes de cette notion de devoir qui glace si souvent les relations entre le père et l'enfant, entre l'époux et l'épouse; toutes ces douceurs, toutes ces grâces, font de la piété fraternelle 'un sentiment ineffable qui échappe presque complètement, dans son ardeur placide, aux misères et aux déceptions des autres amours.
Me promenant, par une belle journée d'octobre, dans les jardins de la villa Pamphili , soudain je fus frappé de la beauté merveilleuse d'un grand nombre d'arbres verts que je n'avais point aperçus durant Tété, cachés qu'ils étaient par l'épais feuillage des massifs, alors dans tout l'éclat de la végétation, maintenant dépouillés. Humble et patiente amitié, pensai je, c'est ainsi qu'on t'oublie aux heures splendides de la jeunesse et de l'amour ; c'est ainsi que tu apparais, douce et consolatrice, vers le soir de la vie, quand la passion est morte etTexi»tence dénudée.
Le grand art de consoler les douleurs, c'est d'en distraire avec délicatesse.
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L'amour y est plus habile que ramitié.
L'âme affligée n'est point en garde conti*e sa muette éloquence, tandis qu'elle se cabre et regimbe contre les discours, même les plus insinuants, de l'amitié.
Il y a trois sortes de bonté qu'il ne faudrait pas confondre : celle qui réside dans rintelligence, celle qui a sa source dans le cœur, et celle enfin qui naît d'une cei*taine faiblesse, ou, pour me servir d'un mot moderne, d'une certaine impressionnabilité des nerfs. La première, plus grande, plus calme, plus constante, moins sujette à des excès et à des retours, mais un peu froide en apparence, se rencontre plus fréquemment chez les hommes; on la pourrait nommer la bonté virile. La troisième, passagère,
superficielle, capricieuse, est, hélas!
seule à Tusage de la plupart des femmes. Quant à la secondé, la bonté du cœur, je la tiens pour aussi rare que le génie.
Pouvoir, en ce monde pervers, être impunément bon, sans réserve et sans mesure, n'est pas donné à tous^ c'est Theureux privilège des forts. Et c'est pourquoi la force m'a toujours paru si enviable.