Esquisses morales
La Révolution, qui a affranchi les hommes, a eu aussi son action sur les femmes. L'esprit féminin a pris par elle un nouvel essor ; son domaine s'est agrandi, et devant lui des portes fermées longtemps se sont ouvertes. Ce n'est pas que les femmes n'aient eu, sous l'ancien régime, une grande influence sociale et même politique. Par la beauté, par la grâce, par la finesse de l'esprit et la souplesse du caractère, par le charme insinuant qui leur ouvrait les cœurs et les rendait maîtresses de beaucoup de choses, elles avaient su prendre un empire qui, des salons, leur domaine naturel, s'est souvent étendu sur les affaires publiques. Leur génie semblait fait pour les intrigues de -cour. En littérature, elles ont brillé dans le roman, dans la poésie élégiaque ; la fine analyse des passions, la plainte délicate et tendre ont eu en
elles des artistes habiles. Dans la correspondance, ce genre si français, elles sont au premier rang. La vivacité prodigieuse et l'incomparable tour d'esprit d'une Sévigné défient toute comparaison. Au siècle dernier les femmes ont exercéune véritable influence sur le caractère de l'esprit français dans ces brillants salons où les lettres serencontraient avec la noblesse, l'aristocratie del'esprit avec celle de la naissance ; les du Deffand, les Geoffrin ont eu une part active dans le mouvement littéraire et philosophique de cette époque. Toutefois, avant 1789, quelque chose de frivole se mêle à leur action la plus sérieuse ; le goût des nouveautés semble avoir plus de part que la rêllexion dans leur empressement à adopter età propager les idées d'émancipation et de progrès; leur esprit joue avec ces idées comme leur cœur avec le sentiment; elles ne connaissent ni la grande passion ni le haut enthousiasme. La Révolution vint donner aux femmes françaises la gravité d'esprit qui leur manquait, et leur action politique prit un caractère nouveau dans quelques femmes plus hautement douées. Elles connurent l'enthousiasme des idées généreuses et la foi qu>i survit aux déceptions; elles eurent leur part du triomphe et leur part du martyre. Le génie féminin sortit de ces épreuves avec une trempe plus forte, il eut des élans plus fiers, et put aborder, non sans succès, les hautes spéculations philoso-
sophiques et politiques dont l'accès semblait réservé à la vigueur et aux labeurs de l'esprit viril. Madame Roland, la noble girondine, nous apparaît la première inspirée de cet esprit nouveau qui a fait d'elle une des plus grandes figures de la Révolution. Sa supériorité d'esprit et de caractère, cachée d'abord dans l'ombre du ménage, puis se révélant avec éclat dans les luttes publiques ; son influence discrète, mais constante, sur son mari et sur le groupe de leurs amis politiques ; la périlleuse grandeur d'un rôle qu'elle n'avait point cherché, mais qui semblait lui appartenir par le droit du génie et par celui de l'héroïsme; son éloquence dont ses contemporains ont témoigné et à laquelle l'accent de sa voix donnait une séduction irrésistible ; l'élévation et la pureté de ses idées révolutionnaires, dont on trouve l'expression dans ses écrits, légués par elle à la postérité comme le testament, tracé au pied de l'échal'aud, d'un noble esprit et d'un grand cœur : tout contribue à faire pour nous de madame Roland le symbole de l'avènement de son sexe à une vie nouvelle et à une nouvelle action, qui se développeront et grandiront de plus en plus à mesure que l'esprit de la Révolution prendra sur la société moderne un plus haut empire que lui dispute encore un reste de vieux préjugés et de vieilles mœurs. Il nous semble la voir, au milieu du cercle de ses amis qu'elle tient sous le charme, assister
en silence aux délibérations, puis, interrompant un ouvrage d'aiguille, jeter dans l'entretien un mot décisif, éclairer les questions, fixer les irrésolutions, ranimer les courages par l'influence naturelle d'un esprit et d'un caractère supérieurs. Puis on la voit monter à l'échafaud dans sa robe blanche, calme et sereine, au milieu des regrets qu'inspire sa perte et des larmes qu'elle arrache même à ses adversaires politiques *. Il n'est pas jusqu'à sa passion pour Buzot, ce mystère caché à ses contemporains et qu'un hasard a fait découvrir aux nôtres 2, qui ne marque madame Roland d'un signe à part, au début d'une nouvelle ère. Rien ne ressemble moins que cette passion profonde, austère, héroïque, à la galanterie qui est le caractère général de l'amour au dix-huitième siècle; c'est aussi un produit de la Révolution, que cet amour pur, né de la communion des idées et des sentiments dans la lutte pour une grande cause, qui se nourrit d'abnégation, s'exalte par le sacrifice et ne laisse échapper son secret qu'à la veille de la mort, quand la séparation éternelle a déjà commencé dans les murs d'une prison dont on ne devait sortir que pour l'échafaud.
Après madame Roland voici venir madame de