Job
Pourquoi la mode s'attache-t-elle si vite à nos opinions les plus sérieuses ? Pourquoi s'empare-t-elle en France de toutes les manifestations de la pensée publique, en les exagérant jusqu'à l'absurde? Des voix éloquentes ont appelé la sollicitude générale sur la condition du peuple. On a revendiqué ses droits, on a plaint ses misères, on a chercbé les moyens d'y porter remède ; c'étaient là des sentiments vrais et des idées justes. Mais bientôt une émulation jalouse de popularité a égaré les défenseurs de la cause populaire. Au lieu d'un tableau vrai, les uns, spéculant sur la peur du ricbe et sur le goût dépravé du vulgaire, ont tracé, en de monstrueuses ébauches, des personnages difformes : types odieux qui révoltent la nature et qui devaient accroître la répulsion qu'inspirent encore, à beaucoup d'esprits délicats, les masses incultes. D'autres, enclins à une poésie philanthropique, ont écrit livres sur livres pour démontrer par
des récits égaux en extravagance à ces romans de chevalerie dont se délectaient nos pères, que seul le peuple est en possession de toutes les vertus, de tout le génie des temps modernes. 11 serait superflu de combattre ici l'erreur coupable des écrivains qui ont cherché l'idéal du peuple dans le sang et la boue. J'aime à croire qu'aucun de mes lecteurs n'aura donné accès dans sa pensée à de telles monstruosités; mais je crois utile de faire observer combien les exagérations des romans de la chevalerie communiste se sont écartées du but et nuisent à la juste cause qu'on prétend servir. Rien de ce qui est en dehors du vrai, et je n'en excepte pas l'éloquence, ne prend racine. Or, il n'est point vrai que la classe pauvre ait seule des vertus, ni môme qu'elle en ait plus que la classe riche. Soutenir ce paradoxe, c'est propager une idée fausse autant que dangereuse; c'est vouloir établir que le sens moral se perfectionne en raison inverse de la civilisation : thèse chagrine d'un génie morose qui enlève aux champions du progrès leur arme la meilleure. Car on arrive de cette façon à rendre très douteuse, aux yeux de beaucoup de gens,
la nécessité d'améliorer la condition du peuple. En effet, s'il était vrai que les plus nobles vertus fleurissent dans la misère et que le règne de la justice fût mieux établi dans les âmes incultes que dans les esprits cultivés, on pourrait se tenir en repos et peut-être même, à un point de vue spiritualiste, redouter des changements qui mettraient en péril cette moralité supérieure. Mais l'expérience est là pour nous apprendre qu'il n'en va pas ainsi. Heureusement pour la grandeur de l'humanité, la conscience s'épure en même temps que l'esprit s'élève. Quoi qu'en disent les amateurs de la vie sauvage, certaines douceurs de la vie matérielle favorisent le développement des vertus morales que la misère comprime. Un ancien déjà l'avait dit : Nulle vertu ne peut convenir à un esclave. Or, le peuple est encore, ou peu s'en faut, à l'état d'esclavage. Courbé sur la charrue ou sur le métier, surchargé de fardeaux comme une bête de somme, accablé de fatigue, mal nourri, mal vêtu, le prolétaire se rapproche, par une dégradation qui se continue de père en fils, de la condition des brutes. Peu à peu, dans les
pâleurs et l'amaigrissement du jeûne et de l'insomnie, il perd jusqu'à l'apparence d'un être humain. Comment veut-on qu'il en ait les plus exquises vertus ?
Le poète qui se sentirait le courage de descendre dans les profondeurs de la société et qui aurait visité tous les cercles de cet enfer terrestre, en reviendrait, comme le Florentin, pâle d'effroi, l'imagination frappée de visions ineffaçables. Et s'il parvenait à les retracer sous l'inspiration simple et forte du génie antique, celte Comédie humaine égalerait peutêtre, par la grandeur des désolations et des épouvantes, la Divine Comédie.
Ce n'est pas la beauté de diction, moins encore l'abondance ou l'éclat qui manquent à quelques ouvrages adressés au peuple, c'est
un certain accent de l'âme auquel seul il est sensible. Pareil à cette marchande dont parle Théophraste, il reconnaît Y étranger à ce je ne sais quoi d'indéfinissable qui est absent, et dont rien ne remplace pour lui la touchante éloquence.
Je voudrais que nos langues, polies jusqu'à l'excès et déjà un peu émoussées, s'allassent retremper dans le langage populaire. Elles y retrouveraient ces accents qui leur manquent aujourd'hui, et que l'art le plus ingénieux ne saurait suppléer. La langue italienne, sortie d'une cour, a été nommée lingna cortigiana. On en peut dire autant de la plupart des langues européennes qui se sont trop éloignées du peuple. Elles ont perdu la franchise de leurs allures en s'étudiant à une démarche plus noble, mais plus compassée ; et l'on se prend parfois, en admirant leur maintien irréprochable, à regretter la liberté moins correcte de leurs grâces premières.
Ce caractère aristocratique prédomine surtout dans la langue française. Louis XIV, il y a deux siècles, la conduisit avec lui à Versailles, comme pour la mieux préserver du contact populaire dans une orgueilleuse solitude. Le peuple, aux jours de la Révolution, a bien ramené le roi à Paris; mais il semble avoir oublié à Versailles la langue de La Bruyère et de Racine.
On a beaucoup vanté tout récemment les ouvriers-poètes. Une publicité plus complaisante que judicieuse les a excités à la production. Tout ce tapage de louanges autour de compositions médiocres était peu réfléchi et n'a point été utile, loin de là. Il y avait une légèreté presque cruelle à se tant hâter de greffer nos vanités de journalisme sur les
tiges vierges de l'arbre populaire ; c'était mêler à une sève jeune et vigoureuse la sève appauvrie d'une vieillesse malade. Et d'ailleurs, un peu de réflexion aurait fait comprendre à ces preneurs inconsidérés que les ouvriers qui sont aujourd'hui capables d'écrire selon les règles grammaticales sont, par cela même, les plus incapables de spontanéité poétique. A mi-chemin d'une érudition récente et superficielle, charmés, un peu étourdis par des accents qui les frappent pour la première fois, leur cerveau, pareil au cerveau des enfants, retient avec une facilité prodigieuse,, mais sans se rien assimiler, tout ce qu'ils entendent. Ils imitent, copient, reproduisent, croyant de très bonne foi inventer; et l'on a pu voir que leur goût encore peu exercé ne savait même pas toujours choisir les vrais modèles. Est-ce à dire qu'un ouvrier ne saurait être un grand poète? Nullement, mais c'est reconnaître que les conditions présentes sont défavorables, et que l'on agitsans discernement en attirant à la lumière éclatante du jour des talents qui, restés dans l'ombre domestique, eussent charmé les loisirs de la famille,
tandis que, abusés par une publicité imprudente,ils deviennent, je le crains, pourceuxqui les possèdent, une occasion de trouble, de malaise, et peut-être d'amers désappointements.
Quoi qu'on en puisse penser, le peuple n'est pas envieux par instinct ; il ne le devient qu'à force de souffrir. Pour peu que son existence soit tolérable, il accepte avec un bon sens digne d'être admiré les inégalités nécessaires à l'harmonie sociale. Il est porté à jouir simplement, sans arrière-pensée, et presque comme d'un spectacle de la nature, des splendeurs et des pompes de la vie des grands. 11 s'intéresse aisément à eux et compatit avec une candeur sincère à toutes celles de leurs souffrances qu'il peut comprendre: à la perte de leurs proches, de leurs enfants, à la perte même de ces richesses dont on le suppose si jaloux. Reconnaissant de peu, il se montre fidèle à ceux qu'il a trouvés une fois sensibles. Il me semble souvent, à voir parmi ces déshérités du sort si peu de fiel, de si longues patiences et de si
courtes rancunes, à les voir, comme parle Bossuet, si doux envers la vie et envers la mort, que s'il y a tant d'hostilité dans les situations, tant de défiance dans l'altitude mutuelle des membres d'une même famille, cela tient à des préjugés peu profonds, à un malentendu qui pourrait être facilement dissipé par un homme d'Etat qui l'aurait à cœur.
La poésie grecque, dans ses ingénieuses conceptions, nous parle de faunes qui vivaient au fond des bois et troublaient souvent par leur rire moqueur les joies et les amours des mortels. Ces satyres et ces faunes ont quitté les forêts ; ils habitent aujourd hui nos esprits et nos cœurs comme pour insulter de plus près à nos voluptés les plus secrètes. Le peuple, heureux ignorant, ne connaît point ces divinités jalouses.
Oui, plus heureux que nous, le peuple,
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dans sa simplicité énergique, a des élans et des enthousiasmes qui nous sont refusés. Il se livre tout entier à ce qu'il admire ; il aime ou il hait véritablement de tout son cœur, tandis que nos âmes sceptiques, en proie à d'intestines divisions, ne savent plus ni aimer ni haïr que fragmentairement. Nous ne sommes jamais ravis que par une partie de notre être. 11 y a dans chacun de nous un comique intérieur qui raille la sincérité de nos dévouements, et glace, par ses sarcasmes, nos passions les plus vives.
Le dévouement chez l'homme du peuple n'est point, comme chez nous, une magnificence de l'esprit ou une noblesse du sentiment. Dans ces organisations vigoureuses, dans ces natures incultes et intrépides, il tient pour ainsi dire à la chair ; il coule avec le sang dans les veines; c'est un dévouement d'entrailles qui ne se connaît pas soi-même, mais que Dieu connaît.
11 y a des gens qui se persuadent, ou plutôt qui feignent d'être persuadés, qu'en demandant, selon la simple et belle formule de Saint- Simon, V amélioration du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, les réformateurs modernes veulent que l'homme du peuple aille en carrosse, mange dans de la vaisselle plate, se vêtisse d'étoffes de prix. — Qui donc, demandent-ils très judicieusement, en raisonnant dans une telle hypothèse, pétrira notre pain, taillera nos habits, ensemencera nos terres? — C'est le procédé des petits esprits d'affubler d'extravagance les grandes idées, afin d'en avoir raison parle ridicule.
Sont-ils donc vraiment atteints de démence ceux qui croient non seulement possible, mais nécessaire, une société qui assurerait au tra-
vailleurces conditions de sécurité et de salubrité sans lesquelles son existence n'est qu'un lent et inutile martyre, où l'angoisse du jour prévoit, sans pouvoir la conjurer, la détresse du lendemain ? Sont-ils insensés ceux qui demandent qu'une nation telle que la France institue pour la vieillesse et l'infirmité de ses armées industrielles des retraites honorables sur le modèle de ce majestueux asile qu'un geste du grand roi ouvrit un jour à ses soldats invalides? Serait-il impraticable ce système d'éducation souhaité par tant de bons esprits, qui, prenant pour point de départ l'égalité civile, saurait, en des épreuves graduées, élire perpétuellement les intelligences supérieures destinées au travail de la pensée, et donner aux autres, avec les connaissances spéciales de métier et de profession, des notions générales qui les rattachent à la vie commune par un lien spirituel ?
Egalité est un mot trop équivoque dans le langage politique. 11 est sujet à trop d'interpré-
tations; il y faut trop de commentaires. Les esprits simples le confondent avec uniformité et s'entêtent ainsi d'un idéal absurde. Quoi qu'il en puisse coûter à certaines vanités de le reconnaître, les hommes ne naissent égaux ni en force, ni en beauté, ni en génie. La nature est hiérarchique ; mais elle met dans chaque homme une tendance à proportionner ses désirs à ses facultés qui lui donnerait le bienêtre moral, si des lois vicieuses ne venaient jeter la perturbation dans cette harmonie native. En créant pour les uns des besoins factices, la société se voit forcée de refuser aux autres la satisfaction des besoins légitimes; en consacrant, par l'inégalité de l'enseignement, des privilèges qui perpétuent les aristocraties artificielles, elle refoule et opprime ces aristocraties naturelles que la liberté verrait se produire non seulement sans préjudice, mais encore dans l'intérêt évident du bien public. N'en déplaise à nos Spartiates de cabinet, il importe peu au bonheur des hommes qu'ils mangent au même plat, soient vêtus de la même étoffe, habitent en des demeures pareilles. Ni la dignité, ni la douceur de la vie
humaine, ne sont à ce prix ; tout au contraire. L'homme périrait d'ennui si la variété des modes d'existence ne correspondait à la diversité des organisations; et cette part égale et semblable aux jouissances de la vie extérieure, si elle n'était la plus irréalisable, serait encore la plus mesquine des conceptions philosophiques.
Oh ! qu'il en serait autrement, si nous savions, sans poursuivre une égalité chimérique, fonder parmi nous le règne de la justice : la justice qui distribuerait à chacun la science, le travail et la richesse publique, non point par portion égale, mais par portion suffisante, mesurée aux besoins. Sans cette relation essentielle entre la vie intérieure et la vie extérieure, qui doit naître un jour, j'en ai la conviction, des efforts combinés de l'éducation nationale et de l'économie politique, toutes nos réformes prétendues égalitaires ne seront que des leurres ; nos institutions les plus républicaines tromperont encore l'attente par d'ir-
réalisables promesses d'une félicité qui n'aurait rien d'humain.
Votre système ne manque pas de grandeur ; mais il exhale je ne sais quelle odeur de sang qui me le rend suspect. Votre idéal est une sublimité politique. Quel dommage qu'on n'y touche qu'en visant au cœur de son semblable!
Les habiles disent, le vulgaire répète, que pour captiver le peuple il faut caresser ses inclinations perverses, et que tout le secret de ceux qui prennent de l'empire sur son esprit consiste aie flatter dans ses plus bas instincts. Ces dédaigneuses sagesses n'ont oublié qu'une chose, c'est de consulter l'histoire, qui constate absolument le contraire. La plupart des grands mouvements qu'elle signale, les résolutions spontanées dont elle garde le souvenir, sont
inspirés par un sentiment généreux. Une parole de justice retentit; mille cris de dévouement lui répondent. Et si la pureté du premier mobile s'altère dans la lutte prolongée ou dans l'enivrement du triomphe, c'est que les passions du peuple subissent, tout aussi bien que notre politique savante3 la loi d'imperfection qui gouverne toute chose humaine.
Le peuple ne veut pas, comme on le prétend, le luxe et le libertinage dans l'oisiveté ; il demande le bien-être au prix du travail ; et s'il a aujourd'hui des paresses, des imprévoyances, des débauches qui expliquent et jusfient pour quelques esprits superficiels sa condition misérable, c'est que son travail le plus assidu reste insuffisant et n'apporte qu'une amélioration éphémère, presque insensible, à des maux sans remède, A quoi sert d'être mieux un jour à qui voit devant soi toute une vie de détresse? Ce n'est pas là le raisonnement, mais c'est à coup sûr l'instinct qui pousse
l'homme du peuple au cabaret, où, pour emprunter le langage d'un moraliste, il va boire V oubli des douleurs !
Vous dites : « Le peuple est une brute stupide, souvent féroce » ; et vous ne songez pas qu'en pensant excuser votre indifférence, vous vous montrez plus coupables encore. En effet, ce qui rend le fils du peuple si digne de pitié, c'est moins ce qu'il souffre comme homme, que l'impossibilité où il se voit, le plus souvent, de devenir homme. Quel spectacle accablant que celui de ces innombrables multitudes dépouillées, par la faute d'une société égoïste ou distraite, des attributs de l'humanité qu'elles apportent en naissant aussi bien que chacun de nous! Doutez-vous que le prolétaire ait une âme susceptible d'aimer, capable de discerner le bien du mal, le vrai du faux? D'où vient donc qu'il reste une brute et que vous n'éprouvez à son approche que répulsion ? Interrogez vos consciences, et répondez.
Si vous voulez prêcher au peuple les vertus du foyer, commencez par mettre du bois dans Tàtre ; puis vous serez éloquent tout à votre aise. Si vous venez lui vanter les douceurs de la famille, portez du pain à ses enfants, de crainte que leurs cris n'interrompent la suite de vos discours. Si vous désirez enfin faire goûter à son esprit les joies de l'intérieur, ne négligez pas de faire mettre auparavant des carreaux à sa fenêtre, de peur que le vent d'hiver n'entre avec vous dans la chambre et ne glace sur vos lèvres la parole évangélique.
L'habitude de la propreté est un des premiers signes de cette estime de soi, qui est le commencement et la fin des bonnes mœurs. Tant que le prolétaire ne sera pas arraché à cette malpropreté domestique dans laquelle il
demeure par ignorance, n'espérez pas le rendre sensible à certains scrupules d'une honnêteté délicate. Tant qu'il ne respectera point son corps, vos essayerez en vain de lui faire comprendre qu'il doit respecter son âme.
L'air et l'eau sont les deux, agents naturels, partout présents, de cette propreté extérieure qui est un indice presque certain et comme un signe avant-coureur de la pureté morale. Que l'air et l'eau circulent librement, abondamment dans vos villes; faites-les pénétrer dans toutes les demeures, eUous serez surpris, au bout de bien peu d'années, en reconnaissant que vous avez purifié les consciences, là où vous croyiez n'avoir fait autre chose que purifier l'atmosphère.
L'Église avait fait du jour de repos le jour du Seigneur, sainte et sublime association
d'idées que l'État laïque a laissée se rompre dans l'esprit du prolétaire. Là où le travail cesse aujourd'hui, la débauche commence, et, chose triste à dire, le loisir sacré du septième jour, loin de rappeler l'homme du peuple au sentiment de la dignité humaine, ne fait que le pousser plus avant dans l'animalité par l'influence dégradante des divertissements et des spectacles grossiers qui lui sont offerts.
Ce qui a fait la puissance si prolongée du catholicisme, c'est qu'il est né au sein du peuple, qu'il a été prêché dans les rues et dans les carrefours, non par des docteurs ou des érudits, mais par des hommes de bonne volonté, et que, malgré les erreurs politiques du sacerdoce, qui a souvent renié l'esprit de sa tradition, le culte est demeuré, à travers toutes les vicissitudes des temps et des mœurs, l'expression la plus complète et la plus idéale de la grande âme populaire. Il n'a pas cessé de présenter à la vive imagination des enfants du
peuple ses dogmes les plus mystiques sous des figures sensibles, en des rites frappants, variés, associés aux mouvements des saisons, aux métamorphoses de la nature. Pleine de condescendance pour les pauvres d'esprit, la philosophie catholique n'a pas repoussé ces miracles naïfs, ces familières légendes qui rapprochaient Dieu, en quelque sorte, et le montraient si facilement accessible. L'art religieux, obéissant à une inspiration vraiment populaire, secondait cette grande pensée. La cathédrale, en appelant dans son sein les multitudes, leur offrait tout à la fois un magnifique lieu de repos, un spectacle imposant et le noble attrait de cette égalité devant Dieu, qu'elle faisait apparaître aux yeux du pauvre et de l'opprimé comme en un rêve splendide.
L'éducation du peuple? Tous en parlent; plusieurs s'y croient appelés, quelques-uns s'y efforcent avec cœur et conscience; mais je ne vois pas qu'on emploie les moyens d'y réussir.
Une jeune fille, se plaignant un jour à moi de la sottise d'un de ses professeurs, me disait avec une naïveté expressive : « Je ne puis cependant pas lui montrer à me montrer. » Elle faisait ainsi, sans y songer, une piquante censure de nos méthodes. L'État qui croit élever le peuple, ne le connaît pas mieux que la famille ne connaît l'enfant. L'existence factice que nous nous sommes faite dans la société moderne nous rend, au bout de peu d'années, à tel point étrangers aux mouvements naturels de rame, que l'on nous voit tout déconcertés lorsque nous nous trouvons en présence de la vérité des instincts et de la spontanéité des passions. Nous ne comprenons plus rien aux curiosités, aux répugnances, aux obstinations, aux colères, pas plus de l'enfant que du peuple qui lui est semblable par tant de points. Nous avons oublié la langue qu'ils parlent. A ces êtres tout sensitifs, en qui toutes les forces de la vie se pressent et éclatent, pour ainsi dire, nous enseignons une science abstraite au moyen de sèches disciplines. Nous ne leur expliquons pas le monde extérieur, dont les mouvantes figures frappent leur ima-
gination et éveillent leur curiosité ; non contents d'enfermer leur corps dans des chambres où l'air et la lumière manquent, nous emprisonnons leur esprit dans d'obscures formules où il étouffe. Ce n'est point ainsi que le Fils divin du charpentier, ce grand éducateur des peuples qui disait : Laissez venir à moi les enfants, attirait et captivait les simples d'esprit. Se promenant par les blés en fleur, sur le rivage de la mer de Tibériade, au bord du torrent de Cédron, dans les solitudes de Bethsaïde, il enseignait, au sein même de la nature vivante, la doctrine de vie. Sa rustique sagesse empruntait ses paraboles aux images familières à l'œil du laboureur, au passereau des toits, au figuier du chemin, à l'eau pure des fontaines, au grain de sénevé, qu'il idéalisait en en faisant le signe sensible des vertus spirituelles. Le sublime docteur de la sagesse grecque, lui aussi, conduisait ses disciples sur les rives de l'ilissus; et, trouvaitil des incrédules, il attestait la vérité de sa parole en jurant par ce platane. Rapprochonsnous avec eux de la nature toute vivante, comme l'a dit un poète; elle seule possède le
mystérieux attrait qui charme véritablement l'enfance de l'homme, et cette autre enfance des sociétés, le peuple.
A-t-on songé, par exemple, à ce que quelques éléments d'histoire naturelle ajouteraient d'intérêt à la vie du travailleur? Croiton que si l'homme des campagnes connaissait la formation des terres qu'il cultive, la vie organique des plantes dont il se nourrit; s'il savait nommer les constellations qui brillent au-dessus de sa tète et suivre leur marche radieuse dans l'immensité ; s'il se rendait compte des merveilleux phénomènes de la métamorphose infinie, au sein de laquelle il vit aveugle et sourd ; s'il était informé par des publications faites expressément pour lui, des progrès de l'agriculture et de l'industrie; si enfin, en traçant un sillon, il pouvait s'associer par la pensée à ce beau mouvement du travail humain auquel il coopère : croit-on, dis-je, que son existence, bornée aujourd'hui
aux plus grossiers intérêts matériels, ne prendrait pas un charme tout nouveau et ne se relèverait pas à ses propres yeux comme aux nôtres? Quel élément de paix et de bien-êlre apporté dans la vie domestique, si la ménagère, mieux instruite, savait les propriétés, l'usage et l'habile économie des objets qu'elle emploie; si quelques connaissances en hygiène la mettaient à même de préserver sa famille et ses serviteurs des maladies engendrées par l'ignorance et des accidents causés par l'absence de précautions et de soins! Et si, après le labeur du jour, dans ce repos du soir dont le riche et le désœuvré ignorent la poétique, l'incomparable douceur, quelque mélodie populaire, chantée en chœur, quelque lecture édifiante tirée de nos annales, venaient resserrer l'union des âmes par une émotion sympathique, n'y aurait-il pas, sous ces humbles toits qu'habite aujourd'hui le silence du découragement ou le reproche mutuel que provoque l'irritation de la misère, des joies nobles et pures que le plus fortuné d'entre nous pourrait envier?
Il ne faut point trop compter sur les livres pour l'éducation du peuple. Le travailleur n'a guère le temps de lire; l'érudition d'ailleurs n'est point son fait. Peu de volumes, bien choisis, suffiront toujours aux méditations de ces esprits que l'action emporte. Nous commettons une grave erreur de jugement en ne concevant point d'autre mode d'éducation que l'éducation de l'école. L'Etat en doit une autre à ses enfants, et plus particulièrement à ceux auxquels le loisir des études scientifiques et littéraires n'est point donné. C'est la grande éducation qui se fait, sans classiques ni professeurs, par la noblesse et la dignité des habitudes de la vie publique. C'est l'éducation que recevait le peuple d'Athènes et de Rome, par cette heureuse entente des arts, par ce concert harmonieux de l'architecture, de la sculpture, de la peinture, de la musique et de la danse, au Parthénon, au Pœcile, aux Propylées, au Forum, aux Thermes, au Capitole,
qui donnait au milieu même dans lequel vivait le peuple une grandeur imposante et presque religieuse, par laquelle le caractère de ses mœurs était en quelque sorte déterminé. Quelles impressions veut-on que l'homme du peuple reçoive aujourd'hui dans ces théâtres où l'on ne joue pour lui que des farces triviales, dans l'estaminet du coin, sale et obscur réduit où l'attend la brutale ivresse des boissons frelatées? A quelles influences n'estil pas livré dans ces bals ignobles où une musique lascive le provoque à des danses eans pudeur, et jusque dans nos églises où le sacerdoce, étranger aux plus simples notions de l'esthétique, a remplacé la beauté sévère des pompes anciennes par je ne sais quel mélange bâtard et impie des sensualités du siècle avec les mystères de l'amour divin?
« Viens voir quelque chose de beau», disaisje un jour, en appelant à la fenêtre un enfant qui jouait au fond de la chambre. Est-ce que
cela vit? demanda-t-il, avant de quitter le jeu qui l'occupait; mot profond et révélateur. L'enfant et le peuple aussi n'aiment que ce qui a vie. Ne vous étonnez point si vos prédications, vos systèmes, toute votre pédagogie scolastique les trouve distraits, inattentifs et presque dédaigneux.
L'on ne reconnaît pas assez chez nous la puissance de l'art musical. On semble ne pas comprendre quelle influence la musique exerce sur les mœurs. Nous avons perdu le beau sentiment qu'en avaient les peuples anciens, les Egyptiens, par exemple, qui défendaient sous des peines sévères d'altérer les chants attribués à lsis; les Grecs surtout, comme on peut le voir dans ces entretiens sublimes où Platon cherche les lois de la chorée dans leurs rapports avec la morale, et conseille au musicien d'exprimer dans ses accords le caractère d'une âme tempérante, forte et vertueuse.
Une chose cependant, aujourd'hui qu'on se préoccupe avec tant de raison de la destinée du peuple, devrait donner à la musique une importance très grande à nos yeux. La musique est l'art populaire entre tous. Le travailleur ne connaît guère les autres ; pour les exercer, il faut du loisir, et le loisir lui manque. Mais la musique, douce et invisible compagne, s'allie au travail, en trompe la monotonie, en soulage la fatigue. Le rythme, la mesure, la cadence, impriment aux mouvements de la vie physique une sorte de dignité supérieure, par laquelle ils s'élèvent au-dessus de l'animalité et prennent, si l'on peut ainsi parler, le caractère humain. Le laboureur chante à son sillon, pour ranimer l'ardeur de ses bœufs et son propre courage ; le tisserand chante à son métier, dont le bruit devient harmonie ; le marinier chante à sa rame, et suit avec complaisance le son longtemps prolongé de sa voix sur les flots silencieux; tous, à leur
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insu môme, sont pénétrés par un charme paisible qui les réconcilie, pour quelques instants du moins, avec les rudesses du sort.
« Monseigneur, ce peuple vous appartient », disait un jour à l'enfant qui fut Louis XV un précepteur servile. Prenons garde d'imiter ces détestables flatteries. Je ne vois pas sans chagrin les éducateurs du peuple le traiter déjà en enfant royal et lui dire dans leur langage adulateur : « Altesse, c'est à vous qu'appartient le monde. »
Le sentiment qui a fait si longtemps la supériorité de la noblesse et lui a souvent tenu lieu d'une morale plus pure, c'a été cet orgueil du nom, ce respect des ancêtres exalté jusqu'au fanatisme et devenu pour elle comme une conscience de caste infiniment plus sévère et plus délicate que la conscience indivi-
duelle. L'homme du peuple ne connaît pas ses ancêtres; son nom n'a guère d'autre valeur ni d'autre sens à ses yeux que la marque imprimée par le berger sur les flancs de ses brebis afin de les distinguer plus aisément dans la masse du troupeau. Il ne trouve donc point en lui les nobles inspirations d'un honneur traditionnel. Raison de plus pour l'élever le plus tôt possible au respect de soi, sentiment identique dans l'âme du souverain et dans l'âme du prolétaire, appelé à remplacer dans les démocraties l'orgueil de race. Mais qu'a-t-on fait jusqu'ici pour élever l'homme du peuple jusqu'à cette estime de soi? Hélas ! notre vocabulaire même témoigne contre nous ; les gens du commun, les hommes de rien, les masses, la canaille, la populace. Nous n'avons pas encore renoncé à ces façons de dire insultantes que nous ont transmises les dédains du pkatriciat, et qui accusent chez nous une grande irrévérence pour la nature humaine, en même temps qu'une méconnaissance complète de ce principe d'égalité dont nous faisons tant de bruit.
L'homme de peine, disons-nous en voyant passer dans nos rues le prolétaire dont le travail, sans trêve ni récompense, assure nos loisirs et nos joies. Avons-nous jamais réfléchi à tout ce que cette appellation renferme de censure pour l'Etat, chargé de la répartition équitable des prospérités publiques entre les membres également, quoique différemment utiles de la grande famille nationale?
Les poètes primitifs dont la renommée, pareille à la Béatrix de Dante, brille d'un plus radieux éclat et s'élève en passant d'un siècle à l'autre, n'ont été que les interprètes éloquents des multitudes et les rhapsodes de ces fictions merveilleuses que créa partout le génie populaire. C'est ce qui fait l'étendue et ce qui assure la durée de leur gloire. La lyre du poète,
aux époques tardives où la civilisation l'isole et rompt en quelque sorte ses affinités avec le peuple, exprime en modulations plus savantes, plus variées, plus délicates, les passions individuelles; mais elle a perdu le secret de ces harmonies grandioses où l'humanité tout entière, comme un chœur immense, semble chanter ses douleurs et ses joies, ses craintes et ses espérances immortelles.
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Pour bien comprendre toute la tristesse de ce temps-ci, il faut, je crois, au delà de toutes les causes fortuites, remonter à la cause essentielle : l'affaiblissement continu et universel de la foi chrétienne dans les âmes.
Ni la science, ni la morale philosophique, ni cette vue simple et juste des choses que j'appellerai le se?is humain, ni cette raison du cœur qui nous enseigne le mutuel secours dans le travail de la vie, ne sont encore suffisamment répandues parmi nous pour tenir lieu au grand nombre de cette foi touchante qui nous fait tous issus d'un même couple, porter la peine d'une même transgression et participer à la vertu d'un même sacrifice. Nul lien commun ne retient plus les cœurs ni les esprits. L'économie sociale est troublée
jusqu'en ses fondements. Nous assistons à une complète déroute de la conscience humaine.
L'Eglise catholique règne encore, non assurément sur l'esprit ou le cœur de la société française, mais sur ses habitudes; et là où les principes sont si faibles et les passions si mobiles, commander aux habitudes n'est-ce pas en réalité commander à l'existence?
La société, aujourd'hui, s'émeut comme aux premiers temps du christianisme. Les mêmes questions se posent; le même antagonisme se déclare. Comme alors, une attente vague tient en suspens les esprits. La femme, attristée au sein d'une famille sans amour, demande s'il n'est pas d'autre destinée pour elle que la compression du cœur et de l'intelligence. Le prolétaire, cet esclave moderne, demande si
la misère et l'ignorance sont la loi définitive de sa condition maudite. La terre même semble lassée de ses anciens maîtres et demande quel est l'usurpateur, quel est le possesseur légitime. A tout cela, que répond l'interprète de la vérité éternelle, le ministre de Dieu ici-bas, le prêtre? Il dit que l'amour est une folie, la pensée un péril, la servitude un devoir, l'indifférence une grâce, le silence une piété, l'inanition du corps et de l'intelligence un sacrifice agréable à Dieu. Et cette sagesse de mort s'imagine pouvoir dompter toujours les frémissements de la vie indignée !
Résignation, obéissance : c'est le premier et le dernier mot de la sagesse sacerdotale; c'est le glas monotone de celte cloche des funérailles qui mène une à une au tombeau toutes nos espérances, toutes nos ambitions, tous nos
rêves
3i2 ESQUISSES MORALES.
La société officielle affirme encore, mais elle ne croit plus. Sa religion n'est qu'une politique. La société non constituée, qui se dégage peu à peu de ce mensonge des choses, ne croit pas encore, mais elle cherche et espère. Le sacerdoce s'est rangé du côté du passé. Il n'a pas compris que le doute sincère est plus près de Dieu que le culte hypocrite.
La religion fleurit, dit-on. Plût au ciel qu'elle ne fleurît point à la surface d'une société corrompue! Car, pareille à ces plantes des eaux bourbeuses, elle couvre d'une parure mensongère les turpitudes du siècle, et mêle à leurs miasmes pestilentiels, sans en atténuer la contagion, de suaves et trompeurs parfums»
"Vos églises sont chauffées à la température la plus délectable. De mignardes peintures en décorent les riants plafonds. Les sons enivrants d'une musique d'opéra bercent l'oreille charmée et réveillent dans les cœurs de tendres souvenirs. Le velours et la soie s'arrondissent en moelleux coussins et vous invitent à la prière. Mille parfums s'exhalent de la dentelle et des tissus précieux qui couvrent les épaules de vos délicates pécheresses. L'atmosphère que Ton respire ici est comme chargée des langueurs d'un printemps éternel. Un jeune prédicateur monte en chaire. Il prodigue, dans ses périodes sonores, ces fleurs de sacristie dont la grâce artificielle est agréable au goût dévot. Des quêteuses, au regard insinuant, reçoivent vos dons et vous les rendent en sourires.... Vous vous applaudissez de ce que de telles églises sont pleines? N'appréhendez-vous point qu'elles ne le soient trop? Pour ma part, je crains, les voyant ainsi remplies, que Dieu n'y trouve plus de place.
Vous restaurez les églises; à la bonne heure. C'est plus facile, mais peut-être moins urgent que de restaurer les âmes.
Quelle foule! Que de carrosses, que de laquais, que de grandes dames, que de beaux jeunes gens, que de personnages illustres! D'où vient cette multitude qui semble ravie? Ecoutons ses propos :
« Le beau regard! dit une femme; la touchante pâleur !
— Son geste est bien étudié, dit un auteur tragique; il rappelle Talma.
— Il a cité Danton, murmure un étudiant; il est républicain...
— Quelle erreur est la vôtre! Hier, tout son discours glorifiait Bonaparte.
— Pourquoi a-t-il tronqué ce vers d'Horace? » demande un érudit.
Je demande à mon tour de qui Ton parle; d'un avocat, d'un comédien, d'un député? Non vraiment. Du successeur de Bossuet, de Massillon, de Bourdaloue; du plus illustre apôtre de la foi moderne, du célèbre révérend Père Isidore.
De quel aveuglement les zélateurs de la foi ne sont-ils point frappés! Est-ce bien à la face des prodiges accomplis sous nos yeux par la science, est-ce bien à l'éclatante lumière que projettent de toutes parts les découvertes du génie moderne, qu'ils osent risquer leurs miracles ridicules? Est-ce au xixe siècle que l'on s'engage dans la querelle des deux tuniques, et qu'on fait apparaître la reine des cieux pour annoncer à des enfants l'abondance de la récolte prochaine? « Taisez-vous, raiso?i saperbe! » s'écriait jadis, dans sa hautaine sagesse, le grand docteur de l'Eglise de France. «Taisez-vous, superstition arrogante! » s'écrie à son tour la raison outragée. Et s'il vous faut absolument des miracles, faites-en donc de-
3i6 ESQUISSES MORALES.
vant lesquels nous puissions nous prosterner tous! Retrouvez cette éloquence miraculeuse des Paul, des Tertullien, des Ambroise, qui métamorphosait les âmes. Arrêtez au seuil de vos temples les despotes hypocrites. Entonnez ces cantiques sublimes qui brisaient les chaînes des captifs. Affranchissez les esclaves. Parleznous la langue de saint Bernard, et entraîneznous sur vos pas à la conquête des vérités saintes! Mais, de grâce, épargnez-nous ces honteuses supercheries que le dernier des jongleurs fait aussi bien, mieux, que vous. Laissez là vos médailles, vos images, vos scapulaires, qui guérissent du mal de dents et assistent les femmes en couches! Si Dieu est avec vous, guérissez les maux du peuple qui crie vers lui du fond de F abîme. Aidez la société dans son pénible travail d'enfantement. Obtenez par vos prières la réponse conciliatrice à nos doutes, à nos dissentiments, à nos désespoirs. Et si vous ne le pouvez, taisez-vous du moins, et reconnaissez dans l'humilité de votre silence que vous subissez comme nous l'épreuve douloureuse de l'attente et de l'incertitude.
Qu'est-il besoin de vos docteurs et de vos miracles pour prouver Dieu? Dieu n'est-il pas une sublime nécessité de la pensée humaine?
La conscience humaine s'agite; elle est assaillie, pressée de doutes aigus. Troublée dans ses joies, inquiète dans sa paix, en proie à des perplexités qui ressemblent à des remords, la société moderne, qui a vu tout à coup surgir de ses profondeurs un sphinx reredoutable, sent que l'énigme, bien ou mal expliquée, sera son salut ou sa perte. Martyrs chrétiens, confesseurs, apôtres intrépides, c'est vous qui, il y a dix-huit siècles, avez, au prix de votre sang, vaincu le sphynx antique. Levezvous! le sphynx est ressuscité. Vos fils dégénérés se détournent de la lutte périlleuse; le souffle du Dieu des combats s'est éteint dans
leurs cœurs pusillanimes; ils ne veulent plus que le repos, et s'efforceront de retenir avec eux dans une sécurité trompeuse l'esprit du siècle qui se précipite. Martyrs chrétiens, secouez vos linceuls! Sépulcres, ouvrez- vous! Morts, redevenez vivants! Car les vivants sont morts, ensevelis à jamais dans la paix inerte de l'indifférence.
Au temps de la décadence de Rome, le dégoût de ce monde corrompu et le pressentiment d'une vie supérieure poussèrent à la solitude les âmes d'élite. Les thébaïdes virent accourir les Jérôme, les Paul, les Marie. Moins heureuses aujourd'hui, les grandes âmes en révolte contre la société se réfugient en des thébaïdes intérieures, où, plus délaissées encore, elles vivent, non plus dans la foi ardente et révélatrice, mais dans le morne recueillement d'une espérance voilée. Moins favorisé que les premiers chrétiens, le Juste n'est plus soutenu d'une assistance miraculeuse. Les corbeaux ne descendent plus des nuées pour
lui porterie pain céleste; les taureaux sauvages ne lui parlent point; les lions compatissants ne viendront point creuser sa fosse.
La première de toutes les révolutions dont le genre humain garde la mémoire, cette révolution symbolique et sacrée d'où naît dans la suite des temps tout le progrès de l'homme et des sociétés, nous la voyons apparaître dans les Ecritures sous le nom et sous l'image d'une femme.
Le Tout-Puissant avait dit au couple humain, faible et ignorant, mais heureux et immortel : « Tu ne mangeras point de l'arbre de science, ou bien tu mourras. »
L'homme se résigne à cette inactive et insensible félicité ; mais la femme, écoutant en elle-même la voix de l'esprit de liberté, accepte le défi. Elle préfère la douleur à l'ignorance, la mort à l'esclavage. A tout péril, elle saisit d'une main hardie le fruit défendu : elle
FRAGMENTS. 3ol
entraîne l'homme avec elle dans sa noble rébellion.
Le Tout- Puissant les châtie l'un et l'autre, les bannit, les voue à la mort. La mère des hommes est condamnée à enfanter dans les larmes. Eve reste à jamais, pour sa triste et fière postérité, la personnification glorieuse et maudite de l'affranchissement du génie humain.
Cette genèse est l'histoire de toutes les révolutions.
Les puissances de la terre, quel que soit le nom qu'on leur ait donné, théocratie, aristocratie, monarchie, ont dit toujours et partout au faible qu'elles voulaient retenir dans l'esclavage : « Si tu veux savoir, tu mourras. »
Et quand l'esprit de liberté a parlé au faible pour l'inciter à secouer l'esclavage de l'ignorance, elles ont dit : « Celui qui parle là, c'est le serpent, c'est le tentateur, c'est le démon; c'est la philosophie, c'est la démocratie, c'est l'esprit du mal ; écrasons-ic. »
Mais l'esprit de liberté est immortel, et la Révolution, cette Eve perpétuellement rajeunie, préfère encore à cette heure, comme aux
premiers jours du monde, le bannissement, l'anathème, la douleur et la mort, à la paix honteuse de l'ignorance et de l'esclavage.
Sachons donc chérir et respecter, honorons plus que jamais aujourd'hui 1 Eve immortelle, toujours jeune et toujours ardente, qui garde en son cœur les deux plus nobles dons de la vie terrestre : l'inspiration de la liberté et la vertu du sacrifice.
Entre les afflictions qui menacent l'existence de l'homme, Fexil est, sinon la plus terrible, du moins la plus difficile à se représenter dans toute son étendue.
L'exil! Que de peines inconnues, que de poignantes et muettes douleurs, que de larmes dévorées ne renferme pas cette vague parole, dont le sens est profond et multiple à ce point qu'il ne s'est peut-être jamais révélé tout entier à un même homme. Car chacun, selon le temps et les circonstances, selon ses traditions, ses habitudes, ses goûts ou sa fortune,
selon l'ardeur de sa lèvre ou la délicatesse de ses instincts, en boit, à des coupes diverses, les amertumes infinies.
Maïs c'est à l'exilé français surtout que la terre étrangère réserve ses rigueurs les plus intolérables; à ce joyeux enfant de la Gaule, que la nature a fait, par une contradiction étrange, le plus sympathique, le plus cxpansif assurément dans le monde idéal, mais aussi le moins cosmopolite, en réalité, de tous les hommes.
Soit paresse ou dédain, soit difficulté organique, le Français du xixe siècle, visiblement prédestiné à servir de lien, de communication électrique entre les peuples, n'a paru jusqu'à ce jour ni empressé à les connaître, ni capable de les comprendre. Peu curieux de nouveautés, parce qu'il se croit lui-même, de très bonne foi, créateur de toutes les nouveautés du monde moderne, il n'est susceptible que de très faibles efforts pour saisir les idées qu'il n'a pas conçues, et trouve aisément absurdes les mœurs, les coutumes et même les idiomes des autres peuples. Hormis la langue latine et catholique, qu'il respecte, ou du moins qu'il
a respectée jusqu'ici, et qu'il fait asseoir à son foyer sans admettre toutefois en sa compagnie ses deux nobles filles d'Italie et d'Espagne, il n'a pénétré l'intimité d'aucun idiome étranger, et l'on est parfois surpris de voir jusqu'à quel point il méconnaît le génie des nations les plus voisines. De là, pour le Français, un isolement absolu, que Ton a peine à se figurer dans l'état présent de la civilisation européenne, dès qu'il se voit jeté, fût-ce à quelques heures seulement, hors de sa frontière ; de là le sentiment d'une sorte de captivité intellectuelle qu'il porte partout, même au sein de l'hospitalité la plus large ; une pesanteur à monter l'escalier (Tautrui, qui contraste avec son naturel alerte et intrépide ; de là enfin une sorte d'étonnement triste, toujours renouvelé, qui fait de l'exil la peine la plus contraire à ses instincts, un châtiment qui ne saurait se tempérer par l'habitude, et comme une douloureuse suspension de la vie.