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Les affinités électives

sées, ou peu s'en faut, ces conceptions théogoniques qui dominaient l'art chez les peuples anciens, et dont l'art moderne, jusqu'à nos jours, n'a cessé de s'inspirer. A mesure que la science projette ses clartés sur les secrets de la vie, le merveilleux perd son prestige, le mythe, le symbole et l'allégorie s'évanouissent. Le surnaturel, comme on disait naguère, nous trouve incrédules, et nous laisse insensibles. Mais, en revanche, la grandeur même de la vie humaine, ses relations avec l'universalité des choses, mieux comprises, offrent au poète des phénomènes nouveaux, des harmonies et des images plus vraies tout ensemble et plus sublimes.

L'esprit purement gaulois, si sagace à pénétrer le cœur humain, n'a presque point d'affinité avec la nature. Voyez, par exemple, ce qu'inspire à Montaigne la vue de la campagne de Rome. L'aspect du pays mal plaisant, bossé, plein de profondes fondasses, incapables d y recevoir nulle conduite de gens de guerre en or-

donnance. Le terrain nu, sans arbres, une bonne partie stérile, le pays fort ouvert tout autour et plus de dix milles à la ronde ; et quasi tout de cette sorte fort peu peuplé de maisons. Qu'on se se représente le même tableau tracé par l'auteur de l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, ou par le grand écrivain auquel nous devons les Affaires de Rome! L'élément panthéiste des races germaniques s'est infiltré peu à peu dans cette noble famille intellectuelle qui remonte à Jean-Jacques, à Bernardin de Saint-Pierre, et se continue par Chateaubriand, Senancour, George Sand et Lamartine.

Je. ne crois pas qu'aucun poète, aucun philosophe, ait jamais eu une plus belle conception de la nature et de l'homme que ne l'a eue Goethe. Jamais aucune intelligence n'a autant approché Dieu. Et l'on accuse un tel génie de n'avoir point aimé ! Reproche ingrat autant qu'absurde. La passion a-t-elle trouvé souvent des accents aussi pathétiques que ceux du

jeune Werther? L'amour de l'humanité a-t-il inspiré un plus noble langage que celui de Faust mourant? Mais, sans nous arrêter à des œuvres isolées, contemplons, s'il se peut, l'ensemble de cette œuvre immense, qui est pour l'Allemagne comme une patrie idéale, et, pour le xixe siècle la glorification de ses sentiments et de ses idées. Combien l'amour de la vie universelle, sous toutes ses formes, dans tous ses modes, à tous les moments de ses transformations infinies, y éclate, y rayonne! 11 n'est pas un doute de l'esprit humain auquel Goethe n'ait donné une réponse pacifiante, pas un antagonisme dont il n'ait cherché la conciliation, pas une vulgarité qu'il n'ait ennoblie, pas une révolte qu'il n'ait apaisée en lui montrant toujours le bel ordre des choses et le vaste dessein d'une nature bienfaisante, au sein de laquelle il place l'homme comme un agent libre, actif, joyeux et sympathique. On peut dire de Gœthe qu'il a élevé la bonté à la puissance d'une philosophie, et c'est pour cela, sans doute, que vos petites sensibilités d'aventure, ne pouvant le suivre en ces hauteurs, préfèrent l'accuser d'égoïsme.

« Monsieur Gœthe, vous êtes u?i homme, » dit l'empereur Napoléon, en allant, suivant sa façon brusque, droit à l'auteur de Faust qu'on ui présentait à Weimar. Il savait, ce grand remueur d'automates, tout ce que cette parole renfermait de louanges. 11 entrait dans le sentiment du Coriolan de Shakespeare, qui, en apostrophant le peuple mutiné, s'écrie avec un indicible dédain, après avoir épuisé toutes les injures : Y ou fragments !

Personne ne connaît Gœthe en France. On juge, je devais peut-être dire on condamne, sur un roman de jeunesse et sur la moitié d'un drame médiocrement traduit, le plus vaste génie des temps modernes. — «. Vous voilà bien, diront nos beaux esprits. Ne faudrait-il pas. pour comprendre votre poète, se

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donner la peine d'apprendre une langue ? que n'écrivait-il en français? 11 n'a que ce qu'il mérite, après tout. Comment est-on Allemand ? » Si ce n'est ce qu'on dit, c'est du moins ce qu'on pense dans un pays où l'infatuation de l'ignorance atteint des proportions inconnues aux autres peuples.

Dans le style de la plupart des écrivains d'aujourd'hui, le mot Dieu recouvre de son ampleur un vide de la pensée. Charlatanisme ou paresse d'esprit. Rappelons-nous, pour résister à la tentation, ce mot de Spinoza : « La volonté de Dieu, c'est l'asile de l'ignorance. »

C'est un procédé naturel de l'esprit humain pour sauvegarder son amour-propre de déclarer divin tout ce qu'il ne saurait comprendre. M. de Maistre a largement usé de cette mé-

DES ARTS ET DES LETTRES. lu

thode en proclamant la guerre la plus divine des choses, et le bourreau le plus divin des êtres.

Les efforts les plus persévérants de nos artistes modernes n'arrivent point jusqu'à un art complètement chrétien. Ils se mettent en route pour Jérusalem et s'arrêtent à Alexandrie.

Les églises du moyen âge, c'étaient les ardents soupirs de la foi de tout un siècle fixés, informés, comme dirait la philosophie, par la souveraine magie de l'art. Les églises que construisent nos convenances administratives me font l'effet de prisons bâties à la prière.

J'entrai l'autre jour à l'église de Saint-Ger-

main-des-Prés. Mes yeux furent attirés par deux compositions empruntées à la passion du Christ. Je les contemplai longtemps, non sans quelque surprise. 11 y avait là un sentiment profond des divines nouveautés de l'Evangile, uni à je ne sais quelle placidité forte qui révélait l'étude de la nature antique. Quand je demandai le nom de l'artiste auquel nous devons les pages harmonieuses de ce christianisme virgilien, ma surprise fit place au respect. J'appris que ce jeune maître, digne d'un temps meilleur, avait su mettre dans sa vie l'accord que je voyais dans ses peintures, et que cette œuvre touchante qui exhalait comme un parfum de sincérité, c'était la fervente invocation d'une âme chrétienne.

Le vulgaire n'est pas capable d'apprécier une œuvre d'art dans son ensemble et selon les conditions essentielles du beau, qu'ilignore. Il ne sait ce que c'est que composition, proportion, développement logique. L'art si difficile

des transitions, le secret des nuances, la préparation des effets, les délicatesses du style, le choix des circonstances et jusqu'à l'habileté des omissions, tout cela échappe à ses perceptions grossières, qu'aucun exercice intellectuel n'a raffinées. Il n'est guère sensible qu'au choix du sujet. C'est par là qu'il est tout d'abord attiré ou repoussé. Puis il se laisse prendre à la déclamation, à l'emphase, à la banalité surtout des sentiments et des paroles dans laquelle il se retrouve lui-même avec dé lices.

Ceci ne veut pas dire que le vulgaire n'applaudisse très souvent une œuvre sublime. Mais il y applaudit précisément ce qui ne l'est point. Il la saisit par le côté qui touche à terre. Ce qui le ravit dans Molière, ce sont les coups de bâton de Scapin, et dans Dante, la trompette grossière de Graffiacane.

Le vulgaire formant l'immense majorité,

c'est lui qui décide en général du premier succès d'une œuvre d'art. 11 faut un certain courage au poète pour savoir attendre le second succès, le seul définitif, parce qu'il se forme peu à peu de l'opinion des intelligences d'élite, opinion isolée d'abord, puis insensiblement communiquée de l'un à l'autre, et définitivement imposée à la multitude, qui, n'ayant jamais de raisons à donner de la sienne, une fois l'impression du moment passée, ne sait plus pourquoi elle a applaudi, et ne défend point ses arrêts arbitraires contre le jugement motivé du petit nombre.

Ce sont bien toujours nos contemporains qui nous jugent en dernier ressort dans cette postérité reculée à laquelle nous en appelons des injustices du présent ; seulement ce ne sont plus que nos contemporains immortels. Les autres, leurs arrêts, leurs opinions, leurs calomnies, leurs discours et leurs livres, s'ils en ont écrit, et jusqu'aux vers qui ont rongé ces

livres, ont disparu dans l'infini silence de l'infinie poussière.

Les artistes et les femmes, ces êtres de sentiment et d'imagination, sont aujourd'hui dans une relation fausse avec la société où tout se fonde sur le calcul. De là un malaise également senti et partagé qui les rapproche.

On flatte les artistes, on flatte les femmes, on les paye surtout, mais on ne les honore pas sérieusement. Ce qui manquerait aujourd'hui à Phidias ou à Diotime, s'ils revenaient parmi nous, ce serait l'entretien et la louange de Socrate.

Les romans sont faits pour les cœurs débiles, comme les tableaux de paysage sont faits pour

les impotents qui ne sauraient quitter leur chambre. Quelle expression absurde : un sentiment, un événement romanesques ! — Vous croyez presque avoir dit un sentiment, un événement impossibles ! — Pauvres gens, vous me faites pitié ! Apprenez donc qu'aucun livre ne révélera jamais la dixième partie de ce qui s'agite et gronde au fond de l'âme humaine, et que la vie a des contrastes, des complications, des chocs, des violences, des impossibilités telles que vos plus audacieux poètes trembleraient à les reproduire.

Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse ? — Acceptez l'un de ces onctueux romans qu'écrivent, dans l'intérêt de votre salut et de vos plaisirs, nos Tartufes littéraires.

Après 1830, l'ancienne noblesse a volontairement abdiqué le seul rôle honorable qui lui restât dans nos luttes sociales. En jetant un regard sur son brillant passé, elle y aurait vu son honneur et sa gloire attachés à l'action et au dévouement, à cette protection chevaleresque du plus faible dont elle eut le périlleux privilège au sein d'une société qui s'établissait, s'agrandissait, s'organisait par les armes. Elle aurait dû comprendre qu'aujourd'hui, dans le combat du juste contre l'injuste, le glaive de la parole remplace l'épée des preux, et que notre civilisation pacifique ne veut plus d'autres conquêtes que celles de l'intelligence. Alors, supérieure encore par les loisirs que lui assurent ses richesses, elle aurait pu disputer, avec un immense avantage, aux fils du peuple, le

domaine delà pensée. Nous l'eussions vue s'élancer dans les chaires et dans les tribunes; affronter les dangers des explorations difficiles ; devancer les découvertes de la science et les inventions de l'industrie plébéiennes ; partout au premier rang, se créer enfin, par la puissance d'une volonté forte, une noblesse nouvelle. Hélas! Où faut-il la chercher? sur le turf, au lansquenet, dans les obscures ruelles de nos vulgaires Laïs, dans les antichambres encombrées du roi de la bourgeoisie !

La jeune noblesse, ennuyée de bouder contre la force des choses, s'est mise à voyager, il est vrai, mais dans quel but et de quelle manière? Elle est allée dans les pays qui lui étaient inconnus, à la découverte d'elle-même. Elle a vu avec une satisfaction mêlée d'envie que partout ailleurs qu'en France l'aristocratie gardait sa puissance et son prestige. Elle a fait reconnaître sa parenté légitime avec ces illustres représentants du privilège ; puis elle est rentrée dans ses foyers, plus vaine, plus maussade,

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plus aveugle et plus ridicule qu'elle n'était partie.

Les femmes de l'aristocratie n'ont pas mieux compris que les hommes comment elles pourraient reconquérir l'influence que leur donnèrent si longtemps les mœurs chevaleresques de nos pères, et que les mœurs modernes vont leur enlever sans retour. Elles n'ont point su profiter de cette leçon brève et nette des trois journées. Pareilles aux idoles du psaume, ni leurs yeux ne voient, ni leurs oreilles n'en tendent. La moquerie et le persiflage sont les seules armes qu'elles opposent à la société nouvelle, pensant, dans leur naïf dédain, avoir raison de tout par un bon mot ou par une impertinence. Aucune des idées généreuses qui se produisirent dans les premières années de la révolution de Juillet ne trouvèrent accès dans leur esprit. Elles ne saisirent de cet ébranlement qui tirait, pour ainsi dire des entrailles de la société, pour les amener à la surface, les principes et les hommes non-

veaux, que le côté ridicule. La mesquinerie d'une cour sans étiquette, les gaucheries des parvenus, le luxe emprunté des bourgeoises, fixèrent exclusivement leur attention maligne. De tout ce qui se dit et s'écrivit alors, elles ne retinrent que les sarcasmes de la Mode. Mais, pendant qu'elles s'amusaient à ces badinages moqueurs, la société marchait, se transformait, leur échappait, et lorsque plusieurs enfin s'en aperçurent, il était trop tard. On parlait une langue qu'elles n'entendaient plus. La baguette magique des enchantements s'était à jamais flétrie dans leurs mains distraites.

La bourgeoise n'a point hérité de ce sceptre des fées. Type respectable et ennuyeux, assemblage de roides vertus, d'étroites capacités, de lourdes élégances, la bourgeoise, qu'elle soit femme de banquier, de marchand ou de notaire, décèle dans son maintien, sa parure et ses discours, qu'elle n'eut jamais commerce avec les Grâces. Son intelligence comme son

corps manque de souplesse ; elle ignore l'art délicat de s'insinuer dans les âmes; elle démontre et ne touche point; elle sait commander, mais non de Faccent qui persuade. Sa raison n'a rien d'aimable, sa gaieté n'a rien de sympathique. Près d'elle, on ne rêve jamais, on n'oublie rien ; son entretien vous rappelle ta tout coup les devoirs'inférieurs de l'existence. Dans la rectitude inflexible de ses vues bornées, elle écarte rudement l'idéal, discute l'enthousiasme, ramène les essors du cœur et de la pensée aux prudences mesquines d'une moralité vulgaire.

L'influence de la bourgeoise est considérable au foyer, tant qu'elle y peut retenir; c'est une influence négative qui prévient certains désordres, mais en resserrant le cercle de l'activité. Elle obtient la régularité des habitudes, mais non l'harmonie des facultés. Elle comprime les vertus, étouffe en germe le dévouement, enseigne la monotone sagesse des

egoïsmes honnêtes. Mais du jour où son époux ou son fils entre dans Ja vie publique, il lui échappe; il va chercher ailleurs les délassements de l'esprit et ce charme de l'abandon si bienfaisant après la contention du travail.

De là l'empire d'une classe de femmes qui achèvent de corrompre et d'abaisser nos mœurs. Je veux parler de celles qui vendent l'amour. Pour plaire à de telles femmes, je me trompe, pour en jouir, que faut-il faire ? une seule chose. Elles n'ont à la bouche que le mot de Iago : make money. Vous voulez leurs propos grivois qui vous désennuient, leurs reparties effrontées qui réveillent vos esprits engourdis , leurs regards provocants qui irritent vos sens blasés : make money. Vous voulez, par-dessus tout, le plaisir vaniteux de les montrer à de pauvres hères qui soupirent à les voir si jolies, si parées, tentation inaccessible à la modicité de leur fortune : make money. Jouez a la bourse, trichez au jeu, vendez vos consciences, ruinez vos familles, déshonorez votre nom : que leur importe ? make money.

Les demoiselles de la bourgeoisie, dès qu'elles ont une dot, ne veulent plus épouser que marquis, comtes, princes ou ducs. Les barons sont dédaignés. Que dire d'une vanité si risible ? Les filles nobles sont excusables de ne se vouloir marier qu'avec leurs pairs. Sept ou huit siècles de traditions expliquent et justifient bien des choses. Permis à elles de penser que la noblesse du sang implique la noblesse du caractère; mais ces filles de bonnetier, d'épicier, sont-elles aussi excusables, ditesmoi, d'acheter à prix d'or une couronne de comtesse ?

Ce qui a fait la grandeur de la noblesse, et ce qui doit l'absoudre aux yeux les plus prévenus, c'est la faculté de dévouement qu'elle a exercée en beaucoup de moments très importants de notre histoire. Aujourd'hui, cette

faculté semble lassée, épuisée en elle. Dans son récent commerce avec le tiers état, elle a pris de lui, non l'ardeur, la persévérance au travail, qui est le dévouement des classes moyennes, mais une certaine prudence égoïste, une sorte de calcul en partie double qui règle la dépense du cœur avec autant d'exactitude et de parcimonie que la dépense de la caisse.

Parmi les causes multiples qui ont amené l'abaissement de la noblesse française, il en est une qui échappe aux politiques, mais que les physiologistes devront signaler : c'est la funeste tradition des mariages sans amour. La nature offensée se venge, par l'abâtardissement des races, de ces unions cupides où ni le cœur, ni les sens même n'ont de part. L'amour est le divin soleil qui vivifie et fait fleurir la plante humaine. L'ombre et le froid qui régnent dans vos maisons, le morne orgueil qui pèse sur vos familles, ne voient pousser que des plantes étiolées.

Une certaine frivolité spirituelle et brillante fut longtemps chez la noblesse française comme la grâce de son héroïsme. Aujourd'hui, cette frivolité surannée n'est plus que le ridicule de son impuissance.

Je me sens singulièrement attristé en Voyant la frivolité incurable de la noblesse française après de si cruelles épreuves. On dirait ce papillon échappé aux mains du naturaliste, qui balance dans les airs ses ailes effacées et se remet à voltiger sur les fleurs, emportant avec lui l'aiguille d'acier qui le transperce.

L'esprit aristocratique est éminemment artiste. C'est le sentiment de l'individualité et de

la forme, porté à son plus haut degré de puissance, qui donne à la personne, à la famille, à la maison, à la race patricienne, cette valeur idéale, et j'oserai dire plastique, qui constitue également la beauté des œuvres de l'art. Cette vivante unité du nom, cette relation hiérarchique si consciencieusement observée par tous les membres d'une même famille, cette solidarité de l'honneur traditionnel qui embrasse jusqu'au dernier des serviteurs et compose un tout organique, n'estce pas l'harmonie des rapports et la diversité dans l'unité cherchée par l'artiste ? Cette convention noble et gracieuse dans les manières et dans le langage, qu'est-ce autre chose encore que l'expression idéale de la peinture et de la statuaire ? La vie aristocratique est conventionnelle comme la vie de l'art; mais les conventions qu'elle observe sont fondées, ainsi que les lois de l'esthétique, sur la connaissance des conditions les plus nobles de la nature humaine : la simplicité dans la grandeur. L'aristocratie aussi a sa grimace comme l'art. Ce que la manière est au style, un parvenu l'est à un gentilhomme.

La propriété territoriale participait en quelque sorte à la condition aristocratique et contribuait à en entretenir le sentiment. Elle perpétuait, à travers les siècles, en vivantes figures, les souvenirs, les espérances, les joies, les peines, toute l'existence idéale d'une famille. Quoi de plus poétique et de plus vraiment humain que ce respect pour l'arbre vénérable planté par le trisaïeul, qui protège de son ombre les jeux des petits enfants, les amours des jeunes époux? Quoi de plus touchant que ce banc vermoulu au pied de la colline, où l'aïeule octogénaire va se réconforter au soleil, et rappeler à sa mémoire un instant réjouie qu'elle y vint le premier jour de ses noces et qu'elle y reçut un premier baiser ? Que d'àmes errantes dans ces vallées paisibles, que d'ombres aimées dans ces bosquets, le long de ces hautes charmilles, vous parlent au passage de vertu, de gloire, d'amour! Combien ce chœur invisible d'esprits

familiers qui planent dans l'air donne à ces scènes rustiques de grandeur et de charme! Quel langage dans le murmure des eaux! Quels accents dans les voix de l'écho mélancolique ! Combien ici tout est vivant, solennel et doux ! Ne sentez-vous pas combien ce qu'il y a de matériel dans la richesse et d'égoïste dans la possession s'ennoblit, se spiritualise?

Hériter de l'arbre qu'a planté mon aïeul et du champ qu'ensemençait mon père, c'est hériter d'une portion de leur cœur et de leur pensée, c'est continuer leur vie. Hériter de quelques coupons de rentes et de quelques actions de chemin de fer que je revendrai demain, ce n'est plus qu'accomplir à mon profit une disposition de la loi. Il y a un abîme entre le principe de ces deux héritages; le même abîme existe entre la famille patricienne et la famille bourgeoise.

Le patricien dit ma maison; et il attache

ainsi, en véritable artiste qu'il est, à une figure sensible, la notion de perpétuité dans la famille. Le bourgeois ne pourra jamais dire ma maison, par un motif bien simple: c'est que sa maison ne représente pour lui qu'un placement de fonds momentané, et que, les plus graves ou les plus touchants événements de sa vie s'y fussent-ils accomplis, il la vendra demain à qui lui en offrira un prix considérable. Ni le lit nuptial, ni le berceau du premierné, ni la dernière bénédiction maternelle attachée en quelque sorte à ces murailles, ne les sauveront en leur donnant à ses yeux un caractère sacré. Il mettra sans hésiter la cognée au chêne séculaire que planta son aïeul, et supputera avec complaisance le nombre de planches qu'il entassera dans son chantier. L'esprit industriel n'honore point les souvenirs, d'où il résulte quelque chose d'aride dans la vie des classes bourgeoises, dont la femme surtout, cet être sensible et recueilli, ressent l'influence attristante.

Je croîs qu'on pourrait expliquer par ce rapport essentiel entre le sentiment aristocratique et le sentiment artistique le penchant des femmes pour les mœurs patriciennes. La femme est un être de sentiment et d'imagination ; elle ne généralise point ; l'abstraction n'est pas naturelle à son esprit ; l'individu est tout pour elle ; elle ne voit les choses que par images. De là le dissentiment que l'on peut remarquer dans la société nouvelle entre les tendances féminines qui voudraient ramener les traditions aristocratiques, et les tendances masculines qui s'en éloignent avec excès.

On peut dire de lafamille bourgeoise qu'elle est très fortement liée, mais par l'intérêt commun ; la famille aristocratique était surtout liée par la solidarité du point d'honneur. Le

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principe qui la tenait unie était d'une nature supérieure, ce qui a fait longtemps sa suprématie légitime et ce qui explique encore en partie le prestige qu'elle conserve.

Le règne de la bourgeoisie ne sera jamais le règne de l'art. Aux yeux du bourgeois, à ces yeux toujours fixés sur le côté matériel des choses, l'art est une inutilité coûteuse. Le génie poétique est superflu comme la grâce, comme l'enthousiasme, comme l'amour. Le bourgeois fera bien faire, à l'occasion, le portrait de sa femme ; il ne haïra point de voir à l'exposition du Louvre un cadre destiné à décorer son salon, ou quelque madone de plâtre qu'il se propose d'offrir à l'église de l'arrondissement dont il convoite les suffrages, mais ce ne sera pas sans en avoir longuement débattu le prix avec l'auteur. Il a besoin, pour jouir d'un tableau ou d'une statue, de pouvoir se dire que c'est là une excellente affaire, que l'artiste est quelque peu sa dupe, et qu'enfin

cette valeur mobilière qu'il vient d'acquérir est susceptible de s'accroître avec le temps. S'il achète aujourd'hui le Pe?ise?,oso, il se réjouira demain en apprenant la mort de Michel- Ange.

L'homme de qualité avait bien parfois des façons un peu superbes à l'égard de l'artiste, mais pourtant il sentait sa maison illustrée par un hôte de la sorte, et savait comprendre combien il rehaussait l'éclat de son nom en pratiquant noblement une hospitalité dont les largesses lui étaient rend Lies en œuvres immortelles. Le bourgeois n'a pas la vue si longue, et méprise souverainement ces êtres sans prévoyance qui ne possèdent rien, ne produisent rien dont on ne puisse se passer, et ne font nulle économie. IJ observe avec déplaisir que sa femme et sa fille paraissent charmées de ces bagatelles d'un haut prix ; il voudrait les voir s'intéresser davantage à la hausse du trois pour cent, à la baisse de l'emprunt d'Espagne. Il souffre cette infériorité de l'esprit féminin

comme il souffre le goût du fard et des dentelles.

Qu'est-ce que l'aristocratie des manières? l'esthétique en action, le sentiment de l'art porté dans les plus petits détails de la vie. Et pourtant nous voyons très généralement aujourd'hui la noblesse ne montrer en fait d'art qu'un goût très équivoque, et les artistes, à leur tour, rester très étrangers à la pratique des belles manières.

Faut-il opter entre la délicatesse énervée des mœurs aristocratiques et l'énergie sans grâce des mœurs démocratiques? Ma préférence n'est pas douteuse pour ces dernières ; mais je voudrais une conciliation, et je crois qu'il appartiendrait aux femmes de la tenter.

Vous me dites que la démocratie n'a pas moins de défauts que l'aristocratie: c'est possible ; mais elle retient à mes yeux une supériorité incontestable. En accomplissant la grande loi du travail, à laquelle la noblesse moderne s'est soustraite, la démocratie est restée en conformité avec les desseins providentiels, et marche seule aujourd'hui dans les voies de la liberté, que partout et toujours l'homme a conquise à la sueur de son front.

Le patriciat s'était fait un Dieu à son image; sa religion était un anthropomorphisme très nettement accusé dans les formes les plus précises. La démocratie moderne, sans le savoir, incline au panthéisme par cette logique cachée des choses qui fait qu'à force de s'étendre en tous sens elle perd le sentiment

de la personnalité. Dans ses conceptions, l'Etat absorbe l'individu, l'humanité absorbe l'Etat, la nature absorbe Dieu.

L'existence de l'homme moderne s'étend de plus en plus; toutes les barrières s'abaissent devant lui; toutes les limites reculent; il communique avec les pays les plus distants, avec toutes les races, avec tous les âges ; il s'associe au mouvement du inonde tout entier ; il pénètre dans les profondeurs de la nature. N'est-il pas à craindre que, dans cet essor excentrique, il ne perde la force de concentration qui est pour lui une condition d'équilibre moral? N'aura-t-il pas besoin, plus tôt qu'on ne pense, d'être rappelé à lui-même, retenu par quelque chose d'immuable? Son existence, prête à déborder dans l'universalité des choses, ne devra-t-elle pas rentrer en de certaines limites, s'il ne veut perdre la conscience du moi, le sentiment de la personnalité ? Sous ce rapport, la propriété, ramenée à ses conditions

vraies, organisée selon la justice, exercerait une influence heureuse que semblent trop méconnaître ceux qui, non contents de l'attaquer dans ses abus, la voudraient détruire entièrement. La propriété a une valeur idéale qu'il ne faut pas confondre avec sa valeur matérielle. La maison, la cour et le jardin, selon la belle conception d'un philosophe allemand, composent le milieu nécessaire au complet développement de la famille, et le développement de la famille, à son tour, est indispensable au plein développement de l'individu. Craignons, par les spéculations trop mathématiques d'une civilisation où les forces semblent vouloir se soustraire aux formes, de détruire le charme de la vie. L'existence humaine n'est pas une équation algébrique ; la nature y a mis, comme partout, la grâce ; c'est ce qu'oublie trop aujourd'hui la rigidité de l'esprit démocratique.

On a beaucoup écrit sur le peuple et pour le peuple en ces derniers temps. Ce n'est pas là un hasard, ce n'est point la rencontre fortuite de quelques écrivains en quête de sujets nouveaux. A toutes les époques importantes de la civilisation, il y a eu pour les penseurs et pour les poètes un thème donné, commandé, on pourrait dire, par une sagesse invisible. Les dieux, les rois, les grands, tout ce qui régnait sur les imaginations, voilà jusqu'à nos jours les sujets habituels de l'art. Les Romanceros et les Niebelungen ne chantent que les exploits des princes et les amours des chevaliers. Un seul poème dans le passé a hit exception en donnant au peuple le rôle principal; ce poème, c'est l'Évangile, livre divin qui devance de dix-huit siècles la pensée humaine.

La gloire d'avoir, le premier, rattaché la poésie contemporaine à cette inspiration évangélique revient à Gœthe. Marguerite, la douce, la pieuse Marguerite dont l'ignorance surpasse la science de Faust, dont l'humilité abaisse l'orgueil d'Hélène, Marguerite dont le toutpuissant amour justifie le coupable et ravit l'incrédule jusqu'aux sphères radieuses de la vérité éternelle, Marguerite, c'est la fille du peuple. Tous aujourd'hui obéissent, sans le savoir, à cette impulsion secrète du génie moderne. Tous, sans comprendre pourquoi, substituent peu à peu dans leurs conceptions le peuple aux dieux, aux rois, aux grands, parce que, selon le dessein providentiel, l'avènement du peuple doit être l'œuvre du xixc siècle.

Ce qui fait subir à l'homme une altération profonde et vraiment douloureuse, ce n'est pas le spectacle des pouvoirs et des richesses auxquels il ne saurait prétendre ; l'admiration et l'obéissance sont des attributs de sa nature qui

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ne l'humilient ni ne lui coûtent; mais c'est le désaccord de son intelligence avec sa destinée, c'est l'impossibilité où il se voit si souvent de mettre en œuvre, pour son propre bien et celui de ses semblables, les forces qu'il a reçues de la nature. Dans la société telle qu'on nous l'a faite, cette possibilité de parvenir à l'exercice complet de ses facultés n'est assurée à personne ; car, si les classes inférieures sont beaucoup plus que les autres comprimées par la misère, les classes riches se laissent conduire par un tel esprit d'aveuglement, que la plupart des vocations innées ne trouvent point d'issue dans une sphère où tout semblerait devoir les favoriser. Nos systèmes d'éducation contraignent l'enfance ; nos coutumes contraignent les femmes ; nos préjugés contraignent les hommes. Tous, au lieu de nous conformer aux grandes nécessités providentielles, nous nous faisons serfs de mille nécessités arbitraires, frivoles et contradictoires; et par là nous arrivons, sans nous en douter, à une égalité lamentable : l'égalité d'une existence contraire à Dieu et ennuyeuse à elle-même l.

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