LA PLAGE DE SCH E V E N IN'G U E
Août 1855.
Le soleil plonge tristement dans les flots glacés. De lourds nuages passent avec lenteur au-dessus de ma tête. Le ciel est sans clarté, la mer sans couleur et sans mouvement. Longeant la dune monotone qui s'étend à perte de vue et me cache l'aspect varié des terres fertiles, je marche en silence sur la plage humide où se marque l'empreinte de mes pas solitaires.
Où vais-je?. .. Que suis-je venu chercher ici?... Marchons.
Ma vie. à son déclin, est triste comme ce soleil mourant dans les flots glacés. Mes ennuis sont lents et lourds comme ce nuage qui passe au-dessus de ma tête. Mon espérance est sans clarté comme le ciel, stérile comme la dune que recouvre à peine une herbe sèche. La trace que je laisserai dans la mémoire des hommes sera semblable à l'empreinte de mes pas sur le sable humide.
Où vais-je?... Que suis-je venu chercher ici?... Marchons.
La brise du soir s'élève ; elle gonfle la voile du pêcheur. Le voici qui s'avance vers la haute mer. 11 va jeter ses filets dans les eaux profondes. Demain, à l'aube du jour, il reviendra content ; il aura fait quelque prise heureuse dont sa femme et ses enfants se réjouiront. La barque qui me portait a fait eau de toute part ; c'est en vain que mes filets ont plongé dans l'onde amère; mon retour n'a réjoui personne.
Où vais-je?... Que suis-je venu chercher ici ?... Marchons.
Le phare s'allume sur la hauteur; il avertit le navire égaré de fuir ces côtes perfides. Un goéland traverse les airs en y jetant son cri plaintif. Les lueurs de mon esprit ne me montrent plus que ce que je dois fuir. Le cri de mon cœur reste sans réponse.
Où vais-je?... Que suis-je venu chercher ici?... Marchons.
Je m'achemine vers la cité. J'entre dans le
FRAGMENTS 36i
bois séculaire. La lune a monté à l'horizon; elle pénètre discrètement l'épais ombrage.... Salut, chênes antiques! Salut, ô bois sacré, qui répandis tes douces fraîcheurs sur le front brûlant de Descartes, et qui enveloppas de ton mystère divin la sublime pensée de Spinosa, salut! Ici je ralentis le pas ; je marche avec respect; mon âme se recueille.... Vagues rayons glissant dans les profondeurs sombres! Souffle des nuits, frémissement auguste des hautes cimes, Esprits immortels, parlez, oh J parlez-moi ! Je me prosterne et je vous implore. Car, je le sens, c'est vous, oui, c'est vous seuls que je venais chercher ici; c'est vers vous que je suis venue. Arbres sacrés, Esprits immortels, acceptez mon culte secret, recevez-moi! Soyez à jamais mon abri, mon repos, ma vie cachée, mon espérance !