‹ Esquisses moralesChapitre 33 sur 40 · LE COL1SÉE · texte numérisé non relu

LE COL1SÉE

Mai 1856.

En un printemps déjà bien loin de moi, mais toujours présent à ma mémoire, j'allais

souvent m'asseoir sur quelque pierre disjointe des gradins du Colisée. Distraite, inattentive, je ne regardais ni n'écoutais rien, et pourtant je recueillais en moi, comme une vague harmonie, le silence et les bruits, les ombres et les clartés, les fraîches brises et les souffles brûlants qui se succédaient ou se confondaient dans la lenteur inquiète de ma journée solitaire.

Ici, le pèlerin à genoux suivait en se traînant sur l'arène les traces ensanglantées de la Via crucis, et murmurait les tristes litanies du Sauveur des hommes. Là-bas, le rossignol caché dans l'amandier en fleur jetait aux profondeurs du ciel bleu sa note vibrante. Plus près de moi, le merle furtif enlevait au buisson de myrte sa baie amère ; le lézard miroitait en fuyant sur le pan de mur chauffé du soleil; et tout au haut du massif amphithéâtre, frémissante, avide, enivrée, la blonde abeille puisait aux calices des violiers le doux miel chanté des poètes. Tout était mouvement dans cette immobilité ; calme dans cette destruction ; espérance dans ces ruines....

Et maintenant, ô mon âme, voici que tu es

devenue semblable à l'enceinte dévastée. Voici que rien n'est plus entier de ce qui fut ta vie. Voici que tout est renversé, mutilé, brisé, ô Dieux implacables ! Et pourtant, ô mon âme, tu n'accuses point le sort; tu ne changerais contre nulle autre ta sévère destinée ; car, à chaque printemps nouveau qui fleurit sur tes ruines, tu revois l'amitié, pieux pèlerin, suivre, en priant, la trace de tes muettes tristesses ; la jeunesse, l'amour et la grâce viennent chanter à Fabri de ta force éprouvée ; le travail, abeille obstinée, tire encore quelques sucs de tes joies amères,et porte son doux miel aux enfants qui souffrent.

Page 1