SONNET
C'était par un long soir de la saison puissante Qui prodigue à la terre et le fruit et la fleur, Emplit de gerbes d'or le char du moissonneur Et gonfle aux ceps ployés la grappe jaunissante.
Les derniers feux du jour et leur calme splendeur, Au loin, du mont Taunus doraient la cime ardente. Le bel astre d'amour qui brille au ciel de Dante Montait sur la cité de l'antique empereur.
Sur le haut piédestal où ta gloire s'élève,
D'un regard de Vénus, doucement, comme en rêve,
0 Gœthe! s'éclairait ton grand front souverain,
Tandis que de silence et d'ombre revêtue,
Craintive, je baisais au pied de ta statue
Le pli rigide et froid de ton manteau d'airain.
FABLE A madame la comtesse de Charnacé t.
Comment vous conter une fable
A vous qui de la vérité
Faites votre divinité, Et qui la contemplez dans son charme ineffable
Au sommet par elle habité?
Je crains que ma témérité
N'incline votre esprit affable
Vers un peu de sévérité.
Cependant voici mon excuse :
Votre mère est ici, comme toujours, ma Muse ; Je lui dois le sujet qu'en rimes j'ai traité.
1. Cette fable est de madame d'Agoult, mais seulement pour le fond. Pour la forme, elle est d'un ami qui l'a recueillie un soir de sa bouche et l'a mise en vers. On a cru pouvoir l'insérer ici, non toutefois sans avertir le lecteur afin de prévenir toute méprise.
Elle-même l'a raconté Certain soir, à la Maison-Rose.
Heureux si je n'ai pas gâté, En la mettant en vers, sa prose !
Échappée en se débattant Des filets d'un pêcheur, sur l'herbe de la rive,
Une carpe gisait plaintive.
Près d'expirer à chaque instant,
Elle accusait la destinée.
Bien d'autres à sa place en eussent fait autant ; Vous-même, auriez-vous eu l'âme plus résignée ?
Quelqu'un s'en étonna pourtant, Et ce fut Jean Lapin. Comme il allait sautant
A travers la prairie ornée De mille fleurs, il s'approche, il entend La plainte de la carpe et, d'un ton important,
Débite à cette infortunée
Ce discours comme on en fait tant :
« De quoi vous plaignez-vous, et quelle fantaisie
Vous fait maudire le destin Quand vous avez ici doux repos et festin D'herbe tendre, de fleurs au parfum d'ambroisie,
Sous le rayon pur du matin ?
Lieu charmant! volupté choisie !
En vérité, je vous le dis,
Ce rivage est le Paradis.
Ma commère, cessez une plainte importune, Imitez-moi : voyez quel plaisir est le mien, Et connaissez par moi votre bonne fortune ! »
La carpe ne répartit rien,
Non faute de raison, comme on le pense bien. Or, comme elle expirait muette,
Certain passant pour elle en ces mots répondit : « Maître Lopin, c'est fort bien dit Pour un lapin, mais la pauvrette Était carpe ; ce fut son tort, Et c'est la cause de sa mort. »
Hommes, cette histoire est la nôtre :
A chaque être son élément !
A chaque âme son aliment!
Ce qui fait vivre l'un fait souvent mourir l'autre.
Janvier, 1S54.