DIEU MUET
SOXNET A mon ami Charles Dolfus.
La neige a ses gaités, le soleil sa tristesse ; En son joyeux printemps la terre a ses langueurs ; Le bonheur jette une ombre, et des ans les rigueurs S'émoussent au front calme où sourit la sagesse.
Ici bas rien d'entier. Le deuil à l'allégresse, Le regret au plaisir, l'amertume aux douceurs, Tout se môle en notre âme, et sa suprême ivresse N'est qu'un désir trompé qui s'éteint dans les pleurs.
Et c'est pourquoi toujours, en son inquiétude, L'homme oscille, et ne sait, cherchant l'obscur lien, Par qui sont rattachés et le mal et le bien,
Et l'amour et la mort, si la béatitude
Est promesse ou mensonge, et si d'un Dieu muet
Il doit souffrir l'outrage ou bénir le bienfait.
PROMETHEE
SONNET A mon amie madame Louise Ackermann.
Du Titan révolté les blasphèmes tragiques, Chantés de siècle en siècle et d'Eschyle à Byron, Sur la corde d'airain, dans les rythmes antiques, Ont consterné notre âme et pâli notre front.
Mais toi, Muse nouvelle, en tes libres cantiques, De Jupiter déchu dis-nous le juste affront, Et le bras désarmé de ses foudres iniques, Et le temple en ruine où les herbes croîtront.
Du vengeur des mortels couronne l'heureux crime; De son flambeau ravi sur la céleste cime Éclaire le banquet des hommes et des dieux;
Trompe l'affreux vautour, arrache- lui sa proie ; Autour du roc désert, teint d'un sang généreux, Fais errer son vol sombre, éperdu, qui tournoie!