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LA VIEILLESSE

Je n'ai jamais compris qu'une âme vraiment grande pût s'épouvanter à l'approche du déclin des jours. En dehors même des idées chrétiennes qui font de la vieillesse exempte de passions une époque d'expiation, de renoncement et le passage d'un lieu d'exil et de larmes à une vie d'éternelles félicités, il y a dans l'appré-

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dation philosophique de 1 existence humaine un préservatif suffisant contre la révolte et le désespoir qu'engendre dans heaucoup d'esprits la nécessité de vieillir.

Chaque âge a ses joies, ses satisfactions propres, et je ne craindrais pas d'affirmer que la vieillesse a les plus nobles et les plus constantes. L enfance, toujours comprimée par une autorité contre laquelle son instinct s'irrite, dominée par des volontés qu'elle ne comprend pas ou qu'elle juge dans leur inconséquence, l'enfance ne connaît guère que des bonheurs furtifs et sans durée. Sises chagrins ne laissent pas de traces, ses plaisirs non plus ne se prolongent pas dans la mémoire. Les grandes sources de la joie et de l'orgueil humain lui sont fermées; elle ne connaît ni la contemplation, ni l'enthousiasme, ni la méditation, ni le dévoue-

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ment. Ces satisfactions souveraines de à me naissent de la connaissance du beau et de la liberté ; or, l'enfance est emprisonnée dans son ignorance, esclave de sa faiblesse ; c'est une création qui s'achève et qui n'est point encore en possession d'elle-même ; ses joies sont d'une nature inférieure; l'être raisonnable ne saurait les regretter.

La jeunesse, hélas! est si ardente, si impérieuse envers la destinée, qu'elle se trouve à l'étroit dans le cercle du possible. Comme un torrent qui ne reflète ni la rive ni le ciel, elle gronde, écume, bondit, dévaste ; elle se précipite vers une fin imaginaire. Le sentiment d'une énergie dont elle abuse est à la fois son orgueil, sa joie, son tourment; la jeunesse ne vit pas, elle aspire à vivre.

L'âge mûr semblerait devoir être le plus heureux, puisqu'ala fougue des désirs insatiables succède un calme qui n'est

pas encore lin différence, une sagesse qui va se contenter du possible et jouir de la réalité. Mais que ce calme est mensonger ! Que cette sagesse est trompeuse ! C'est à cet âge que se fait sentir plus vivement le besoin des richesses, de la renommée, du pouvoir, de toutes les jouissances qui prennent leur source dans le suffrage d' autrui. L'esprit, éclairé par une demi-expérience, devient sévère, frondeur, défiant, inflexible. On n'est plus imprudent, inconsidéré ; on n'est pas encore bon, indulgent; c'est à peine si l'on parvient à être équitable, et l'équité n'est pas à elle seule un sentiment qui remplisse, le cœur fait pour aimer. L'âme, revenue des illusions généreuses de la jeunesse, s'attache aux objets sensibles; elle poursuit la fortune, les honneurs, tout ce qui impose aux hommes; et qui ne sait combien la fiévreuse poursuite de ces

biens extérieurs répand d'amertume dans la vie, et combien les rivalités quelle crée entre nous et nos semblables sont contraires au véritable bonheur '

La vieillesse, au contraire, ne prétend rien pour elle ; elle n'a plus rien à apprendre, rien à convoiter, rien à poursuivre ; elle est si près de la fin des choses qu'elle les voit sous leur jour véritable, sans illusion et sans colère. Elle peut être indulgente pour tous, car elle n'a plus ni autorité ni responsabilité directes; autour d'elle, l'Age a tout émancipé. Tout la convie à être bonne, tout lui apprend à exercer une haute mansuétude. En avoir fini avec toutes les passions, toutes les chimères, toutes les fatigues de la vie, se reposer dans la plénitude d'un sentiment essentiellement grand et vrai, n'est-ce pas là un sort enviable? Sourire, sans jalousie,

à des joies dont on a connu le néant ; compatir , sans déchirement, à des souffrances que l'on sait aussi éphémères que les joies ; pouvoir tout comprendre, tout dire ; vivre réconcilié avec soi-même par la connaissance d' autrui, avec autrui par la connaissance de soi-même ; créer autour de soi une atmosphère de paix et de sérénité où viennent se retremper les âmes blessées au choc des passions, c'est là une noble, une sainte tâche; c'est un bonheur calme et auguste, fait pour les esprits élevés et les grands cœurs.

Ne craignons donc pas de vieillir, car la souveraine bonté n'est possible qu'à la vieillesse, et la souveraine bonté c'est le souverain bonheur des nobles âmes.

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