L EXIL
Entre les afflictions qui menacent l'existence de l'homme, l'exil est, sinon la plus terrible, du moins la plus difficile à se représenter dans toute son étendue.
L'exil ! Que de peines inconnues, que de poignantes et muettes douleurs, que de larmes dévorées ne renferme pas cette vague parole, dont le sens est profond et multiple à ce point qu'il ne s'est peut-être jamais révélé tout entier à un même homme. Car chacun, selon le temps et les circonstances, selon ses traditions, ses habitudes, ses goûts ou sa fortune, selon l'ardeur de sa lèvre ou la délicatesse de ses instincts, en boit,
à des coupes diverses, les amertumes infinies.
Mais c'est à l'exile français surtout que la terre étrangère réserve ses rigueurs les plus intolérables ; à ce joyeux enfant de la Gaule, que la nature a fait, par une contradiction étrange, le plus svmpatlùque, le plus expansif assurément dans le monde idéal, mais aussi le moins cosmopolite, en réalité, de tous les hommes.
Soit paresse ou dédain, soit difficulté organique, le Français du xixe siècle, visiblement prédestiné à servir de lien, de communication électrique entre les peuples, n'a paru jusqu'à ce jour ni empressé à les connaître, ni capable de les comprendre. Peu curieux de nouveautés, parce qu'il se croit lui-même, de très-bonne foi, créateur de toutes les nouveautés du monde moderne, il n'est susceptible que de très-faibles efforts
pour saisir les idées qu'il n'a pas conçues, et trouve aisément absurdes les mœurs, les coutumes et même les idiomes des autres peuples. Hormis la langue latine et catholique, qu'il respecte, ou du moins qu'il a respectée jusqu'ici, et qu'il fait asseoir à son foyer sans admettre toutefois en sa compagnie ses deux nobles filles d'Italie et d'Espagne, il n'a pénétré l'intimité d'aucun idiome étranger, et l'on est parfois surpris de voir jusqu'à quel point il méconnaît le génie des nations les plus voisines. De là, pour le Français, un isolement absolu, que l'on a peine à se figurer dans l'état présent de la civilisation européenne, dès qu'il se voit jeté, fût-ce à quelques heures seulement, hors de sa frontière; de là le sentiment d'une sorte de captivité intellectuelle qu'il porte partout, même au sein de l'hospitalité la plus large ; une pesanteur à monter
V escalier d autrui, qui contraste avec son naturel alerte et intrépide ; de là enfin une sorte d'étonnement triste, toujours renouvelé, qui fait de l'exil la peine la plus contraire à ses instincts, un châtiment qui ne saurait se tempérer par l'habitude, et comme une douloureuse suspension de la vie.