CHAPITRE II
Dieu créa l'homme mâle et femelle , disent les Ecritures. Identité de nature, diversité de mode d'existence; but pareil, moyens différents. Dualité dans l'unité, c'est le mystère et le charme de la destinée humaine.
Il ne faut pas croire que la différence
des sexes soit purement du domaine de
DE L'HOMME. 1 h"
la physiologie ; l'intelligence et le cœur aussi ont un sexe. A mesure qu'une culture plus parfaite aura développé l'homme et la femme, chacun selon son génie propre, l'attrait naturel des âmes sera plus sensible et formera des unions morales plus fécondes en vertus.
Les femmes les plus accomplies sont aussi, en raison même de leur perfection, les plus essentiellement femmes par la manière de sentir et de penser. On en peut dire autant des hommes supérieurs. La médiocrité seule est neutre.
La femme aime et respecte dans son époux le père de son enfant. Le père
retrouve avec attendrissement, dans les traits de son fils, limage de la femme qu'il aime. Nuance insaisissable au premier abord, mais dont la diversité concourt à l'harmonie de l'union conjugale.
Le père aime dans ses enfants les desseins qu'il forme pour eux et par eus. La mère, moins portée aux abstractions, chérit tout simplement leurs caresses. Chacun ainsi reste fidèle à sa vocation; l'homme prépare au dehors l'incertain avenir; la femme retient ou ramène au foyer, par le doux attrait de sa tendresse toujours présente.
OSU
DE L'HOMME. i 7
Ce qui montre le mieux combien l'homme est, destiné, par sa nature même, à la vie extérieure, c'est qu'il a chez lui, quand il est forcé d'y demeurer seul, un sentiment d'abandon et d'isolement presque intolérable. La femme, au contraire, sent la maison remplie, animée de sa seule présence.
C'est elle qui constitue , à proprement parler, le foyer. Contemplative, recueillie, sédentaire par nature, son àme est le sanctuaire du Dieu domestique. Elle absente, la maison n'est plus qu'un abri sans consécration, dont la grâce mystérieuse s'est évanouie.
L'homme, en revanche, représente plus particulièrement l'idée de patrie.
Le sentiment de la femme s'élève rarement au-dessus de l'amour du sol. Elle chérit les lieux qui l'ont vue naître, les horizons qui ont souri à sa jeunesse.
L'esprit de l'homme s'attache plus en-
core aux horizons intellectuels où s est développée sa pensée. Il aime , il sent vivre en lui cet ensemble d'invisibles éléments qui composent la race, la nation, la patrie idéale.
Plus l'esprit humain pénétrera dans les profondeurs du monde moral, plus il reconnaîtra ces différences naturelles des .âmes, mieux aussi les fondements de la famille seront assurés. A la loi de rigueur qui a pesé jusqu'ici sur l'union conjugale, succédera la loi de grâce, plus puissante et plus douce tout ensemble, qui enlacera de ses souples anneaux le père, la mère, l'enfant, ces trois existences inséparables dans 1 idée divine, prédestinées à se compléter l'une par l'autre, qui s'appellent et se comman-
dent en quelque sorte dans la vie spirituelle tout aussi bien que dans la vie charnelle.
Ces jours passés, en rentrant chez moi, je fus frappé par un spectacle qui n'avait rien que de vulgaire en apparence, mais qui me jeta en des rêveries profondes. In homme, jeune encore, d'aspect sérieux mais non triste , traînait une petite voiture sur laquelle un orgue était fixé. Sa femme, marchant à côté, tournait la manivelle. Un enfant, rose et frais , le sourire sur les lèvres , jouait assis sur un siège adapté au-dessus de l'instrument. Ils allaient ainsi
parles rues, se fiant à la Providence
Image touchante de l'association humaine. L'homme, fort et grave, conduit la vie , un peu au hasard, hélas! La
femme , par un travail moins rude, charme sa peine. L'enfant, insouciant, est porte à travers le monde, souriant à sa mère, et se réjouissant de l'existence dont il ne connaît pas encore les sévères conditions.
Trop souvent une femme arrache à l'homme qui l'aime des acies de faiblesse dont elle est fîère. Il est rare qu'un homme voie avec plaisir dans la femme qui se donne à lui le moindre symptôme de force. Hercule , pour plaire à Omphale, dut filerla quenouille; nous ne lisons pas qu en revanche il ait invité la belle reine à la chasse du lion deNémée.
La femme connaît mieux l'homme que l'homme ne connaît la femme.
L'amour avant été chez tous les peuples la principale, presque Tunique affaire du sexe faible, il n'est pas étonnant qu'il y ait porté toute son intelligence et ce merveilleux don d'observation qui lui est propre. Là où les hommes, fatigués d'agir au dehors, ont cherché l'oubli des choses, les femmes en ont cherché l'explication. Elles se sont plu à surprendre, dans l'ivresse des sens et de la raison, le secret de la nature masculine, parce que de ce secret dépendait souvent toute leur destinée. Il y a eu toujours jusqu'ici , il y aura longtemps encore, un peu de Dalilah dans chaque femme.
Si l'homme sauvage reste tri de l'animal, l'homme des civilisations raffinées s'en éloigne trop. 11 a rompu avec ces traditions touchantes dont les récits symboliques plaçaient toujours un animal sacré comme témoin ou acteur muet, mais sensible, dans les grands événements de l'humanité. Ainsi, une chienne allaite Cyrus ; Romulus est nourri par une louve ; Moïse garde les brebis, et le Sauveur du monde naît dans une étable.
L'homme des campagnes vit isolé ; l'homme des grandes villes, refoulé.
Chacun d'eux soupire après le bien (pi il suppose être le partage de l'autre et qu'aucun d'eux ne possède : le libre et
de l'hom"mk. 23
sympathique échange des idées et des sentiments avec son semblable.
L'homme antique ne connaissait que la vie publique et la vie de famille, le forum et le foyer. Il n'avait point inventé ce commerce frivole dont les salons sont le théâtre, et d'où la passion, la sincérité, le sérieux sont bannis par les femmes qu'on y voit régner en souveraines. Il n'aurait pas même compris ce parti pris de fadeur, de faux semblants, de galanterie équivoque, de bel esprit subtil et sans autre but que celui de faire passer les heures, si courtes pour l'homme qui saurait vivre. Il n'eût pas consenti à abdiquer ainsi chaque soir la dignité de son caractère , à rabaisser son esprit, à travestir son àme
pour le divertissement des femmes coquettes.
Rien de plus rare, de nos jours, qu'une activité bien tempérée. L'homme moderne est inquiet ou abattu. On dirait que les horizons de la vie se sont trop étendus pour la mesure de ses vues et de ses étreintes. Mais, hélas ! ne seraient-ce point des horizons d'automne, qui ne s'étendent, en apparence , que parce que les arbres se dépouillent?
L'homme moderne , dont le travail ardu et la science un peu sombre cherchent, dans les entrailles du passé, les
DE L HOMME. ZD
origines cachées et le secret des formations primitives, c'est le mineur persévérant qui arrache aux profondeurs du sol "les métaux précieux, mais qui respire, dans une ombre malfaisante, au grand détriment de sa constitution, une multitude de gaz délétères.
Étrange orgueil de l'homme mots o
derne ! il a idéalisé jusqu'aux défaillances de son âme. Qu'aurait pensé Caton à la lecture de Werther? Et si, par impossible, Alexandre, en rouvrant la précieuse cassette, y eût trouvé, un jour, au lieu de X Iliade qu'il y avait mise, Hamlct ou Childe-Harold , Obernumn ou Faust, il n'eût pas plus compris de tels héros et de telles souffrances que
ne les comprendrait, aujourd'hui encore, un sauvage de l'Australie.
La tristesse de l'homme moderne, si on l'étudié avec soin, révèle plus encore sa grandeur que sa faiblesse. La conquête du monde fini pouvait combler les ambitions d'Alexandre; mais quel orgueil, si gigantesque qu'on le suppose, ne s arrêterait consterné au seuil de ce monde infini que nous ouvre la révélation chrétienne?
Oïp
Par une nuit de printemps, aux approches du matin , Hervé marche au hasard dans les rues de la ville. Pressé
de l'homme. 27
et retenu par un charme invisible , il s'éloigne et revient sur ses pas, distrait, rêveur, recueillant un à un dans son àme enivrée les ravissements silencieux de l'amour satisfait. Tout à coup, à l'angle dune rue, il se trouve face à face avec un homme dont l'aspect est presque effrayant. L'œil de cet homme est terne, hagard, son teint livide; ses traits sont contractés. Chargé de ses outils, fatigué déjà par l'insomnie, miné depuis longtemps par la fièvre, la faim, l'inquiétude, c'est un ouvrier qui se rend lentement à sa tâche quotidienne, sûr d'arriver trop tôt à cet ingrat labeur, qui ne lui assure pas même l'existence. Sa figure n'a presque rien d'humain.
On dirait qu'il n'a jamais ni pensé ni aimé ; rien ne le distingue de la brute que la tristesse. Périclès, sortant des bras d'Aspasie, n'eût rien senti à la rencontre d'un tel homme ; ou plutôt, son
œil épris du beau, son imagination bercée par les grâces, se fussent détournés avec répugnance du spectacle d'une telle misère. Mais l'enfant heureux et mélancolique des temps modernes s'arrête consterné. Son cœur se serre, une larme compatissante vient mouiller ses yeux; il sent au plus profond de ses entrailles, et c'est par là qu'il égale et surpasse toutes les grandeurs de l'homme antique, il comprend le lien des destinées humaines ; et, sans être humilié, il sait reconnaître, aimer et plaindre son frère dans une créature aussi dégradée.
L'homme n'arrive que par de bien lents progrès à comprendre, à aimer son semblable : le dernier sentiment auquel s'élève l'humanité, c'est l'humanité.
ufc
Les rapides changements qu'ont amenés dans les conditions de temps et d'espace les découvertes de la science moderne, peuvent faire pressentir pour l'avenir une immense amélioration, nonseulement dans la condition sociale de l'espèce humaine, mais encore dans la constitution physique et morale de l'individu. Lorsqu'il sera donné à l'homme de parcourir avec la rapidité de l'éclair tous les points du globe ; quand il pourra passer incessamment d'un climat à l'autre, des neiges éternelles du Septentrion aux chaleurs tropical es, respirer presque au môme instant les vapeurs subtiles des hautes montagnes, les courants salins des mei's et l'épaisse atmosphère des plaines intérieures ; quand
il sera devenu l'hôte familier de l'air, comme il est aujourd'hui l'hôte des océans; quand non plus seulement la table des souverains et des grands, mais la table du moins riche des citovens sera chargée des produits divers des latitudes les plus éloignées 5 peut-on douter que l'organisation si souple et si modifiable de l'homme n'arrive, par toutes ces assimilations nouvelles, à un état plus parfait.' Joignons à cela le commerce spirituel par le mutuel échange des idiomes et des littératures, la participation facile à toutes les manifestations de la pensée, chez toutes les i"aces, et nous ne pourrons pas mettre en doute que toutes ces influences combinées doivent concourir à la formation d'un être aussi supérieur à l'homme actuel que l'habitant des grandes villes, par exemple, l'est aujourd'hui au rustre de certaines campagnes.
Cj|j
Il n'est point vrai, comme le craignent quelques-uns, que les peuples modernes s'acheminent, par la conformité des mœurs et l'égalité des conditions, vers une existence monotone. Dans la nature comme dans l'art, quand les grands contrastes cessent de s'accuser, les nuances délicates apparaissent. Entrez dans nos jardins , voyez comment , du rapprochement des espèces , naît une infinité de variétés charmantes. A mesure que les oppositions se fondent, de plus douces harmonies se combinent.
La musique de Mozart, la peinture de Raphaël, n'offrent ni les tons heurtés ni l'éclat tapageur des œuvres de la barbarie.
L'homme voulait se faire semblable à Dieu; les prêtres out fait Dieu semblable à l'homme ; et la vanité de l'esprit humain s'est contentée.
J'errais un soir sous les ombrages de la villa d'Esté. Pensif, je m'arrêtai auprès d'un mausolée dont la longue inscription rappelait apparemment les honneurs, les titres, le rang et les richesses d'un personnage jadis illustre.
Un lierre avait poussé, et son feuillage touffu cachait presque en entier la pompeuse épitaphe. Eternelle sagesse de la nature, pensai-je, comme tu voiles avec douceur les vanités éphémères de l'homme !