CHAPITRE III
Il y a dans la faiblesse de la femme une puissance attractive que la force de l'homme subit avec étonnement, qu'il flatte et qu'il maudit tour à tour comme une tyrannie, parce qu'il en coûterait trop à son orgueil d'y reconnaître une loi providentielle. Les archives du genre humain, épopées, histoires et légendes, sont remplies de témoignages éclatants de ce charme mystérieux. Eve et Marie, Minerve et Vénus, les Muses et les
Sirènes, Armide et Béatrix, Cléopàtre et Jeanne d'Arc, en sont les figures immortelles. La femme est plus voisine que l'homme de la nature. En dépit de la Genèse, je serais tenté de croire qu'elle l'a précédé dans Tordre de la création. L'influence qu'elle exerce, comme à son insu, participe des influences naturelles. Son œil a les Fascinations de la mer ; sa riche chevelure est un foyer électrique ; les ondulations de son corps virginal rivalisent de grâce et de souplesse avec les courbes des fleuves et les enlacements des lianes ; et le Créateur a donné à son beau sein la forme des mondes.
La femme est-elle ou non l'égale de l'homme ? Question oiseuse et de pure
vanité, direz-vous peut-être. Ce n'est pas mon avis ; je la trouve importante, par un motif bien simple : de la solution qu'on lui donne, dépendent absolument le système d'éducation qu'on adopte pour les femmes, et la part qu'on leur attribue dans la famille et dans la société. Cela ne laisse pas d'avoir quelque intérêt, et je crois que nous ne ferions point mal de chercher, sans prévention ni courtoisie, ce qu'il serait sage de penser en cette matière. Interrogeons l'expérience, l'observation, le sens commun; en d'autres termes, l'histoire, la science, la raison humaine. Les réponses de l'histoire ne sont , il faut l'avouer, ni diverses, ni énigmatiques. Point d'hésitation dans les opinions; à peine de légères différences dans les lois et dans les mœurs. En tous temps, en tous lieux, l'infériorité, si ce n'est même la perversité, du sexe est
posée en fait, et l'on en déduit en droit son incapacité civile et politique. Chez la plupart des peuples de l'Orient on se croyait souillé par le commerce , même légitime, d'une femme, et l'on s'en abstenait à la veille des sacrifices; les rabbins ne croyaient point la femme faite à limage de Dieu 5 aux Indes, on la brûlait comme une propriété de son mari; dans le droit romain, elle est toujours en puissance du père ou de l'époux; les constitutions apostoliques ne lui sont pas plus favorables, et jusque dans L'Evangile, ce livre du faible et de l'opprimé, soninfériorité semble attestée par une parole sévère de Jésus à Marie : Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? Ce consentement universel est, au premier abord, imposant, surtout si l'on ajoute que le génie féminin n'a donné jusqu'ici que d'incomplets et faibles démentis à ces ru-
DE LA FKHMB. 37
desses de l'orgueil viril. Dans ses plus brillantes manifestations il n'a point atteint les hauts sommets de la pensée; il est pour ainsi dire resté à mi-côte. L'humanité ne doit aux femmes aucune découverte signalée, pas même une invention utile. Non-seulement dans les sciences et dans la philosophie elles ne paraissent qu'au second rang, mais encore dansles arts pour lesquels elles semblent si bien douées, elles n'ont produit aucune œuvre de maître. Je ne veux parler ici ni d'Homère, ni de Phidias, ni de Dante, ni de Shakespeare, ni de Molière; mais le Corrége, mais Donatello, maisDelille ou Grétrv, n'ont point été égalés par les femmes. Et, chose plus singulière, aucune de ces œuvres d'imagination qui retracent en caractères universels les grands mouvements delà passion, les souffrances de l'amour et les types idéals delà beauté féminine,
n'est due au sexe qui les devait si bien connaître. Il y a là de quoi déconcerter un peu les partisans de légalité. Voyons si la science leur sera plus favorable. Hélas ! il m'en coûte de le dire, la physiologie moderne leur porte de rudes coups. Elle constate chez la femme une structure plus frêle, une complexion plus molle, et jusqu'à une constitution cérébrale qui lui rendent difficiles cette vigueur et cette continuité de méditation qui font les hommes de génie. Un livre récent, qui a fait sensation dans le monde scientifique, va même jusqu'à prétendre que l'être humain, en se transformant, traverse une période embryonnaire où il a tous les caractères de l'individu femelle , et qu'il ne devient mâle que par la continuité d'un développement ascendant. Faut-il donc nous incliner devant de telles observations et de tels exemples :' Que ce ne soit pas
du moins avant d'avoir fait appel à la raison , ce tribunal suprême auquel il appartient, de par l'institution divine, de modifier ou de casser tous les jugements inférieurs. En nous transportant dans l'ordre moral , nous verrons les choses sous un autre jour. Nous comprendrons L'infériorité de la femme dans le passé, sans en rien conclure contre son avenir. En effet, à l'origine des sociétés , quand toutes les luttes , soit de l'homme contre la nature , soit de l'homme contre son semblable, étaient presque exclusivement physiques, la force virile avait une priorité légitime. Il est très-simple qu'elle l'ait consacrée dans les institutions, et que n'admettant point la femme au partage de ses conquêtes intellectuelles, lui interdisant ainsi tous moyens de développement, elle l'ait retenue, non-seulement dans la servitude domestique , mais encore
dans une subalternité mentale très-évidente. Il y a donc lieu de s étonner que la femme ait pu insensiblement parvenir à ce degré d'affranchissement qui lui permet aujourd'hui d'examiner , de comprendre ses devoirs et de réclamer ses droits. Car c'est en dépit des circonstances les plus contraires que son rôle a été toujours grandissant et que la voici chez nous , non plus esclave, mais compagne de l'homme : compagne subalterne encore, il est vrai, et plutôt de ses plaisirs que de ses travaux ; mais, enfin, reconnue en principe comme un être libre appelé dans une certaine mesure à concourir au progrès social. Il y a loin de la à une égalité parfaite; mais comment douter que cela y conduise.' Les idées modernes tendent toutes, d'ailleurs, à considérer l'être humain dans son unité. Selon cette conception, l'égalité de la femme n'est plus contes-
table. Indispensable à la perpétuité de la race, à la formation et au développement de l'individu , sa coopération dans la famille et dans la société ne permet plus d'incertitude. Une même morale, une éducation analogue, devront lui enseigner les mêmes vertus.
Ni la force, ni la justice, ni la tempérance, ni le dévouement, n'ont de sexe. Il faut à la mère qui allaite son fils et qui veille à son chevet autant de courage et de vigilance qu'au soldat qui veille à la sûreté d'une ville. Il faut au gouvernement des affaires domestiques les mêmes qualités d'équité , de clairvoyance et de décision qu'au gouvernement des affaires publiques ; et, comme il est certain que plus l'intelligence s'élève , plus elle conquiert d'espace à l'exercice des vertus, on ne peut plus demander s'il convient de laisser au génie féminin tout l'essor dont il est
susceptible. Or, c'est là, en deux mots, toute la question. Une égale possibilité de développement intellectuel, telle est l'égalité fondamentale ; la seule à laquelle il est utile de prétendre , parce qu'elle implique en soi toutes les antres ; la seule qu'il est inique, aujourd'hui comme toujours, de ne point accorder.
Ce qui manque essentiellement à l'esprit des femmes, c'est la méthode. De là le hasard introduit dans leurs raisonnements , et trop souvent aussi dans leurs vertus.
On apprend à bien penser comme on apprend à bien coudre, et je souhaite-
DE LA FEMME. 'l3
rais que la mode en vînt dans l'éducation des femmes.
Les Scythes crevaient les yeux de leurs esclaves, afin qu'ils n'eussent point de distraction en battantlebeurre.il y a aussi des gens qui crèvent les yeux au rossignol, afin qu'il chante mieux. Ne serait-on pas tenté de croire qu'une pensée analogue préside à l'éducation qu'on donne aux femmes? On semble appréhender que si leur intelligence n'est aveugle, elles ne soient de moins bonnes ménagères, ou de moins agréables babillardes.
Les hommes de ce pays-ci ne veulent pas qu'une femme soit docte. Ils crain-
tiraient, disent-ils, d'être moins aimés. Ombre d'Héloïse, levez-vous , et répondez-leur !
Ce qui égare les femmes, c'est l'esprit de chimère. Elles le portent dans tout, en religion, en amour, et jusque dans la politique, quand elles y touchent.
Cela provient de leur éducation séquestrée et de l'éloignement où on les veut de toute réalité. Elles ignorent également le monde physique et le monde moral. Toutes choses retiennent à leurs yeux un élément de mystère. La sagesse masculine en a décidé ainsi. Je m'étonne que, voyant les résultats, elle ne soit pas tentée d'essayer d'un autre système.
DE I.A FEMME. kO
Toute action directe, toute participation aux affaires publiques, étant par nos mœurs interdite aux femmes, le talent n'est pour elles qu'une excitation vaine; la célébrité les condamne à un isolement retentissant.
Il me déplaît que les femmes pleurent si abondamment. Elles sont victimes, disent-elles; mais victimes de quoi:' de leur ignorance qui les rend aveugles, de leur oisiveté qui les livre à l'ennui, de leur faiblesse d'àme qui les retient captives, de leur frivolité qui leur fait accepter toutes les humiliations pour une parure, de cette petitesse d'esprit surtout qui borne leur activité aux intrigues galantes ou aux tracas domestiques. Pleurez moins, ô mes chères
contemporaines ! La vertu ne se nourrit point de larmes. Quittez ces gestes, ces attitudes, ces accents de suppliantes.
Redressez-vous et marchez ; marchez d'un pas ferme vers la vérité. Osez une fois la regarder en face, et vous aurez honte de vos gémissements. "\ ous cornprendrez que la nature ne veut point de votre immolation stérile, mais qu'elle convie tousses enfants à une libre expansion de la vie. Elle ne se sert de la douleur que comme d'un aiguillon au progrès. Votre inerte mélancolie, vos vains soupirs et vos douleurs futiles sont contraires à l'énergie de ses desseins.
Encore une fois, séchez vos larmes; prenez votre part de la science un peu amère et du travail compliqué de ce siècle. La société qui se transforme a besoin de votre concours. -Méditez, pensez, agissez; et bientôt le temps vous manquera pour plaindre vos maux
chimériques et pour accuser les prétendues injustices du sort, qui ne sont autre chose que le juste châtiment de vos ignorances volontaires.
La femme moderne est appelée à vivre dans un milieu faux. Ce n'est ni le grave foyer de la matrone romaine, ni la demeure ouverte et joyeuse de la courtisane grecque, mais quelque chose d'intermédiaire qu'on appelle le monde, c'est-à-dire la réunion sans but des esprits oisifs, assujettis aux convenances artificielles d'une morale qui voudrait, mais en vain, concilier les amusements de la galanterie avec les devoirs de la famille. De là le relâchement des vertus domestiques et l'hypocrisie des relations sociales. Ne demandez à de telles
femmes ni la chasteté de Lucrèce, ni la force d'àme de Cornélie, ni ces grâces suprêmes de l'intelligence qui retenaient Sccrate au banquet d'Aspasie. Leurs vertus évaporées ou leurs grâces captives les rendent également indignes des respects d'un époux ou des transports d'un amant. Leur jeunesse est mausade et leur vieillesse n'a rien d'auguste.
Dans leurs traits effacés, dans leur port incertain, dans leurs attitudes apprises, se décèle le profond désaccord de leur condition sociale avec les lois naturelles. Elles en souffrent, la famille en souffre, la nation même en souffre. Mais la coutume est là, aveugle et impitoyable, qui domine tout.
Les amours, et j'entends les plus nobles, périssent très-souvent par trop
peu de fierté chez la femme et trop peu de délicatesse chez l'homme. L'une excède la mesure de la condescendance et ennuie; l'autre excède la mesure des exigences et révolte. Une conscience plus juste de sa propre valeur chez la femme, un sentiment moins rude de sa supériorité chez l'homme, maintiendraient l'harmonie, et prolongeraient la durée d'un sentiment qui n'est pas aussi essentiellement mobile et éphémère qu'on affecte chez nous de le croire.
Je veux bien qu'une grande àme se dévoue à l'amour, mais que ce soit en reine et non en esclave. Les femmes abaissent le dévouement jusqu'à l'abandon de soi; et quand elles se plaignent d être abandonnées, elles oublient trop
qu'elles ont, en quelque sorte, donné l'exemple.
Il est singulier que le plus parfait modèle, le type le plus pur de l'amour féminin, dans toute son énergie, son désintéressement, sa grandeur et sa constance, soit donné à l'histoire et à la poésie, en la personne d'Héloïse, dans un pays où le tempérament et l'esprit des femmes semblent les pousser invinciblement à une coquetterie subtile, légère, égoïste et calculée, qui est l'antipode de la passion.
MP
Les hommes de nos jours ont l'âme si petite, que, s'ils viennent à inspirer
l'un de ces héroïques amours dont le cœur féminin n'a pas perdu le secret, et qui les sollicitent en quelque sorte à la grandeur, on les en voit embarrasses, importunés. Ils prennent à tcàche de l'amoindrir, de le déprimer, de le taillera leur mesure.
Lorsqu'une femme galante repousse les prétentions d'un homme, il ne voit là qu'un caprice outrageant pour lui; il s'irrite et se venge. Quand, au contraire, une femme honnête, soit pour rester chaste, soit pour demeurer fidèle à un sentiment antérieur, refuse de céder aux sollicitations d'un amant, l'amour propre du rebuté ne souffre pas; il honore la cause du refus dont il se plaint ; son cœur seul est atteint, et le cœur pardonne. Il n'est pas rare de voir ces
amants éconduits devenir les amis les plus dévoués de la belle insensible.
Les hommes de ce temps-ci ne connaissent que deux sortes de femmes : la femme de joie et la femme de peine.
L'une qui les amuse après boire, l'autre qui leur apprête à manger. Si, par impossible, 1 un d'entre eux venait à rencontrer une compagne véritable, une femme selon Dieu, selon l'amour et la liberté, qu'en ferait- il ?
Les femmes qui ont été malheureuses en ménage demandent le divorce ; celles qui aiment leurs maris veulent l'indissolubilité du mariage; voilà toute leur
logique. C'est une nécessité de la vivacité de leurs sentiments et de la faiblesse de leur raison de tout rapporter à l'individuel. Qu'elles me permettent, à ce sujet, une réflexion générale. Etant donnés son infériorité présente, ses connaissances bornées et son caractère amolli, la faculté de changer d'époux ne serait pour la femme que la faculté de changer de maître. Qu'y gagneraitelle? de satisfaire la mobilité de ses caprices? Ce n'est point là le but de la vie. La fin d'un être libre, c'est de parvenir à toute la dignité, à toute l'excellence de sa nature. Or, pour que la femme atteigne cette fin, il est un divorce préalable, auquel je ne la vois pas songer : c'est le divorce avec son ignorance, avec sa frivolité, avec ses passions puériles. Par ce divorce, qu'il dépend d'elle de prononcer dès aujourd'hui, elle entrera en possession d'une liberté morale qui
suppléera d'abord, puis nécessitera la liberté domestique et civile. Sans ce divorce intime, l'autre demeurerait sans fruit; la condition féminine n'en serait ni meilleure, ni pire.
La maternité est une révolution dans l'existence de la femme, et c'est le propre des révolutions de susciter toutes les puissances de la vie. Il faudrait supposer unebieu complète déchéance pour qu'en cette crise douloureuse de la nature créatrice, la femme ne sentît pas l'enthousiasme du dévouement palpiter dans son sein. Le' premier vagissement de son enfant est l'oracle qui lui révèle sa propre grandeur; et le fer qui détache de ses lianes une créature immortelle en qui elle se voit revivre, la déta-
che du même coup des puérilités et des égoïsmes de sa jeunesse solitaire. Cette rude étreinte des forces génératrices, ce labeur étrange imposé à sa faiblesse, ces espérances, ces angoisses, ces effrois qui l'oppressent, l'exaltent, et éclatent en un même gémissement; puis cette convulsion dernière à laquelle succède aussitôt le calme auguste de la nature rentrée dans sa paix après avoir accompli son œuvre suprême ; tout cela n'est point, comme on l'a dit, le châtiment ou le signe de l'infériorité de tout un sexe. Loin de là; cette participation plus intime aux opérations de la nature, ce tressaillement de la vie dans ses entrailles, sont pour la femme une initiation supérieure qui la met face à face avecla vérité divine dont l'homme n'approche que par de longs circuits, à laide des appareils compliqués et des disciplines arides de la science.
56 ESQUJSSES MORALES.
Les devoirs de la maternité sont compatibles avec les grandes pensées, mais ils ne sauraient s'allier aux goûts frivoles. Une femme, en allaitant son fils, peut rêver avec Platon et méditer avec Descartes. Son humeur en sera plus sereine, les qualités de son lait n'en seront point altérées. Mais qu'elle se pare, se farde, veille, danse, intrigue, son sang s'échauffe, sa bile s'irrite, ses mamelles tarissent, son enfant pàtit : elle devient haïssable ou ridicule. Pourquoi donc les hommes de nos jours redoutent-ils si fort une femme philosophe, et souffrent-ils avec tant de complaisance une femme coquette?
DK LA FEMME.
Lorsqu'une Athénienne se déclarait enceinte, on avait soin d'orner sa démeure de statues et de peintures représentant les types les plus purs de la beauté humaine. Les Grecs pensaient que ces images nobles ou gracieuses exerçaient une favorable influence sur la conformation de l'enfant qui allait naître. Je regrette qu'un tel usage ne nous ait point été transmis par ces maîtres en l'art de vivre. Nous sommes trop peu précautionnés coiître la laideur.
Elle nous cerne, elle nous envahit; elle est aujourd'hui partout, dans le temple, sur la place publique ; nous ne savons pas en préserver le foyer, et je crains bien qu'elle n'ait passé dans notre sang avec les goûts barbares de nos mères.
Je ferai peut-être sourire plus d'un lecteur en affirmant qu'il existe un rapport intime entre les grâces physiques et les grâces morales, et que l'habitude de
vivre dans un milieu d'où l'harmonie et la beauté sont absentes, laisse des traces fâcheuses dans les esprits. L'esthétique est sœur de la morale. Ennoblissez vos demeures, vos discours et vos actes seront plus facilement portés à la noblesse. Mais j'entends qu'on m'accuse de matérialisme, peut-être même de paganisme.
Qu'on me permette de me réfugier derrière une autorité considérable et d'invoquer ici le témoignage non suspect d'une des plus belles lumières de l'Eglise chrétienne; écoutons Fénelon :
« Je voudrais faire voir à nos jeunes filles, dit-il dans son Traité tV éducation, la noble simplicité qui paraît dans les statues et dans les autres figures qui nous restent des femmes grecques et romaines; elles y verraient combien des cheveux noués négligemment par derrière, et des draperies pleines et flottantes à longs plis sont agréables et ma-
jestueuses. Il serait bon même qu'elles entendissent parler les peintres et les autres gens qui ont ce goût exquis de l'antiquité. »
Pour les femmes qui ne sont que jolies, la transition de la jeunesse à l'âge mûr est brusque , souvent mortelle.
Comme en perdant leur beauté elles perdent leur seule puissance, du jour au lendemain elles passent d'un empire absolu sur les cœurs au plus humiliant abandon, des magnificences de l'été aux désolations de l'hiver. Les femmes intelligentes, au contraire, celles en qui les grâces de l'esprit égalent ou surpassent les grâces du visage, ne s'aperçoivent presque point du déclin des ans. Il est lent, presque insensible pour elles ; c'est un long automne où l'éclat pâlis-
sant des fleurs et les nuances de la végétation, qui se colore de teintes plus graves et plus variées, produisent une harmonie touchante qui smpasse souvent en beauté les splendeurs du jeune printemps.
Il est des femmes qui conservent la faculté d'aimer longtemps après avoir perdu celle de plaire ; je ne conçois guère d'état plus pitoyable. Il en est d'autres, au contraire, qui inspirent encore l'amour lorsqu'elles ne peuvent plus l'éprouver. Pour celles-ci, le déclin des ans est doux et facile. Elles restent jusqu'à la fin dans la dignité du rôle que la délicatesse de nos mœurs leur a tracé.
Je conseillerais aux femmes, lorsqu'elles viennent à se demander quel est l'effet des ans sur leurs charmes, de consulter moins leur miroir que le visage de leurs contemporaines.
CÂJ
Les femmes bien nées et fidèles à écouter les avertissements de la nature, sentent qu'elles passent de la jeunesse à 1 âge mûr, par je ne sais quel caractère touchant et grave de maternité qui domine peu à peu tous leurs sentiments, même le sentiment de l'amour, lorsqu'elles l'éprouvent encore.
Cj§J
Une femme qui n'a point de fille est plus excusable de prolonger sa jeunesse au delà du terme indiqué par la nature que celle qui voit à ses cotés sa fille devenue belle, capable d'inspirer et d'éprouver de l'amour. C'est là un avertissement sévère et doux tout ensemble, auquel une femme doit se bâter de conformer sa vie, sous peine de tomber en mille travers, en mille ridicules, en des égarements infinis.
La plupart des femmes passent sans transition de l'hypocrisie au cynisme.
Combien peu s'arrêtent à la sincérité !
On a dit de Marcelle : C'est la femme la plus vraie et la moins confiante du monde. Le contraire peut se dire de la plupart des femmes. Elles sont confiantes, parce qu'elles aiment à parler et que leurs connaissances peu étendues ne leur fournissent guère d'autres sujets qu'elles-mêmes ; elles trouvent le moyen de n'être point vraies jusque dans leurs épanchements, parce qu'elles savent que la vérité leur nuit dans l'opinion des hommes. J'ajoute que ce n'est point leur faute, mais la faute de l'éducation qu'elles reçoivent et des préjugés qui nous mènent.
La nature humaine est si encline à outre-passer en toutes choses la justesse et la mesure, qu'à peine a-t-elle conquis un sentiment ou un principe vrai, elle se hâte de le pousser à l'extrême, au
faux, à l'absurde. C'est ainsi que la pudeur, cette grâce de la chasteté, qui donnait à l'amour chez les modernes des délicatesses inconnues aux anciens, s'est rapidement altérée en s'exagérant dans les âmes féminines, où elle est devenue un sentiment presque dégradant:
le sentiment de la honte dans l'amour.
La dévotion des femmes n'est, le plus souvent, que delà coquetterieavecDieu.
Cela occupe, amuse, et n'engage point.
Un homme du monde qu'une longue expérience inclinait à l'ironie, disait un jour à son fils : « Pour bien connaître les femmes honnêtes, il faut avoir beaucoup fréquenté celles qui ne le sont pas. »
Les femmes montrent souvent une intrépidité dame d'autant plus admirable qu'elles n'en ressentent pas moins la peur instinctive, naturelle à leur faiblesse. « Vous palissez, dis-je un jour à Marcelle? — Oui, me répondit-elle d'une voix altérée, mais en attachant sur moi un regard ferme, je suis épouvantée de mon courage. »
Parce que les femmes ne se battent point en duel, on ne dit point une femme d'honneur. Mais l'honneur n'est-il donc qu'au boutdel'épée? J'aurais cru qu'il était en quelque sorte la fleur de l'honnêteté, et, sur ce point, je suis persuadé que les femmes ne le cèdent ni à leurs amis, ni à leurs amants, ni à leurs frères.
Les grandes pensées viennent du cœur, a-ton dit. Cela est vrai surtout pour les femmes. C'est par la passion qu'elles arrivent à comprendre les idées, et souvent à les rendre avec une éloquence supérieure. Mais comme la passion est emportée , mobile , pleine d'inconséquences et souverainement illogique, les idées aussi, chez beaucoup de femmes, sont brusques, heurtées, violentes; elles ne se produisent point avec calme, ni ne se développent avec mesure. Dans ces natures orageuses, les idées sont en quelque sorte les éclairs de l'àme.
Penser est pour un grand nombre de femmes un accident heureux plutôt qu'un ëtat permanent. Elles font, dans le domaine de l'idée., plutôt des invasions brillantes que de régulières entreprises et des établissements solides.
Leur propre cœur est cette perfide Capoue qui les séduit et les retient souvent à deux pas de Rome.
Les femmes ne méditent guère. Elles se contentent d'entrevoir les idées sous leur forme la plus flottante et la plus indécise. Rien ne s'accuse, rien ne se fixe , dans les brumes dorées de leur fantaisie. Ce ne sont qu apparitions rapides, vagues figures, contours aussitôt effacés. On dirait qu'elles n'ont nul souci de la vérité des choses, et que leur
esprit n'a commerce qu'avec ces personnages énigmatiques de la scène grecque qu'Aristophane appelle les célestes nuées,\es divinités des oisifs.
La supériorité d'esprit chez une femme est un phénomène trop rare encore pour ne pas exciter la défiance du vulgaire. Il en résulte que c'est une supériorité inquiète, armée, et qui use à se défendre elle-même les forces qu'elle devrait consacrer utilement au bien de la famille et de la société.
Un artiste célèbre a dit d'une femme que vous connaissez : C'est 1 esprit le
moins chargé de bagage inutile. Éloge inappréciable dansée temps-ci, où notre vieille société traîne après elle les préjugés, les lieux communs, tous les embarras dune civilisation compliquée.
Si l'on considère, en les comparant, trois femmes célèbres qui ont fixé les regards de la France moderne, on reconnaîtra dans leur génie, avec les qualités les plus opposées, qu'il faut attribuer, je crois, au milieu très-différent dans lequel elles ont vécu, un défaut identique, inhérent peut-être à la nature féminine. Nourrie de l'antiquité dans une retraite austère, Mme Roland s'est montrée forte et grave. Excitée par le mouvement de la société, Mme de Staël a été surtout animée et judicieuse.
Inspirée par la nature, Mme Sand a paru véritablement éloquente. Mais toutes trois ont outre-passé la justesse, et sont tombées dans l'exagération déclamatoire.
Notre siècle abonde en Lisettes, en Marions. J'y vois quelques Lais. Béatrix, m'assure-t-on, l'a traversé; apparemment elle n'aura pas rencontré Dante.
L'aspect extérieur des maisons en Orient ne présente d'ordinaire que des murailles nues. Mais, à l'intérieur, l'œil est ébloui par des colonnes sans nombre, des marbres précieux, des fontaines
jaillissantes, par toutes les richesses et toutes les fantaisies de l'art arabe. Malheureusement la porte de ces exquises demeures est presque toujours fermée ; elle ne s'ouvre qu'à l'amitié et à l'amour. U#en est de même de certains esprits, froids et nus en apparence. Pour découvrir leurs magnificences cachées, il s'agit également d'en forcer le seuil ; que faut-il pour cela? presque rien : si toutes les femmes se ressemblaient, le sourire d'une femme.