LA GOUTTE D'EAU
Et l'on a vu s'entier les values mugissantes, Au-dessus du grand arbre élevant leur niveau ; Et l'on a vu s'enfuir les cités frémissantes, Devant un déluo^e nouveau.
Rentrez dans votre lit, ô redoutables ondes, Pour qui digue et remparts ne sont que vains écueils ; N'avez-vous point assez, terribles et profondes. Après vous, semé de cercueils ?
Mais toi ma goutte d'eau, si paisible et si claire, Tu n'as point fui nos champs diaprés de couleurs, Et tu n'as point grossi ces flots dont la colère Fait couler encor tant de pleurs.
Par un beau jour de mai, sur nos gazons venue Tu ne seras jamais un triste objet d'effroi ; Tu resteras unie à tes sœurs que la nue Fit naîtres pures comme toi.
Tu ne sortiras point de ces fraîches vallées Où l'orage a passé sans courber notre front, Où nul regret ne suit les heures envolées, Et n'attend celles qui viendront.
Mais d'où naît tant d'espoir ? quel péril n'est à craindre ?
Quel horizon si pur n'est près de se ternir ? Si loin que mon regard ait le pouvoir d'atteindre, Peut-il embrasser l'avenir ?
Dieu, pour nous dérober la fin de la journée. Etendit sur nos yeux un ténébreux bandeau ; Seul il sait où s'en vont, dans leur course ordonnée, Le torrent et la goutte d'eau.
Hyères, Var, 28 Novembre 1874.