MISANTHROPIE
Et que la main divine oppose à sa fureur : Ainsi des longs tourments qui tenaillent mon âme, Quand un souffle indiscret vient irriter la flamme Qui mugit au fond de mon cœur.
Ma tristesse au milieu des jouissances folles, Au milieu des festins et des propos frivoles, Ne montre-t-elle assez que je suis malheureux? Que le calme apparent de mon indifférence Cache le plus souvent une morne souffrance Qui livre ma faiblesse à des combats affreux ?
Mais saura-t-on jamais ce qu'il faut de contrainte Pour souffrir comme moi sans exhaler de plainte. De vertu pour fermer son âme au désespoir, Et d'efforts inouïs pour consentir à vivre, Quand rien de consolant n'est écrit au grand-livre, Et que l'horizon devient noir?
Je souffre ; et c'est pourquoi j'ai l'air un peu sauvage, Et c'est pourquoi je suis si sensible à l'outrage, Qu'un sombre feu soudain brille dans mes regards. Oh ! j'ai toujours cueilli l'épine sans la rose,
Et sans qu'il soit besoin d'en révéler la cause, Je souffre : le malheur commande des égards.
Le malade alité pour tout ce qui l'approche N'a souvent dans la voix qu'un accent de reproche : On ne l'en punit point : le mal aigrit ainsi ; Amis, pardonnez-donc à ma sombre tristesse, Si parfois mon abord est empreint de rudesse ; Car mon cœur est malade aussi.
Cependant quand je vois tant de saintes promesses, De serments solennels, de naïves caresses, Mentir à la morale, à l'honneur, à l'amour. Quand j'étudie un front masqué de fausse joie Sourire à l'ennemi dont le cœur fait sa proie, Tant de nœuds se former et se rompre en un jour ;
Oh ! je l'avoue, — alors, et ma parole franche Roulant de vérités une rude avalanche Dont l'orgueil insolent soit parfois abattu, Et de mes sens émus la rapide bourrasque. Et ma main toujours prête à déchirer le masque, Selon moi, cest de la vertu.
Novembre 1874