LES DERNIERS INSTANTS
Le jour baisse ; la nuit de ses voiles funèbres, A couvert la cité de profondes ténèbres ; Un dernier vent du soir, comme un dernier soupir, Autour de mon cachot en sifflant vient mourir ; Tout s'apaise, tout dort. Au ciel pas une étoile, L'astre du soir fuyant, disparait sous un voile ; L'air est froid, il est tard et l'heure du repos. Aux humains accablés verse l'oubli des maux.
Dans sa noire prison le meurtrier soupire : Demain, dit-il, demain, sur le gibet j'expire. J'expire. . . l'échafaud devant moi s'est dressé, La sueur de la mort sur mon front a passé ! Les humains m'ont proscrit, je dois quitter la terre^ Maudit comme Caïn, je pleure en ma misère ;
Mais ces pleurs l'échafaud demain les tarira,
Demain, devant son Dieu mon âme paraîtra.
O jour terrible ! ô jour des vengeances humaines,
Ta pensée a glacé tout mon sang dans mes veines.
Ah ! périsse à jamais le jour infortuné,
Où mon père joyeux baisait un nouveau-né !
Le fils qui lui naissait, sur un gibet infâme.
En flétrissant son nom devait rendre son âme !
Ma mère !. . . fils ingrat, dans son sein maternel,
J'ai plongé furieux, un poignard criminel.
Hélas ! mon cœur en proie à d'étranges vertiges, De l'Esprit infernal suivit trop les prestiges ! Pardon si votre fils flétrit vos cheveux blancs, Oh ! ma mère, pardon de tels égarements ! Mourir !.. . cette pensée à mon âme est amère. Mourir !.. . si jeune encore arraché de la terre, Ne plus voir une épouse, un enfant adoré !. . . Mais sur un cchafaud mourir déshonoré !. . . .
Quel tourment! ô mon Dieu ! mais pourtant ta justice Pour venger mes forfaits demande mon supplice.
C'est donc fini, Seigneur, je te donne mes jours, De ma vie odieuse enfin tranche le cours. Adieu, demeure sainte, où ma première enfance, S'écoula dans la paix, la joie et l'innocence ; Adieu, lieux fortunés qui m'aviez vu grandir, Sol natal ! qu'en mourant je veux encor bénir; Dont j'ai terni l'honneur en un jour de délire, Puisse longtemps encor le bonheur te sourire !
Adieu, mon heure approche ; hélas, il faut partir !... Ecrasé dé forfaits, je suis prêt à mourir. Vous que j'avais aimé, vous qu'en sortant du monde, Je plonge dans l'excès d'une douleur profonde, Adieu ! dans un instant, quand mon âme là-haut. Apparaîtra tremblante en face du Très-Haut, Priez, priez pour elle ! un mot, une prière Pour une âme qui touche à son heure dernière. Reçoit sa récompense et n'est point oublié. Adieu !. . . du nœud fatal. . . déjà je suis lié !
Jésus, divin martyr, du haut de ta croix sainte, Sur le pécheur mourant de frayeur et de crainte,
Jette malgré mon crime un regard de pitié : Et vengé par ma mort rends-moi ton amitié. "
Il dit. . . bientôt glissant sur le gibet infâme, Au Juge des Humains, il a rendu son âme !
Écrit, le i6 novembre 1865.
LA CLEMATITE.
Quand mai de. nos climats a repris les chemins, Apportant les trésors de ses riches corbeilles ; Quand les sucs odorants des lis et des jasmins Préparent leur miel aux abeilles ;
Quand les hauts peupliers tremblant au bord des eaux, Les frênes balancés sur la rive penchante, Les bosquets verdissants, la plaine, les coteaux Tout bruit, tout rit et tout chante ;
Sur les frêles rameaux, guirlandes et festons. Où ta feuille craintive au moindre vent palpite, On ne voit point s'ouvrir tes paresseux boutons, Fleur des champs, humble clématite ! ,
Tu te caches encor lorsque de ses splendeurs, Le doux printemps revêt tout arbre et toute plante ; Les feux seuls de l'été raniment les ardeurs De ta sève tardive et lente.
Aux brûlantes clartés du soleil radieux Oui tarit les ruisseaux et jaunit la ramée, Tes corolles sans nombre étalent à nos yeux Des tapis de neige embaumée.
Mais ce n'est point aux lieux semés d'épais gazons, Aux parterres où l'art asservit la nature, Aux jardins entourant les joyeuses maisons Que tu prodigues ta parure.
Il te faut les terrains vagues et montueux Que jamais, dans son cours, nul Hot ne désaltère, Les fentes des vieux murs, les rocs anfractueux Disparus sous un peu de terre.
Il te faut la lisière étroite des sentiers, Les tertres sablonneux, loin de tous les ombrages ; Il te faut pour soutiens les pâles églantiers, Et pour soeurs les ronces sauvages.
Juillet te vit éclore : aux soleils d'août, souvent Ta pudique beauté n'est point encor fanée ; Et c'est toi, blanche fleur, toi qui jettes au vent Les derniers parfums de l'année.
POEME
Le jour était mourant, et partout dans la plaine Le calme succédait au tumulte du jour ; Au loin, le rossignol, sous les feuilles du chêne, Modulait son doux chant de prière et d'amour.
Assis près d'un vieux saule en un lieu solitaire, ■ Abîmé dans l'excès de sa juste douleur, • Au souvenir récent de la perte d'un père Iseult pleurait ; et sa tristesse amère En ces tendres accents s'exhalait de son cœur :
« Soit que la nuit sur nous jette ses voiles sombres,
<( Soit que le jour éblouisse les yeux, « Ou que l'astre des nuits brille à travers les ombres, « A toute heure et toujours je me sens malheureux.
« Ici, sous la feuillée où tristement murmure
« L'onde du clair ruisseau ; là-bas, sous les bosquets ;
« Partout tes chants, barde de la nature, « Augmentent ma douleur, ravivent mes regrets.
« Jours bien-aimés de ma tranquille enfance, « Jours où jamais les pleurs ne mouillèrent mes yeux, <( Vous ne m'offrirez plus de douce souvenance \ •' Mon père, hélas ! n'habite plus ces lieux ! . . .
" D'un œil triste, abattu, je cherche encor ce Père " Dans les jardins fleuris, au sein de la forêt, « Dans le temple rustique, aux côtés de ma mère, « Mais je ne vois partout que deuil et que regret.
1 Chacun connaît la Doitrr Sniirrudiiri-. cl suit de i]\ù ikhis omiirwn'.ons ce joli mot.
(' Ah ! reviens dans nos bras, toi que j'appelle encore, <( Reviens sécher les pleurs qui coulent de nos yeux ; « Près d'une mère en deuil, près d'un fils qui t'adore, <( Viens calmer nos chagrins, nos pensers douloureux.
« Nous te voyons partout : dans le zéphir qui passe, (( Dans le frémissement de la feuille des bois, '< Dans l'airain gémissant au milieu de l'espace, « Dans tout ce qu'avec nous tu goûtais autrefois !
« Oui, partout avec nous je te revois encore, « Comme aux jours oîi jadis tu dirigeais mes pas: <t Le soir, la nuit, le jour, quand se lève l'aurore, « Que ne viens-tu revoir tous ceux que tu quittas ?...
« Hélas ! pleurez mes yeux : coulez, larmes brûlantes, '< Trop stérile tribut d'un trop cuisant chagrin ; '< Sur ce marbre glacé tombant plus abondantes, '( Imprimez les regrets du poète orphelin.
« Tombez sur le gazon du tertre funéraire, «' Sur ce tombeau chéri faites venir des fleurs ;
" Au pied du chêne séculaire, « Faites naître la rose en ce lieu de douleurs.
« Souvent près de ta cendre, oh ! mon auguste Père,
•< J'entends les vents siffler autour de moi, « Mais plus de voix amie en ce lieu solitaire, « Ne vient suspendre ici le silence et l'effroi !
'f Là, près de cette tombe, est un torrent qui gronde, K II roule sur la pierre et baigne le C)'près ; « O, torrent ! que dis-tu?... que m'apporte ton onde ?- « De tristes souvenirs !... d'amers... d'amers regrets !
« Cesse donc de gémir, ô toi, lyre impuissante « A soulager ma peine, à charmer mon malheur ; « Les accords que tu rends sous ma main défaillante, " Ne viendront j)as calmer mon cœur !
(( Un jour, si fatigué, du fond de la vallée,
« Je viens ici m'endormir à jamais, « Pendante sur ma tombe à la branche isolée, « Sois l'emblème pour moi de l'éternelle paix. »
Ainsi chantait Iseult au tombeau de son père . . .
Au lendemain de ce douloureux jour, Iseult, sous le tilleul, tomba loin de sa mère . . .
Ainsi finit le pauvre troubadour.
Ecrit, le 19 février 1869.
THE HOLOCAUST.
Within our country's sacred fane
Low burns the altar's flickering light,
Trembling we watch it slowly wane —
That lost, what star shall guide our night ?
Then gather round that holy flame,
And bring your choicest offerings hère ;
What dearest victims can ye name For such a sacrifice too dear ?
Pour forth your blood, pile up your gold — 'Tis well, but more than thèse we need ;
No nation's life is bought and sold,
Nor saved alone by valorous deed.
Thon hcre your cherished vices bring,
Your luxury s degrading ease, The reckless pride with which ye cling
To wealth s most abject vanities ;
Your worship of successful fraud,
Your want of faith in nobler aims,
Your blind self-seeking, and the broad Ignoring of ail loftier claims ;
Your partisanship, which beguiles
To faction s aid its clamorous tools,
Your apathy, which feebly smiles
Whcn powcr is gained by knaves and fools.
Corne, offer in our solemn rite , Each sordid vice and low désire ;
Rise up in manhood s simple might,
And naught shall qucnch our altar's firc.
New-York, October 1868.
POEME
Rahab n'a pas vingt ans : voyez comme elle est belle !
Nulle, dans Jéricho, ne l'emporte sur elle :
Un bandeau parsemé de bijoux précieux
Serpente mollement sur son front gracieux :
L'onyx et le béril ornent son cou d'ivoire ;
Sidon, de sa ceinture, a coloré la moire ;
De limpides saphirs s'enroulent à ses bras ;
Le rubis étincelle à ses cjoigts délicats ;
De son flottant manteau l'étoffe blanche et lisse
Ondule sur les plis de sa robe de bysse \
^ Nom que donnaient les anciens à la matière dont ils se servaient pour fabriquer les plus riches étoffes, et qui, selon les uns, était fournie par un coquillage, et, selon les autres, par certains végétaux.
Et de SCS pieds, couverts de futiles atours, Des réseaux argentés embrassent les contours. Jamais, dans l'oasis où le palmier se dresse, Le flexible rameau n égala sa souplesse ; Jamais lys, allongeant ses etamines d'or, Ne montra plus de grâce aux jardins de Ségor. Au son des instruments parfois elle s élance. S'arrête tout à coup, se penche, se balance, Reprend, l'instant d'après, son essor frémissant. Fuit, revient, fuit encor, tournoie en bondissant. On dirait, à la voir dans sa danse si folle, La gazelle qui court, l'oiseau léger qui vole ; Et l'ardeur qu'elle imprime à chacun de ses pas Lasse les instruments et ne se lasse pas.
Vous la croyez sans doute heureuse, cette femme ? Ah ! si vous pouviez lire aux replis de son âme. Dans ce vase aux dehors splendides, et profond. Si votre œil indiscret plongeait jusques au fond ! Tantôt, dans les ébats d'une bruyante fête, Elle éprouve en son cœur une angoisse secrète ;
Sur ses traits, rayonnant et de joie et d'orgueil, La tristesse s'empreint comme un voile de deuil ; Tantôt, se recueillant seule dans sa demeure, Elle écoute parler la voix intérieure ; Et puis, pâle, le front sur ses genoux penché. Elle pleure longtemps, parce qu'elle a péché : Elle a péché, non pas envers l'autel de pierre, Œuvre d'un art informe et d'une main grossière, Où s'étalent, sans yeux, sans oreille et sans voix, Les dieux de Chanaan, faits de bronze et de bois. Mais elle sait qu'il est un Dieu de qui l'empire Embrasse tous les temps et tout ce qui respire. Dont le soufHe anima le premier des humains, Quand l'univers créé s'échappa de ses mains ; Un Dieu qui, de Memphis, vers la terre promise. Conduisit Israël sur les pas de Moïse ; Que Josué, marqué du sceau de son amour. Sur les bords du Jourdain invoque chaque jour; Un Dieu qui, des hauteurs de sa gloire suprême. Ordonne qu'on l'adore humblement et qu'on l'aime ; Qui, terrible en ses coups, mais patient et bon, Couvre le repentir d'un généreux pardon. De sa loi, sur la roche au Sinaï tracée. Un fidèle récit a nourri sa pensée.
Voilà pourquoi, livrée à des ennuis secrets, Un nuage souvent se glisse sur ses traits ; Pourquoi souvent aussi s'éteignent dans les larmes Le feu de ses regards et l'éclat de ses charmes.
Rahab, à deux étrangers qui entrent précipitamment dans son palais.
Que faites vous ici ? je ne vous connais pas ! Eh quoi ! dans mon palais oser porter vos pas ! Au sein de mon repos tout à coup me surprendre ! Téméraires ! partez, partez sans plus attendre.