‹ Esquisses poétiquesChapitre 8 sur 55 · LE RECIT DU CRIME · texte numérisé non relu

LE RECIT DU CRIME

Ah ! mille fois maudit soit l'instant oii je détournai mon regard de son regard si doux, pour suivre l'Ange des Ténèbres ! De ce moment, toutes les puissances du mal m'étreignirent à la fois. J'allais errant, semblable à la bête fauve qui ne rêve que le carnage, m'enfonçant dans la profondeur des bois, pour de là me ruer sur de timides et faibles créatures. Toute la nuit, la fièvre au front, j'avais rodé autour de leur demeure paisible, guettant l'instant où je pourrais accomplir mon lâche forfait ; mais lorsque certain enfin de pouvoir accomplir avec sécurité mon œuvre infernale, je m'introduisis à leur foyer, alors plus une fibre dans mon âme qui tremblât, plus un muscle de ma figure qui trahit la moindre émotion : pareil au réprouvé confirmé dans son crime, déjà j'appartenais à l'enfer.

Un moment plus tard, une femme . épouvantée, pâle, la prière à la bouche et pressant un enfant sur son sein, roulait sanglante à mes pieds qu'elle teignait de son sang ; un second coup plus inhumain que le pre-

mier, emportait l'âme du petit ange que sa mère, déjà en proie à l'agonie, cherchait encore à protéger de ses bras défaillants. Une jeune fille — troisième victime déjà comptée — dévouée à ma fureur, échappait seule à ce massacre; le ciel, avait voulu se réserver un témoin pour confondre le crime !

Sitôt pourtant que fut consommée l'œuvre infernale, il se fit un jour dans mon cerveau. Ces deux cadavres couchés là à mes pieds, devant être d'inflexibles accusateurs qui allaient se dresser devant moi et forcément me dénoncer. Je n'y avais pas songé ; que faire pour les soustraire aux yeux ? Le moyen s'en présente soudain à mon esprit : la torche, la torche dévastatrice, me dis-je, en consumant ces cadavres au milieu des ruines, la torche fera le silence sur toutes ces horreurs. Et déjà j'étais à l'œuvre ; mais la justice divine avait commencé la sienne : au moment oîi je m'évadai, l'incendie s'éteignit tout-à-coup. Les cadavres des victimes sont là, accusateurs muets, mais irrécusables du traître et témoins authentiques de son exécrable forfait. La conscience bourrelée de remords, nouveau Caïn, j'essayai de me fuir moi-même ; mais partout et toujours je voyais des formes sanglantes se dresser menaçantes devant moi, me fermer le cHemin et comme vouloir me jeter sur les pas de gens lancés à ma poursuite. Combien de jours et* de nuits n'errai-je pas ainsi sans sommeil et sans nourriture ?... mon cerveau malade ne peut se le rappeler. Mais quand enfin, le corps brisé par la fatigue et l'àmc par la pensée de mon crime, je

tombai entre les mains de la justice humaine, je ressentis une sorte de soulagement intérieur ; convaincu que j'étais depuis longtemps, qu'un sceau sanglant flamboyait à mon front, visible à tous ; et que jamais il n'eut été possible d'échapper au juste châtiment qui m'attendait

0! Religion, que j'ai méconnue pendant de si longues années, prête-moi, à mon heure dernière, ton aide et ta force divines ; lorsque les ombres de la mort viendront presser mes paupières, prête à mon âme tes aîles et fais-moi trouver miséricorde devant le Juge des juges !

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