‹ Esquisses vénitiennesChapitre 14 sur 23 · PALAIS A VENDRE · texte numérisé non relu

PALAIS A VENDRE

A Julien Ochsé,

C'est un vieux et beau Palais dont la haute façade domine de ses trois étages un étroit rio où baignent les marches de sa porte que surmonte, délicatement sculptée au linteau, une tête de femme casquée. Cette figure de guerrière mélancolique abaisse sur ceux qui entrent le regard vigilant de ses longues paupières, mais, hélas! le plus souvent, elle n'a rien d'autre à considérer que le reflet de sa propre image dans l'eau verdâtre du petit canal solitaire, car il est bien rare qu'une gondole s'arrête au bas de l'escalier, entre les pâli déteints et branlants,

et que quelqu'un en descende pour tirer l'anneau de bronze de l'antique sonnette dont le carillon lointain fait accourir, avec un bruit de clés et un claquement de savates, la gardienne de ce noble et désert logis.

Et cependant elle est à vendre, cette belle demeure, à vendre tout entière de son « mezzanino :î/ a son « piano nobile », à vendre avec ses vastes salles sonores, ses spacieuses galeries, ses nombreuses chambres, ses escaliers, avec ses immenses greniers, à vendre avec son silence et sa solitude, avec le puits de son vestibule seigneurial et son bout de jardin où gisent et s'effritent dans l'herbe humide deux statues démembrées et moussues, si informes, si usées qu'aucun antiquaire ne voudrait d'elles, tant elles sont de pauvres choses défig'urées et lépreuses...

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Il est à vendre, ce beau vieux Palais, et il le sera sans doute longtemps, car les acquéreurs ne se pressent pas. Aussi, c'est qu'il est situé dans un des quartiers de Venise que les étrangers ne fréquentent guère ! Pour y parvenir, il faut quitter le Grand Canal et s'engager dans le lacis compliqué des petits canaux. C'est après bien des détours que l'on atteint l'humble rio où se dresse la façade inattendue et d'autant plus imposante qu'elle vous écrase par son manque de perspective. Rien d'étonnant donc à ce que la guerrière pensive du seuil ait à attendre longtemps encore, sans doute, le moment de saluer son nouveau maître, celui dont les pas résonneront, un jour, sur les dalles humides du vestibule et qui y fera entrer avec lui la lumière, le bruit et la vie.

Mais en attendant, quelle misère, quel délabrement, quel abandon! Où est le beau mobilier de jadis qui attestait la richesse et le goût de la famille dont le palais porte toujours le nom patricien?

Dans les vastes galeries, décorées de stucs délicieux aux arabesques vertes et roses, les panneaux sont vides des toiles qui les ornaient. Où sont les scènes mythologiques et les portraits d'apparat? Où est le Sénateur peint par Tiepolo ou par Longhi, en sa belle robe rouge, avec son ample perruque poudrée? Où est la belle dame en costume de parade ou en habit de carnaval? Disparus les larges fauteuils à dossiers armoriés ! Disparus les lustres aux mille bougies et les miroirs aux mille reflets. Partout le délabrement et l'abandon ; partout le silence et la solitude.

Et pourtant le vieux Palais garde une

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surprise a ses visiteurs. Tenez, c'est là, derrière cette porte garnie de cuir rouge dont les lambeaux pendent lamentablement. Poussez le battant, vous voici dans une vaste chambre où, par un hasard étrange, quelque chose a échappé à l'avidité des brocanteurs. Certes, il lui manque ses belles commodes et ses hautes, armoires de laque verte ou jaune peintes de fleurs, d'oiseaux et de Chinois. Elle n'a plus ses appliques de Murano et ses consoles de rocaille, mais les murs ont conservé leur papier de tenture, un papier du xviir" siècle oii, sur un fond argenté, des guirlandes langoureuses s'enlacent autour de galants bouquets. Et ces guirlandes et ces bouquets, cette chambre semble les offrir à celui qui viendra peut-être, un jour, rendre à la vieille demeure quelque chose de son -éclat d'autrefois.

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Et n'est-ce pas aussi à cet inconnu qu'est destinée cette autre surprise que le Palais lui réserve? Celle-là en est une que l'on ne trouve vraiment qu'à Venise. Elle consiste en un charmant petit théâtre d'appartement avec sa rampe, ses quinquets, sa toile de fond qui ne représente rien moins que la place Saint-Marc. En ce décor, pendent à leurs fils une douzaine de pantins délicieux. Ce sont tous les héros de Goldoni ou de Gozzi : des Vénitiens et des \'énitiennes en habit de carnaval avec le tricorne, la baûta et le masque, auxquels se mêlent les personnages de la farce, Pantalon et Brighella, Arlequin et Lucinde, tandis qu'au milieu d'eux se dandine un magnifique Centaure, à la fois si héroïque et si godiche que Ton ne peut s'empêcher de sourire en le voyant lever son sabot de cheval et cambrer son torse

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d'homme sur lequel s'étale une belle barbe noire.

Ah! quelles agréables heures j'ai passées devant ces marionnettes ! Que de fois elles se sont animées à mes yeux ! L'amusant spectacle qu'elles m'ont donné ! L'agile Arlequin enlaçait la souple Lucinde. Les bouffonneries de Pantalon répondaient aux grimaces de Brighella.

Souvent il m'a semblé entendre piaffer et hennir le Centaure barbu. Grâce à eux tous, la vieille Venise s'évoquait à ma rêverie, en ses plaisirs et ses fêtes, sa gaîté et sa fantaisie, sa pompe et sa volupté. Populaire et patricienne, la ville marine revivait en ma pensée. Et l'illusion était si forte que je me sentais devenu un de ses fils d'autrefois. Venise m'adoptait. Moi aussi, j'allais vêtir l'ample manteau rouge ou noir, me coiffer du

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tricorne et placer sur mon visage le masque de carton. Ma gondole ne m'attendait-elle pas pour me conduire à la Piazzetta? Après avoir ilâné sous les arcades des Procuraties; je tenninerais ma soirée dans les salles de jeu du Ridotto ; puis, la bourse pleine de sequins, je reviendrais dormir dans ma belle chambre toute tendue de papier d'argent... Mais soudain un bruit de pas interrompait ma rêverie. C'était la gardienne du palais qui venait voir si le Centaure de carton n'avait pas emporté au diable ce singulier acquéreur qui, presque chaque jour, moyennant la redevance d'une légère monnaie, s'attardait longuement à errer parmi les salles désertes et à converser, des heures entières, avec des marionnettes démantibulées.

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