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LA COMMEDIA

A Jean-Louis Vaudoyer,

VOUS vous souvenez, cher ami, du plaisir que nous éprouvâmes, cet automne, au cours d'une de nos promenades dans Venise, à lire, un jour, sur l'afficho du Théâtre Goldini, qu'on y allait représenter une comédie du « Molière Vénitien ». La pièce promise de Carlo Goldoni était intitulée : Il Duçriardo — ce qui veut dire : « Le Menteur », L'excellent acteur Emilio Zago devait y tenir le rôle de Pantalon, et l'œuvre comportait, en outre, la présence de Brighella et d'Arlequin. L'idée

de voir jouer, à Venise, une pièce en masques nous séduisit immédiatement, aussi allâmes-nous, du même pas, nous assurer des places à un spectacle si plaisant !

C'est sous les arcades des Vieilles Procuraties que se tient l'homme qui les débite. Adossé à une des colonnes, son pupitre en plein vent est éclairé d'un quinquet fumeux qui contraste singulièrement avec la brillante illumination des galeries où l'électricité fait étinceler et valoir à Tenvi les devantures des boutiques de bijoux, de verreries et de dentelles, dans lesquelles se vendent les produits, encore charmants parfois, des vieux Arts Vénitiens, habiles à mailler le jaseran, à souffler le verre et à entrecroiser le fil en fantaisies compliquées et délicates. Mais, ce soir-là, nous étions

insensibles à ces gentillesses, et nous attendions avec impatience l'heure où la gondole nous conduirait au Théâtre et où le gondolier, comme un Arlequin nautique, frapperait l'eau, de sa rame, ainsi que du plat d'une batte marine.

Il était déjà en scène, quand nous arrivâmes, le véritable Arlequin, et il s'y évertuait en compagnie de Brighella.

Dans un décor naïf qui figurait la perspective du Grand Canal, il frétillait en son habit collant et multicolore. Le masque noir grimaçait sur son visage comme sur celui de Brighella, et tous deux débitaient mille sornettes qu'interrompait Pantalon, le couteau à la ceinture et la longue barbiche au menton. Ah! les beaux masques! Comme eux seuls nous intéressaient et comme nous importait peu l'intrigue de la pièce ! Que le

Bugiardo mentît bien ou mal et se tirât ou non de ses « bugie », ce n'était point notre affaire ! Nous n'en avions qu'au légendaire trio! Ah les beaux masques! Ils étaient comme les Majuscules enluminées et vivantes d'un alphabet dont nous ne déchiffrions guère les autres lettres, tandis que celles qu'ils figuraient nous devenaient, à leur seul aspect, facilement lisibles.

Chacun d'eux, en effet, ne représentet-il pas quelque chose d'invariable et de traditionnellement convenu ? N'ont-ils point une valeur de symboles parlants?

Admirables masques, ils n'ont qu'à se montrer pour qu'on les sache tout entiers! Aussi, avec quel plaisir nous les regardions, et autant par l'amusement qu'ils donnaient que parce que, autour d'eux et grâce à eux, nous évoquions

tous les personnages do cette Comédie Italienne, si gaie, si bouffonne, si libre, si gracieuse, si poétique même, qui mêle le fife aux chansons, Temphase au naturel, la nazarde au dialogue, et dont la troupe errante et pittoresque n'a paâ dédaigné, un jour, la guitare au dos et la plume à la toque, de passer les monts et de s'arrêter, un instant, dans ces beaux jardins français où, au murmure de nos fontaines, sous les ombrages de nos bosquets, elle a posé devant notre grand Watteau dont ella charma les yeux tristes et divertit Tâme galante et mélancolique...

Ce sont ces personnages de la Comédie Italienne que vous célébrez, cher ami, dans les délicats sonnets de votre Commedia. Il n'est pas une des seize pièces dont elle se compose qui ne con-

tienne quelque trait heureux ou quelque image séduisante. Seize fois, avec un art spirituel et solide, vous avez assemblé les quatorze vers qui constituent le cadre de ce genre de petit poème, à la îois si précis et si souple, et chaque fois, vous y avez réussi un tableau original. Vous en avez peint les sujets avec les plus fines couleurs, et chacune de vos figurines demeure en Tesprit avec l'attitude que vous lui avez donnée ! — et qui lui reste. Je suis sûr que votre hommage sera agréable à leurs Ombres légères. Vous avez levé la toile sur elles et, quand le jeu a été fini, j'ai vu, avec regret, l'instant où, sur la pourpre du rideau, comme vous le dites si joliment :

S'élève un ruban hhu de la chandelle éteinte. Mais consolons-nous, car nous la rallu-

merons à notre gré, puisque vous avez eu la bonne idée de réunir en une plaquette commode ces vers si gracieux et si colorés.

J'aime aussi que vous ayez confié à un imprimeur de Venise le soin de les imprimer avec des beaux caractères vénitiens. Voilà, je vous l'avoue, qui m'agrée fort. J'y vois moins une curiosité bibliographique qu'une preuve que vous êtes atteint, à votre tour et comme tant d'autres, par le sortilège de la Ville inexplicable. Je l'avais deviné d'ailleurs par votre plaisir d'y être et par votre regret de la quitter. Et ce n'est pas de Venise seulement que vous avez contracté le goût, mais de toute cette terre d'Italie, si noble, si passionnée. Je vous comprends. A qui l'aime, si elle est exigeante, elle est en retour, généreuse.

Elle rend plus qu'on ne lui donne. Nulle

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part ailleurs on ne se transforme, on ne s'achève mieux. Elle nous aide fortement à devenir ce que nous devons être. C'est pourquoi j'ai été heureux de vous rencontrer à Venise.

Vous y reviendrez. J'y 'suis encore. Au moment où j'écris cette page, le crépuscule assombrit le Grand Canal, les cloches sonnent dans un ciel gris de Novembre. De ma table, par la fenêtre, je vois glisser sur l'eau les gondoles, conduites par leurs noirs Arlequins. Çà et là, une lumière s'allume à la façade d'un Palais. Le bonhomme des Procuraties doit éclairer son quinquet à l'huile audessus de son pupitre de bois ciré. Mais, aujourd'hui, on ne joue pas de Goldoni, le bon Zago ne se grime pas en Pantalon, et le ciel seul, comme disait notre Molière, va s'habiller, ce soir, en Scaramouche.

LE STRATAGEME

A Ugo OJctti,

C'est une grande chambre carrée.

Une natte couvre le pavage. Le lit de fer peint s'abrite sous une moustiquaire de tulle. La table ronde est ornée d'un tapis de velours usé pareil à celui qui tend les sièges et les dossiers des fauteuils. Sur la muraille de papier, des gravures médiocres en des baguettes d'un or terni. Aux deux fenêtres pendent des rideaux de mousseline.

Lorsque l'on marche, le sol suspendu gémit bizarrement. Le pas communique

aux meubles des vibrations sournoises.

Cependant, quand je suis là, j'ai peine à me tenir en repos. Est-ce la faute de la dureté des fauteuils, où le corps se fatigue au lieu de se reposer? je me lève fréquemment. Le silence craque de bruits distincts : je m'arrête. Puis comme attiré par une force secrète, je vais à l'une ou l'autre des fenêtres.

Ah! chères fenêtres, avec quelle joie je soulève votre humble mousseline molle et fripée ! avec quelle force je tourne votre crémone difficile et qui résiste à la main, soit que je vous ouvre brusquement, soit que j'appuie mon front à vos vitres ! Ah ! chères fenêtres, d'où l'on a une vue toujours la même et que je connais bien, mais qui, chaque fois, charme mes yeux et me fait battre le cœurl...

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Je regarde. Voici l'étroit et double quai qui borde un petit canal d'eau muette.

Quelques gondoles attachées et oisives y séjournent. Elles n'ont ni leurs coussins de cuir qu'agrémente une chenille de soie, ni leurs tapis de fond et de poupe, ni leur felze. Elles sont dépouillées de leurs atours marins. Elles attendent, nues et indolentes, de tout leur noir corps engourdi et où ne semble vivre que leur fer de proue qui rit de toutes ses dents de métal.

Il rit, parce qu'il passe beaucoup de monde sur le quai. Les dalles en sont sonores de pas divers : enfants qui trottinent ou courent ; femmes qui se hâtent ou s'attardent en traînant leurs socques, le châle aux reins, la tête chargée de chignons qui gonflent; agent de police aux lourdes semelles qui fait sa ronde, le

manteau aux épaules, coiffé d'un tricorne de sbire de comédie, et qui remet dans le bon chemin un groupe d'étrangers. Le « Baedeker » sous le bras, ils vont de l'Académie à la Salute ou se dirigent vers 'les Gesuati, à moins qu'ils ne cherchent à travers les calli enchevêtrées le traghetto San Gregorio.

Car c'est en ce quartier de Venise, dont le triangle, fermé par le rio San Trovaso, porte à sa pointe la Dogana di Mare et sa Fortune d'or qui vire auvent, entre les Zattere et le Grand Canal, c'est en ce quartier, si mélancolique et si solitaire, oùlaBadiacache son cloître humide et charmant, où la pauvre église de Santa Agnese montre à découvert dans -son petit campanile sa grosse cloche qui s'agite, c'est là, entre le Campiello Barbaro et le ,Campo San Vio, sur les Fon-

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damenta Venier, qu'est la maison où j'habite, — où j'habite, phis heureux qu'un Doge.

Je l'aime, cette maison. J'aime sa façade jaune, ses deux étages, ses volets peints en ocre, sa porte où luit la sonnette de cuivre, son étroit vestibule pavé de mosaïque domestique, son escalier aux marches propres, au bas desquelles je trouve souvent, oublié là par la servante, un panier de légumes ou de poissons ; je l'aime, avec son palier où brûle contre le rnur, accrochée au fond d'une coquille de pierre sculptée, une lampe qui sent fort; je l'aime avec sa grande chambre dont les fenêtres donnent sur un peu de cette Venise que, de leurs carrés de vitre, elles semblent déjà encadrer précieusement et mettre sous verre dans le souvenir.

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Devant moi, entre les maisons qui ont l'air de reculer pour lui faire place, s'étend un petit campo. J'y aperçois, à travers l'arcade d'un portique blasonné, un puits et un coin de jardin où des linges sèchent à des ficelles. Au delà, je vois des maisons avec leurs hautes cheminées à la vénitienne, enturbannées, ou dont les hottes font penser à des boîtes à surprises. On dirait que dans chacune d'elles doit être enfermé un personnage de comédie ou de carnaval !

Que j'eusse donc aimé à revêtir un de ces costumes de farce et de joie, à m'envelopper tout entier de l'ample tabaro et de la baûta de satin, à porter sur mon visage un de ces masques de carton blanc dont la grimace immobile semble être descendue de la lune ! Mais pour cela il m'eût fallu vivre au temps où la Cité po-

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sait, avec ses palais et ses passants, en ses habits de fête, pour le pinceau des Guardi, des Canaletto et des Longhi ; où elle confiait ses galants secrets à la plume d'un Gozzi, d'un Goldoni ou d'un Casanova. C'est dans leurs tableaux et dans leurs livres qu'il faut chercher ses atours et ses mascarades, à moins que chez l'antiquaire vous ne rencontriez par hasard quelqu'une de ses défroques de jadis, pendue à un clou, et dont l'étoffe vide sent la poussière, l'ambre, et le pipi de rat.

Il y a beaucoup d'antiquaires ici. Certains même occupent tous les étages d'un palais et l'encombrent de mille choses curieuses et vieilles, car Venise ne se donne pas seulement aux étrangers en sa lumière et en sa couleur, en la beauté de ses journées et de ses nuits, en ses

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eaux éternelles et en ses pierres qui s'usent, elle se vend à eux en ses peintures et en ses marbres, en ses dentelles et ses verreries, en ses ingéniosités délicates et somptueuses ; elle disperse sa grâce et son luxe d'autrefois par les innombrables mains qui trafiquent de ses dépouilles.

J'ai, justement, pour voisin un brocanteur; mais celui-là n'a pas de vastes galeries, ni de magasins regorgeants ; il ne possède qu'une pauvre boutique, basse et sordide, au rez-de-chaussée d'une des maisons délabrées de mon petit quai, un taudis sombre où il abrite, tant bien que mal, du vent et de la pluie, son bric-à-brac misérable : tableaux écaillés oii l'on ne distingue plus rien, poteries ébrécliées, meubles boiteux, nippes décolorées, loques, débris, brimborions éclopés, qu'il

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défend des indiscrets par une barre de bois placée en travers de la porte, toujours ouverte...

Le drôle d'homme ! Si je connais, un par un, les objets de rebut en quoi consiste son commerce, lui, je ne l'ai jamais vu. A quelque heure que je passe devant son échoppe, il n'est jamais là. Au rebours des autres marchands, il ne guette pas l'acheteur, il ne sollicite pas le client, il n'attend pas la pratique. Le matin, il se contente d'enlever son volet, puis il dispose dans sa porte la barre transversale et protectrice, et il décampe ! Où va-t-il? à quelle mystérieuse occupation? vers quelle trouvaille ou quel encan?

Mais un jour, malgré la barre et Todeur de moisissure qui se dégage de son antre, j'en franchirai le seuil et j'en-

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trerai chez lui. J'ai distingué, tout en haut, sur un rayon obscur, un pot de faïence qui me plaît, un de ces pots à onguent, comme on les fabriquait à Udine, et qui présente en guises d'anses deux petites figures de vieillards barbus et narquois. Je grimperai jusque-là, à l'aide de quelque chaise boiteuse, et j'emporterai la chose, sans payer; mais comme j'aurai été aperçu par les enfants qui jouent sur le quai ou par le gondolier qui nettoie sa gondole, il faudra bien que mon volé vienne réclamer à son larron le prix du larcin.

On sonnera à ma porte. J'entendrai gravir l'escalier. Il y aura sous ma fenêtre un groupe de femmes gesticulantes. Leur agitation donnera de beaux plis à leurs châles. Leurs voix rauques et zézayantes viendront jusqu'à moi. Le vendeur de

poulpes, qui trimbale dans une bassine de cuivre sa rose denrée marine, s'arrêtera pour savoir ce dont il s'agit. On grattera à ma serrure, et mon bonhomme entrera dans ma chambre.

Il entre, accompagné par l'agent de police au manteau de carnaval et au tricorne de comédie, qu'on dirait sorti d'une des hautes cheminées et qui rappelle les sbires du temps où l'on enfermait les gens sous les Plombs ou dans les Puits. Ils me saluent tous deux poliment, et, après de longues explications où nous ne nous comprenons guère, je remets au mystérieux brocanteur, que j'ai bien forcé à se montrer, une belle pièce d'or, en échange du pot volé dont les deux petites figures barbues et sales doivent ressembler à la sienne ; mais s'il n'est pas beau, mon vieux voisin, tel qu'il est, je l'aime,

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comme j'aime ce quartier où il habite, entre les Zattere et le Grand Canal, non loin de l'Académie et la Sainte, à cette pointe de Venise qui porte à son extrémité, docile à tous les vents du ciel, la statue tournante de la Fortune.

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