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LE NAIN

A P.-J. Toî/kf.

C'est un nain qui est bossu. Son corps chétif et contourné supporte mal une grosse tête au visage souffreteux, et sa main, au bout d'un bras tordu, offre aux promeneurs des boîtes d'allumettes et des cartes postales. Je le connais bien. Je connais sa démarche, à la fois sautillante et grave, car sa personne falote a je ne sais quoi d'important qui convient aux lieux qu'il fréquente et qui sont les plus beaux du monde. .

Bien souvent, quand je débarque aux

marches de marbre de la Piazetta, je l'aperçois debout entre la colonne du Saint et la colonne du Lion. Comme elles dominent de leurs hauts fûts de porphyre sa petitesse d'avorton! D'autres fois, il rôde sur les dalles de la place Saint-Marc. Il lui faut plus d'une enjambée pour passer de l'une à l'autre, et son ombre au soleil y dessine à plat la caricature de sa difformité.

Elle ne l'empêche pas pourtant d'être agile, car il n'est guère d'endroits de la cité où je ne l'aie rencontré, des Frari à Santa Maria Formosa, de San Giobbe à l'Arsenal, de la Salute à la Madonna deirOrto. Je l'ai vu devant San Zanipolo, assis auprès du piédestal du Colleone. Je l'ai vu à San-Giorgio dei Schiavoni ; je l'ai vu aux Miracoli où l'on vient admirer, sculptés dans un marbre blanc comme

le sel, des petits dieux marins et des sirènes écailleuses...

Partout, il me reconnaît. Il ne tend plus la main, mais il me salue et attend mon aumône habituelle. Il redresse son pauvre petit corps et ses yeux semblent me dire...

Ils me disent, ses yeux : « Merci, seigneur étranger, de ne pas penser comme les autres que si je mendie ainsi c'est pour soutenir ma chair infirme. D'ailleurs ne suffit-il pas de bien peu pour me nourrir? Les poulpes et la polenta ne sont pas chers à Venise, ^^ous, vous avez deviné pourquoi je guette avidement le sou qu'on me donne. Ajouté à son pareil, il devient pièce d'argent. Elle-même se change en or, et c'est avec cet or que je recouvrerai quelque jour ma dignité perdue. >

Son regard brille. « Ah ! ces loques sordides où je m'enveloppe aujourd'hui, puissé-je, enfin, les abandonner à jamais ! Je sais un tailleur, au Rialto, qui me coudra, à ma mesure, un de ces doux habits de couleur et une de ces culottes à boucles comme on les portait autrefois, avec le tricorne à galons sur une courte perruque ronde, et alors, je n'aurai plus honte de mes jambes cagneuses et de mon dos gibbeux. »

Il s'est planté devant moi fièrement : « Non !... Je redeviendrai pareil à ces anciennes figures grotesques comme vous en avez pu voir en visitant les villas de la Brenta. On les aperçoit en allant de Fusi.ne à Dolo, à Strâ ou à Mestre. Elles gardent les jardins qu'elles amusent de leurs grâces naines. On les plaçait de chaque côté du portail pour divertir les

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yeux des visiteurs. Elles achèvent, en la pierre où elles s'effritent, leurs vies accoutrées et contrefaites. Je suis l'une d'elles, et nous sommes parentes de ces pygmées d'Afrique, au teint basané sous leurs vifs turbans à aigrettes, qui mêlent aux festins de Véronèse leurs souquenilles éclatantes et barbares et qui, dans la fresque de Tiepolo, au palais Labbia, soutiennent de leur poing nègre la queue en satin d'argent de la belle reine Cléopâtre. »

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