IL PALAZZO
A la Princesse A. de Caraman- Chimay .
LE soir, il a Tair d'une ruine hantée, avec ses fenêtres lumineuses en sa façade basse de marbre pâle. Au jour, ce n'est qu'un vieux et vaste palais inachevé qui dresse le long du canal sa base puissante où sont sculptés des muiles de lions. Tel qu'il est, on a tiré parti de ses blocs solidement joints et l'on a utilisé l'unique étage de sa construction interrompue. Par sa porte, on aperçoit, à travers la grille de fer forgé, le feuillage d'un jardin dont un haut cyprès pointe dans le ciel.
Souvent, j'aborde aux marches de la terrasse qui arrondit presque au ras de l'eau son double terre-plein, mais quelquefois, au lieu de franchir la grille pour la visite aux amies qui se sont fait de la vieille demeure un logis commode et hospitalier, je m'arrête là, et je reste accoudé au balustre, à regarder les péottes ventrues, les agiles sandolos ou les gondoles au felze noir et doré, drapé d'une traîne de cour.
Je resterais ainsi plus longtemps, si je ne me sentais observé. Instinctivement, je me retourne. Il n'y a personne sur la terrasse, sinon les deux statues que je connais bien. Elles représentent deux jeunes garçons d'autrefois. Leur habit est à la mode du dix-huitième siècle et leur manteau s'ouvre sur leur culotte. Ils portent des souliers à boucles et de grands
chapeaux dont le bord est rabattu. Ils ont l'air simples, naïfs et un peu rustiques, et leurs figures sont joufflues. Ils tiennent chacun un pot à braise et une lanterne. Et ils me considèrent avec une attention silencieuse, comme s'ils voulaient me dire quelque chose.
Mais, à quoi bon? A défaut de leurs paroles, leurs ustensiles ne suffisent-ils point à m'avertir ? La lanterne ne signifiet-elle pas que les jours raccourcissent et que les nuits deviennent plus longues?
Le chauffoir n'indique-t-il pas que la saison s'avance, que l'été est loin et que la douce automne elle-même s'achèvera bientôt? Adieu les riches soleils sur la pierre, les eaux et les feuillages! N'estce pas cela, petits valets malicieux, que veulent dire vos mains transies et vos attributs d'hiver?
L'hiver! mais ne sais-je déjà pas qu'il est proche? Il s annonce par la lumière plus rare et par l'air plus vif. Il détache les dernières feuilles jaunies de cette glycine de la balustrade. N'est-ce pas lui qui me présente en ces corbeilles de pierre ces fruits sculptés ? Il parle par la voix du vent. Ses fortes marées engorgent et gonflent les canaux. Venise tout entière l'accepte en un frisson lumineux. Pourquoi me montrez-vous donc ces lanternes et ces chauffoirs, petits faquins trop empressés, et à quoi sert votre avertissement narquois ?
Non, je ne m'en irai pas encore ! J aime cette froide Venise de novembre en sa verrerie toute laiteuse de brume ou toute grésillante de givre. La pluie même ne me chasserait point. Peu m'importe quel ciel reflète le miroir clair ou trouble de la
lagune ! Et, quand bien même toutes les feuilles du jardin se seraient envolées, ne savez-vous pas qu'elles se changent en ces voiles d'ocre, de pourpre ou de safran qui prolongent sur les eaux comme le souvenir de l'automne? Paix donc ! et que j'attende au moins pour partir que ce croissant courbe, qui se lève vers le soir au-dessus de la Giudecca, soit devenu une belle lune ronde qui, à travers son masque d'argent vénitien, regardera s'allonger devant vous vos ombres, vos ombres qui auront l'air d'être tombées sur le nez !