LE PORTRAIT
A Laurent Evrard.
IL est debout sur le panneau de bois où le peintre — Longhi ou l'un do ses élèves — l'a représenté de dos. C'est un personnage de l'ancienne Venise, car il en porte l'habit de carnaval. Le domino de satin blanc et la baûta de satin noir l'enveloppent tout entier, et son large tricorne se détache sur un fond de ciel bleu où se gonflent des nuages argentés, comme en mire encore l'eau des lagunes.
Derrière lui, dans la vaste galerie du vieux palais, dont les fenêtres donnent
sur le Grand Canal, on cause, on fume. Le thé chante dans la théière. C'est l'heure où l'on se réunit et où l'on raconte ses promenades. Celui-ci a rapporté de chez l'antiquaire ce ven*e irisé. Celui-là, ce carré de dentelle. Un autre nomme les « calli » et les « campi ». La gondole a suivi tel « rio ». Qu'elle était belle cette double façade à l'angle de deux canaux I
Tous ces lieux te furent farîiiliers, ô Vénitien d'autrefois I Tes pas les ont fréquentés. Ta bouche a prononcé tous ces noms. Et pourtant, à les entendre, tu ne daignes pas te retourner. Tu continues à regarder devant toi quelque chose que nous cache la muraille dans laquelle est encadrée ta haute silhouette pie, qui nous montre son dos blanc et noir.
Cependant ces objets que nous nous
passons de mains en mains sont de ton temps. Cette pendule au timbre grêle et délicat a soigné les heures de ton siècle, à l'époque lointaine de ta jeunesse, les heures de tes jours et de tes plaisirs ! Ce miroir, ne voudrais-tu pas t'y regarder? Tu y verrais ton visage et nous en aimerions aussi sans doute les yeux vifs et les lèvres vermeilles. Ton sourire nous dirait tes joies, et tu te souviendrais mieux de toi-même en te reconnaissant en cette glace vieillie.
Mais non, il ne se retournera pas, le silencieux personnage! Debout et de dos, ainsi que le peintre l'a représenté, va-t-il demeurer toujours dédaigneux et secret?
Ne connaîtrons-nous donc jamais de lui que sa prestance de mystère et de comédie, au grand tricorne enchanté? Pourquoi viendrait-il à nous, et ne semble-t-il
54 ESQUISSES VÉMITIENNES
pas plutôt qu'il nous invite à le suivre ? Un soir, j'obéirai à son ordre muet. Je monterai à la hauteur de son cadre. Je le prendrai par la main et, tous deux, côte à côte, à travers la muraille vaine, nous passerons comme deux ombres et nous irons courir Venise, non point la Venise des passants, mais la Venise du passé, celle que la nuit et la lune vêtent de blanc et de noir et qui lève son masque sur son visage délicieux qui ressemble à la lumière, à la musique et à l'amour.