LES ZATTERE
A M^^ la Comtesse Mathieu de Noaîlles.
JE VOUS aime, ô Zattere, pour toute votre longueur lumineuse ou nocturne, de la pointe de la Dogana où vous commencez à la Calle del Vento où finit votre quai de pierre, bordé de façades diverses ! Je vous aime dans toute votre étendue parce que, sur votre dalle, il fait bon marcher vite ou doucement ou s'arrêter, selon l'heure et la saison, à l'ombre ou au soleil, ô Zattere I
Souvent, je viens à vous par le rio San Trovaso. Oh! la maison qui est au
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coin avec ses arcades et sa glycine, — • jaunissante, cette année, quand je la revis ! Pourtant un clair soleil de novembre brillait au ciel de Venise. L'air était frais et limpide, et quel plaisir de le respirer à pleine bouche sur votre promenoir, ô Zattere, devant le canal large, en face de la Giudecca aux trois églises et aux jardins de sauges et de cyprès !
Me voilà donc. Tournerai-je à droite ou à gauche? Je ne sais, car je vous aime toute*, ô Zattere, de la pointe de la Dogana à la Galle del Vento ! Je vous aime aux Incurabili comme aux Gesuati et au Ponte Lungo et à cet endroit où il y a un vieux palais dont le marteau de porte est un Neptune de bronze qui dompte des chevaux marins. C'est là, je crois bien, que j'irai m'adosser pour fumer un de ces acres et minces cigares que l'on coupe de
l'ongle par le milieu avant d'en allumer une moitié.
Oui, car il fait doux, ce matin, et le ciel est pur. Les bateaux que Ton décharge sur le quai gémissent sourdement à leurs amarres. Partout ailleurs qu'ici la vue d'un port et de ses navires donne des pensées de départ et de voyage. Mais qui songe à quitter Venise? En vain les coques gonflent leurs flancs et les mâts balancent leurs cordages. Où pourrait-on être mieux que le dos à ce marteau de bronze et les semelles à votre sol, ô Zattere ?
J'ai entendu le canon de midi. Les cloches sonnent. J'ai reconnu celles des GesUati, de San Trovaso et de la Sainte. Celles de Redentore, de Santa Eufemia et des Zitelle s'y joignent d'au delà du ca-
nal. L'air vibre. Le temps de ma promenade est passé. Demain, je ne resterai pas là, en paresseux, et je vous parcourrai tout entières, ô Zattere, de la Dogana à la Galle del Vento, tout entières, ô Zattere !