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LA TASSE

A Hcîiri Couse.

C'est une tasse à boire, en bois laqué. J'aime beaucoup la faire tourner entre mes doigts, à la hauteur de mes yeux, parce que, sur son vernis noir, se détachent, en vieil or terni, des feuillages délicats et des figurines costumées.

Les personnages de comédie qu'elles représentent en images minuscules sont ceux du théâtre fiabesque, car ma tasse est vénitienne, de la Venise de Carlo Gozzi, et du temps où Casanova courait la ville en domino^ cachant sous le masque

de carton blanc son rire de mauvais sujet.

Il rit aussi l'Arlequin qui lève sa batte et s'agite en son habit quadrillé sur la rondeur tournante du bol de laque où lui succède Mezzetin avec sa collerette et sa guitare et où s'avance à son tour un petit bonhomme qui souffle dans une trompette et qui est vêtu à l'orientale. C'est lui que je préfère. Il doit être un des serviteurs de cette belle Turandot, princesse de la Chine, dont le père, l'empereur Altoun-Khan, avait pour chancelier Tartaglia et pour chef de ses eunuques Truffaldin au gros nez.

Je les regarde chaque jour, mes petits comédiens, depuis que je les ai rapportés de chez l'antiquaire. Il y avait encore chez lui toutes sortes d'autres choses poussié-

reuses et amusantes. Des miroirs et des verreries, des porcelaines et des faïences dépareillées, de la ferraille et des bois sculptés, et des meubles vermoulus remplis d'étoffes. L'un d'eux, de son tiroir mal fermé, laissait passer la manche pendante d'un habit brodé qui semblait faire signe à quelqu'un. Tout cela s'entassait dans de grandes chambres aux plafonds peints de rose tendre, de bleu pâle ou de mauve où s'entrelaçaient, se nouaient, s'allongeaient des arabesques de stuc.

Elles formaient ainsi sur les murs des panneaux enguirlandés. Par une porte entrebâillée, on apercevait une vaste salle vide, où se répétait,, agrandi, le même décor. C'était la salle de l'ancien Ridotto.

Le Ridotto ! Jadis la table au tapis vert y attirait les joueurs. Ils y venaient de

tous les quartiers de la ville, jo^^euse de la gaîté de son long carnaval. Ils s'y pressaient et s'y coudoyaient. La taille des banquiers faisait le gain ou la perte des pont-es. La langue de Venise chantait en s^'llabes molles et caressantes sous l'éclat des lustres et des girandoles, parmi les rires et les bruits de l'or, là où ma pièce de monnaie glissa silencieusement dans la bourse du marchand en échange de ma trouvaille que j'emportais enveloppée d'un chiffon usé.

Et, en descendant l'escalier que montèrent tant de pas hâtés vers les chances des cartes et les caprices de la fortune, j'imaginais quelque beau joueur d'autrefois, poussant d'une main négligente la pile de sequins que devait doubler ou disperser la faveur ou la disgrâce des nombres, tandis quo, de l'autre, tout en

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savourant la gorgée de breuvage dont il distrayait son attente, il faisait tourner, lentement, à la hauteur de ses yeux, la mouvante tasse de laque noire où, parmi les feuillages délicats, le narguaient sournoisement les petites figures comiques, successives et dorées.

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