‹ Esquisses vénitiennesChapitre 10 sur 23 · L'ECRITOIRE · texte numérisé non relu

L'ECRITOIRE

A Jacques Vontadé.

SON plateau, peint d'un rouge vif, à la mode vénitienne d'autrefois, présente les deux encriers de cuivre, au couvercle surmonté d'un fruit ciselé.

Devant eux la sébile offre la poudre à sécher. De chaque côté se dressent le plumier et la clochette pour avertir le petit laquais qui portera la lettre.

Chaque fois que j'étends la main et que je trempe ma plume d'oie dans l'encre, il me semble voir à mon poignet la dentelle d'une manchette et le parement

brodé d'un habit de soie. Je me pense revenu au vieux temps. Dès que j'ai fini d'écrire, j'agite la sonnette. Comme elle tinte lointaine et claire! Drelin, drelin ! Holà! Hé!

Jacinto! Geromino! où êtes-vous donc, petits laquais? J'ai beau sonner, ils ne paraissent pas ! Je suis sûr qu'ils sont encore occupés à regarder les gondoles qui passent sur le Grand Canal, à apprendre des grimaces à mon singe favori ou à tourmenter mon perroquet vert, qui, dans sa cage oscillante et suspendue, casse des noix sèches ou grignote des cerises saignantes. Holà, pour de bon, Geromino, Jacinto!

Jacinto me portera cette lettre à messer Pietro Longhi. Il m'a promis mon portrait et ne se presse guère de me l'en-

voyer. Geromino ira remettre ce rouleau de sequins à messer Tiepolo. C'est notre meilleur peintre ; il s'est engagé à décorer à fresque ma villa de la Brenta. Il y doit représenter des allégories rustiques et des mascarades galantes... Allons, vite quelqu'un !

Mais je secoue bien inutilement ma clochette, et, fatigué, je la repose sur le plateau, peint en rouge vif, de l'écritoire de cuivre... Personne ne vient. Le petit battant de bronze ne fait pas assez de bruit à l'intérieur de sa tulipe renversée. Hélas I il faudrait que son tintement traversât le temps, remontât l'espace de plus d'un siècle, pour arriver à l'oreille du passé. Fou que je suis, Jacinto et Geromino ne sont plus que des ombres Taines !

-jb ESQUISSES VÉNITIENNES

Cependant les ombres entendent parfois les appels des vivants. Je le sais. A défaut de ces deux vauriens qui ne veulent pas répondre, ma porte s'entr'ouvre pour un pas léger et furtif. On a marché derrière moi. Je sens une main sur mon épaule. Ma plume tremble entre mes doigts et verse sur mon papier blanc un large pâté noir. Il ressemble à ces petits masques ovales en taffetas sombre que les belles dames de Venise se posaient sur le visage, mais je ne veux pas me retourner et je regarde fixement sur ma table mon écritoire, rouge comme doivent l'être mes joues, chaudes de regret et de plaisir.

LE TRAGIIETTO

A A. Gilbert de Voisins.

LES longues dalles sonores de l'étroite « calle » aboutissent aux planches de l'embarcadère où attendent les gondoles du traghetto San Gregorio. Elles attendent, patientes, paresseuses et engourdies, mais elles ne sont jamais tout à fait immobiles, car elles oscillent au moindre remous et, souvent, elles balancent, comme pour nous faire signe, le fer dentelé de leur proue.

J'obéis, et me voilà assis sur le tabouret de cuir noir. La gondole démarre à

reculons, puis, doucement, elle vire. A la poupe, l'homme rame. Il a derrière lui le décor de marbre de la Salute, puis sa stature se détache sur l'eau et le ciel jusqu'à ce qu'elle se dresse sur le fond romantique des palais de la rive que l'on aborde au campo San Zobenigo, où je débarque sous la petite treille à feuilles recroquevillées, en prenant bien garde à un faux pas, car le vieux Pasqualino, qui me salue gravement du bonnet, rirait de voir tomber à l'eau ce passager maladroit et qui parle une langue incompréhensible.

Aussi, laissé-je descendre avant moi mes compagnons de trajet. Le dernier, je me lève après avoir déposé bien en vue ma monnaie le long du bordage, selon la coutume des gens d'ici, ce qui m'évite au moins un peu du mépris qu'ils

éprouvent envers quelqu'un qui, sans être infirme ou impotent, occupe le tabouret comme un podagre ou une femme enceinte, car c'est debout que l'on passe au traglietto, si l'on ne veut pas encourir le regard moqueur de filles en châles noirs, dont les hautes coiffures aux coques gonflées font songer à des coquillages.

Oui, mais je choisirai une nuit tranquille, une de ces nuits limpides où le Grand Canal est comme un fleuve de verre. J'appellerai le gondolier somnolent et je monterai dans sa gondole qui ressemble au croissant d'un astre noir.

Je m'y tiendrai solidement et attentif à l'équilibre, en regardant devant moi pour éviter le vertige de l'eau, les yeux fixés au fanal rouge et au fer luisant, les jambes bien écartées, en vrai Vénitien,

et, au lieu du prix ordinaire, je laisserai par plaisir, au gondolier, une grande pièce d'argent, neuve et ronde comme cette pleine lune qui brille dans le ciel de Venise, au-dessus de la Salute.

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